Position
CONTRIBUTION
AU DEBAT SUR LA LIBERALISATION
DU RITE
TRIDENTIN DANS L'EGLISE LATINE.
In Lumière et Vie n° 272 – octobre-décembre
2006)
Dans
son discours d'ouverture de l'assemblée plénière des évêques de France, le Cardinal Jean-Pierre Ricard, a annoncé que « nous pouvons faire part dès maintenant de nos
craintes et de nos souhaits ». A l'issue
de quelques semaines un peu mouvementées, où plus de
cinquante jeunes prêtres de plus de trente diocèses différents ont exprimé un avis et un sentiment communs, il est
peut-être temps de marquer une pause pour faire le
point sur différents aspects du débat.
Il
importe avant tout de se mettre en cet état de
dialogue où chaque parole est entendue pour ce qu'elle
dit, et non à travers le lieu d'où elle
provient ; en particulier, la parole des jeunes
prêtres doit être reçue comme celle de jeunes
pasteurs et de jeunes témoins, praticiens de la mission de l'Eglise pourrait-on
dire, qui s'autorisent à exprimer leur point de vue comme ils le souhaitent
pour les fidèles laïcs avec qui ils vivent
de l'Evangile. Son importance ne va
pas au-delà.
Inutile
d'ajouter évidemment que les jeunes prêtres ne constituent pas un groupe homogène et que, même parmi les signataires
du texte du 18 novembre dont la presse s'est fait écho, les positions ne sont
pas alignées. Aussi parlerai-je ici en mon nom
propre.
Acteurs et
terrain du débat
Les différents discours du
Cardinal Ricard à Lourdes, l'attitude générale des évêques français ainsi que les prises de position publiques
dans telle ou telle province ecclésiastique
signalent différentes facettes du
débat actuel. J'en relève
principalement cinq.
Premièrement, la « fuite »
en direction de la presse à propos d'un éventuel motu proprio
sur la libéralisation de la messe de Saint Pie V a été sans doute
délibérée, sans qu'elle soit pour autant orchestrée comme il est d'usage ailleurs pour manœuvrer une opinion publique. Par qui et en vue de quoi ? Il est
bien difficile de se prononcer, nous ne le saurons peut-être jamais vraiment. Était-ce un acte de ceux qui s'opposent à ce texte en vue de susciter une protestation ? Etait-ce une volonté de créer un « ballon d'essai » pour que la décision finale du pape soit nourrie de réflexions de l'Eglise universelle, ou du moins de l'Eglise des pays où la question se pose ?
Deuxièmement, le cardinal
Ricard s'est opposé à ce texte et a exprimé son opposition
au pape Benoît XVI, en arguant, principalement semble-t-il,
que ce texte serait reçu, en France, sur fond de l'affaire de la création à la hussarde de l'Institut du Bon Pasteur à Bordeaux.
La démission du cardinal Hoyos montre à I
évidence que ce lien entre ces deux dossiers n'est pas une vue de l'esprit.
Le chemin qu'a visiblement parcouru cette question de la libéralisation du rite tridentin révèle, troisièmement, l'existence de fortes tensions au Vatican sur cette question ; la solidarité manifestée par les
évêques de France à leur président, ce même cardinal Ricard, est la
preuve qu'il y a bien un rapport de force en
cours.
Voilà en trois points rapides ce qu'on peut dire du climat ecclésial de la réflexion. Restent encore deux éléments plus essentiels pour la vie concrète de nos Églises locales.
D'abord, l'évolution qu'a
connue ce dossier dans ces deux dernières semaines est
incontestablement positive ; les évêques à Lourdes ont même
tenu à afficher leur soulagement par rapport à ce qui aurait pu arriver. Il n'en demeure pas moins qu'un nouveau texte va sans doute être élaboré et promulgué
par le Pape sur cette question. Il est peu
probable que le pape Benoît XVI
recule comme certains devins le
promettent. Il est encore bien question
d'une main tendue aux intégristes.
Elle devrait, dans son contenu et sa visée, être un geste fraternel vers les intégristes
qui veulent sincèrement revenir vers Rome. Par là en stigmatisant ceux qui le refusent elle montrera leur intransigeance et finalement leur auto-exclusion.
Ensuite, cette main tendue
aux intégristes ne devrait pas être le seul message adressé à l'Eglise; ;
elle sera sans doute accompagnée de
signes de fidélité aux acquis et au mouvement du concile Vatican II. Il conviendra
d'être attentifs et honnêtes intellectuellement face à ces signes. Carc'est
de la qualité et de la clarté de ces signes,, c'est de ce que l'on en dira dans les
paroisses et dans les medias que dépendra la
paix des cœurs de beaucoup de catholiques
français. L'enjeu est, ni plus ni moins,
que cette main fraternelle tendue aux intégristes n'apparaisse pas comme
la reconnaissance d'un échec de Vatican II.
Qu'on le veuille ou non, en
tout cas, le débat aujourd'hui est ouvert. Bon nombre de
discussions dans les paroisses s'animent sur ce sujet. Les très nombreux courriers et courriels que je reçois attestent que
selon le vœu de Paul VI, l'Église se fait dialogue. Pour la richesse des
échanges, il convient de préciser les arguments en jeu.
Questions principales du débat
La première question est celle du bi- ou du multi-ritualisme. Rappelons-nous qu'au tout début de l'affaire, un des arguments majeurs
était que le bi-ritualisme que ce motu proprio devait instaurer était sans précédent dans l'histoire de l'Église. Très vite l'évidence reprit la main : il y a eu et il y a un certain multi-ritualisme
dans l'Eglise catholique, ne serait-ce
qu'avec le précédent texte, celui de Jean Paul II, Ecclesia
dei afflicta.
Mais ce qui est sans précédent, c'est le
fait qu'une même population puisse au jour le
jour choisir un rite plutôt qu'un
autre. Prenons l'exemple de l'ancien
rite dominicain : comme on ne peut pas être dominicain le lundi et ne plus l'être le mardi et l'être
de nouveau le mercredi, le rite est bien
dans ce cas la constante. Le motu proprio
de 2006 aurait potentiellement instauré
un bi-ritualisme aléatoire, de va et vient. Or, sur
le plan théorique et anthropologique,
« d'une certaine façon le rite est
indissociable d'une Eglise » (Mgr André
Vingt-Trois, le 26/10/2006, Paris, colloque de
l'ISPC). Il ne peut donc y avoir deux rites dans une même Eglise. En Orient,
certaines Eglises ont leur rite, mais elles
n'en ont pas plusieurs. La sensibilité traditionaliste
ne peut en aucune manière prétendre Église ; sinon, c'en est fini de l'unité de l'Eglise. Conscient de ce problème, avec finesse, le discours actuel du Vatican parle de deux formes différentes d'un même rite. Le cardinal Ricard reprend cela dans son discours de clôture de Lourdes,
ce qui en fait probablement le point de
convergence souhaité pour le débat par
Benoît XVI. Le texte à venir pourrait
s'appuyer sur cette idée.
Au niveau local, les choses sont-elles plus simples ? Aujourd'hui, très peu de prêtres sont
capables de célébrer en rite de Saint Pie V ; une libéralisation
n'aurait donc que peu de conséquences. La formation au rite de Saint Pie V est
toujours possible, d'autant que, pour
certains jeunes prêtres se former au
rite tridentin représentera une des rares formations acceptables. Tout
au plus cette difficulté rassure ; elle ne garantit rien. De surcroît, nous savons bien que cela n'est pas le problème. S'agirait-il de
restaurer le latin et la messe dos au
peuple ? Nul n'est besoin d'un motu
proprio pour cela puisque le missel de
1969 le permet. La difficulté est bien celle de s'entendre sur l'identité de la médiation de l'action sacramentelle du Christ : est-ce le seul prêtre à la tête du peuple ou est-ce la
communauté réunie autour de son pasteur ? Il faut répondre affirmativement aux deux questions, mais l'accent mis sur un point plutôt que sur l'autre est, sur le plan de la vie concrète de l'Eglise,
absolument déterminant.
Plusieurs observateurs ont souligné le lien entre lex
orandi et lex credendi (en particulier
Mgr Hippolyte Simon, dans un édito pour le site de son diocèse). Il
importe de pouvoir l'affirmer avec sérénité : le choix du rite souligne et porte le choix d'une certaine théologie de
l'Eglise et des sacrements. On est alors en droit de se demander pourquoi il
fallait tendre la main aux intégristes
par un motu proprio portant sur cette délicate question ? Il se trouve que la libéralisation de la messe de Saint Pie V est une des conditions de retour des intégristes, en raison du fait qu'ils ne veulent pas célébrer suivant le rite de Paul VI. Or, dans la situation actuelle, ils ne sont jamais certains d'obtenir l'autorisation de
l'ordinaire du lieu pour célébrer en rite ancien. Cette incertitude est un obstacle rédhibitoire, on peut le comprendre.
Toutefois, on voit bien là
que la PREMIERE question à se poser n'est pas celle de
savoir si oui ou non on peut leur refuser le droit de célébrer en rite
tridentin, mais bien avant tout de savoir pourquoi ils refusent de célébrer en rite de
Paul VI.
Or, pour beaucoup, la réponse à cette question est inavouable : le refus d'éléments
doctrinaux du magistère conciliaire à Vatican
II. On a coutume de mentionner en
premier la position du Concile Vatican II sur la liberté religieuse, et la
place des autres confessions chrétiennes et celle des croyants des autres religions dans le plan de Dieu. Il est clair que les positions respectives,
ici, achoppent profondément. Mais peut-être
bien que les premiers antagonismes
apparaissent dès la constitution Dei Verbum qui présente la Révélation comme une Vérité à la fois transcendante et plus incarnée, moins transculturelle et transhistorique qu'auparavant ? En tout état
de cause, que le problème soit ici ou là,
l'enseignement du dernier concile est non-négociable, non susceptible d'un retour en arrière,
même si son interprétation est toujours à actualiser comme celle d'ailleurs des autres conciles.
Dès lors, une main tendue
aux intégristes sur le plan liturgique sera donc instantanément
un doigt pointant une contradiction : pourquoi vouloir
revenir dans une Église si c'est pour en refuser les contenus les plus forts, ou alors,
à l'inverse, pourquoi s'obstiner à refuser
un rite qui permet de célébrer une
théologie conciliaire que l'entrée
dans l'Eglise manifeste comme acquise
?
Curieusement, un autre
aspect du problème
a peu été relevé. Je le considère pourtant
comme la bombe à retardement du processus : laisser le libre choix d'un rite aux prêtres, et spécialement aux jeunes
prêtres, loin d'être un facteur d'unité,
est précisément un grand risque de
fragilisation de l'Église.
Fragilisation du rôle de
l'évêque. Sur une question aussi essentielle que le rite
utilisé pour célébrer les sacrements (pas seulement l'eucharistie),
l'évêque se voit soumis aux aléas des goûts et des désirs des
prêtres. Quels dialogues et quels marchandages, dans une situation de raréfaction rapide des prêtres, cela augure-t-il
?
Fragilisation pastorale du
prêtre. Quand sur un même lieu des demandes contradictoires
s'expriment, comment le prêtre peut-il trancher ? N'est-ce pas
déjà assez difficile de faire progresser l'agapè fraternelle
et le désir d'unité entre les fidèles pour en plus rajouter ce point de tension
enter les sensibilités au risque de les marquer davantage ?
Fragilisation morale des
croyants, prêtres et laïcs. Si le goût et le désir peuvent dirimer
sur la question du rite, comment ne le peuvent-ils pas sur
les questions de vie morale ? Si le prêtre choisit le rite comme
il le sent, comment le travailleur ne devrait-il pas choisir de s'appliquer à
sa tâche comme il le sent, le parent de
laisser l'enfant s'inscrire au
catéchisme comme il le sent, les fiancés de choisir leur date de mariage comme ils le sentent... ?
Ce débat, une
chance pour l'Église
Certainement inattendu par ceux qui l'ont initié, ce débat a connu une ampleur qui a beaucoup
surpris. Il représente aujourd'hui une somme
hétéroclite d'engagement intellectuel, de passions, de discussions locales, qui telle une biomasse peut libérer de l'énergie au profit de toute l'Église.
De prime abord, la genèse de
l'idée du motu
proprio jette le discrédit sur le fonctionnement
de l'Église. On pourrait gloser longtemps
sur les tensions et les fractures que cette histoire a révélées, ainsi que sur les rivalités de pouvoir entre cardinaux qu'elle
met à jour.
On pourrait avec cela s'interroger sur la réalité de la belle unanimité qui a porté,
paraît-il, l'élection de Benoît XVI lors du dernier conclave, sur l'atmosphère et la signification des votes...
Ce serait vain et dispendieux, car la bonne
question en matière de fonctionnement de l'Eglise est sans doute celle-ci : comment cela se fait-il que
le synode des évêques sur l'eucharistie
soit si mal traité, lui qui a réuni pendant
un mois des évêques et des experts du
monde entier et qui a produit cinquante propositions parmi lesquelles PAS
UNE SEULE ne porte sur cette question ?
Comment cela se fait-il qu'une décision
qui ignore les travaux de ce synode puisse être tout simplement concevable ?
Benoît XVI se veut le héraut
de la collégialité épiscopale. Cette collégialité implique forcément un
affaiblissement du rôle du primus inter pares,
mais s'affermit au contraire quand elle est manifeste et efficace. Ce motu
proprio qui aurait pris à revers le Synode sur l'Eucharistie aurait été l'un
des pluys sûrs moyens de discréditer le pape dans son
travail d'unité du collège épiscopal, et par voie de conséquence dans chacun des diocèses, la
position de l'évêque dans son presbyterium.
En outre, ce débat est
marqué par l'initiative de quelques cinquante quatre jeunes prêtres, même si elle a
parfois été reçue sur le registre négatif. J'ai reçu beaucoup de courriels et même de courriers de critique,
voire de mépris. Au poste qui est le mien, je
peux même distinguer deux niveaux. D'un côté, les critiques émanant de la frange conservatrice de l'Eglise, qui goûterait
volontiers à la liturgie ancienne, plus par
esthétisme et sentimentalisme que par une pétition théologique déterminée. De l'autre, un bon nombre de prêtres, souvent jeunes mais pas seulement, formés à l'assentiment silencieux, pour qui élever une voix contre le pape est un danger pour l'unité de l'Eglise et un accroc
à l'engagement d'obéissance pris le jour de l'ordination. Il incombe aux signataires de montrer qu'ils contribuent positivement à la construction et à l'unification
de l'Église.
A cette fin, il est
peut-être bon de rappeler, comme le font les évêques français
que les attitudes outrancières et d'exclusion sont avant tout
celles des intégristes excités. Mais cela ne saurait
suffire. Il faut sans doute organiser là où c'est possible
un dialogue fraternel et communautaire entre fidèles. Ce peut
être d'ailleurs l'occasion d'un exercice pratique d'ecclésiologie
de communion entre les prêtres et les fidèles laïques, une occasion favorable pour une croissance ensemble à la suite du Christ, éclairée par le sens de la foi que chacun porte et
peut exprimer.
Ce peut être aussi l'occasion de nouer contact avec des frères des fraternités Saint Pierre et Saint Pie X. Pour ma part, j'avance sur ces deux chemins.
Enfin, il faut entendre la
contestation sur la pauvreté liturgique de nos célébrations actuelles, sur leur manque de verticalité. Cette protestation, si elle vient d'une position qui n'est pas la
nôtre, n'en est pas pour autant
dénuée de sens ; elle dit sans doute
quelque chose au nom du sens de la
foi des fidèles et rejoint certainement une attente tout à fait légitime de l'homme moderne. Peut-être faut-il oser quelque créativité pour retrouver les biens des liturgies d'antan tout en restant dans la
voie ouverte par le concile Vatican II ? Dans cet espace, l'avenir est très
largement ouvert.
Père Arnaud ALIBERT,
Notre-Dame de la Paix, Montpellier.