(in Revue "ETUDES" – mai 2005)
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LA REVUE Etvdes n'a pas l'habitude de prendre parti, par respect
pour ses lecteurs, elle n'hésite pas aujourd'hui à s'engager dans le débat sur
le référendum du 29 mai. L'enjeu du vote dépasse les querelles partisanes et
invite à une réflexion plus fondamentale sur notre avenir européen commun, au
sortir d'un passé qui fut si longtemps marqué de sang et de violence.
Le Traité
constitutionnel qui nous est proposé, à la fois traité entre Etats et
constitution entre citoyens, est un jalon dans une histoire déjà longue de
cinquante ans. Comme je l'ai dit dans un article du mois dernier, il est le
fruit d'un débat sérieux entre les délégués de vingt-cinq pays de toutes
tendances politiques. Il n'est ni vraiment de droite ni vraiment de gauche, ce
qui montre bien son statut constitutionnel, et qui ne satisfait ni les uns ni
les autres. Personne ne semble capable d'approuver l'ensemble. A croire qu'on
enregistrerait 62 millions de non (en faisant voter les enfants).
Dans
cette insatisfaction du désir et de la conviction réside précisément le
problème d'un tel vote: le citoyen est pris dans la dialectique infernale et
cruciale de la conviction et de la responsabilité chère à Max Weber. Si je suis
ma conviction jusqu'au bout, je ne peux approuver ce texte, car différents
points ne me plaisent pas. Mais je vis dans une communauté européenne et non
sur une île déserte. Cette vie commune invite à la prise en compte des
conséquences pratiques d'une application rigoureuse des convictions: puisque
personne n'est vraiment satisfait, une loi commune deviendrait impossible. Il
faut donc transiger et accepter des compromis si l'on veut vivre ensemble. La
question que chacun se pose est donc de savoir vers où penchera la balance: si
les points qui fâchent sont essentiels au point de mériter un non, ou si, somme
toute, malgré les inadéquations, le projet vaut finalement approbation.
C'est
ainsi que raisonne tout élu; il sait de quoi est faite la politique
quotidienne: de débats, de compromis, parfois de marchandages, et finalement de
décisions. S'il était soumis à la Chambre et au Sénat, le texte proposé
recevrait 80 % d'approbation. La majorité des grands journaux appellent à voter
oui, car ils mesurent aussi les enjeux et les conséquences d'un vote politique.
Le
jugement doit évidemment inclure les conséquences de son choix, le oui marquant
une volonté de continuer sur une route dont on connaît le code, le non
impliquant un arrêt sans savoir la suite et sans plan de rechange.
Quelles
sont les conséquences du non? demande-t-on souvent. Si un petit pays d'Europe,
en particulier récemment entré dans l'Union, refuse cette Constitution, les conséquences
en seront bien plus graves pour lui que pour l'Union elle-même. Et si un grand
pays - fondateur de l'Union qui plus est - dit
non à cette Constitution, la construction européenne est bloquée.
Les
partisans du non disent que c'est faux. En fait, le non renvoie au Traité de
Nice, un traité provisoire, sans âme et sans dynamique: autant dire une
régression considérable par rapport à la proposition de ce Traité
constitutionnel. Que faudra-t-il faire alors? Reprendre une Convention? Mais on
ne voit pas pourquoi une nouvelle Convention serait subitement meilleure que la
précédente. Proposer un nouveau Traité, mais sorti de quel chapeau? Le non
n'offre aucune issue. Il nous jetterait dans la confusion.
C'est ce
que cherchent certains partisans du non qui ne veulent pas, et n'ont jamais
voulu, d'Union européenne de toute façon, à droite comme à gauche (entre
Villiers et Le Pen, Chevènement et Laguiller). Ils auront réussi leur pari.
Nous souhaitons qu'ils ne puissent pas profiter de ceux qui voudraient dire
non pour d'autres raisons.
Ce texte
a des inconvénients, on les a soulignés le mois dernier. Il a surtout
l'inconvénient d'être trop long, trop détaillé, trop complexe pour une
consultation populaire. Il faut se rappeler ici que seules les première et
deuxième parties sont nouvelles; la troisième est essentiellement faite des
Traités précédents. Refuser ce texte au nom de la troisième partie, c'est
refuser les deux premières parties, plus politiques: la formation d'un ensemble
juridique, la création d'une citoyenneté européenne, de réelles avancées
démocratiques, une clarification des compétences entre l'Union et les pays
membres, une charte des droits fondamentaux, des embryons de politique
étrangère, enfin une figure de Président de l'Union qui donnera un nouveau
visage à l'Europe.
S'il y a
un problème, pourtant, c'est que les citoyens apprennent ce qu'est l'Union
européenne à travers ces centaines d'articles du Traité constitutionnel. Ils
sont effarés de la complexité qu'ils découvrent, alors qu'on ne leur a jamais
expliqué les bases de l'Union. « Tout a l'air déjà prévu, organisé, cadré. Ce
n'est pas simplement un cadre institutionnel. C'est toute une politique et
nous la refusons. » Le citoyen français a été laissé dans l'ignorance de tout
le développement législatif européen. Il ne peut pas savoir que ces centaines
d'articles organisent la vie européenne depuis des années. L'effet de surprise
est catastrophique. L'électeur ne connaît pas le sens de tous ces articles et
ne sait comment les interpréter, ni quelle est exactement leur place.
Il
confond aussi les préoccupations nationales avec les débats européens,
cherchant à sanctionner les dirigeants locaux au moyen de ce vote. Tragique
méprise, car il se trompe d'objectif. L'Europe a ses responsabilités qu'elle ne
doit pas fuir. Mais il faut laisser à Paris ce qui relève de Paris.
Le débat
est malheureusement très mal parti. On ne peut pas voter oui par simple peur du
non. Les partisans du oui, peutêtre trop sûrs de l'emporter, n'ont pas
expliqué leur position, la prenant pour acquise sans difficulté. Une trop grande
assurance a mis de côté les efforts de pédagogie, comme si, « de
toute façon », la France ne pouvait pas dire non.
De
l'autre côté, si l'on écarte les « non» qui sont de pure mauvaise foi et qui
font honte à leurs auteurs, bien des oppositions mélangent en fait le côté
constitutionnel du Traité et les choix politiques qu'il demandera quand il
sera adopté. La Directive Bolkestein est venue polluer ce débat, mais en même
temps l'illustrer: il ne faut pas mêler la pratique du jeu et ses évolutions
avec la règle du jeu sur laquelle il faut s'entendre.
Toute
consultation peut se transformer en un piège qui cristallise les
mécontentements, telle la triste élection présidentielle du 21 avril 2002,
laissant les grands partis traditionnels en position de faiblesse, et le
principe de représentation en lambeaux. Ce référendum a ceci de particulier
qu'il demande un avis sur l'Europe, ce « machin» trop lointain, trop ignoré,
sorte de figure de parents redresseurs de torts qui ont toujours raison et à
qui l'on veut dire non une bonne fois pour toutes. En ce sens, il est bon que
le débat actuel ait lieu pour démythifier l'Europe, ce monstre froid, ce
pouvoir bureaucratique anonyme « qui travaille dans l'ombre pour notre bien,
d'après ce qu'on dit ».
Dans ce
contexte, la décision n'est plus politique, et c'est le grand défaut de ce
référendum. Elle se fait sur un imaginaire décalé, et obéit à des règles de
psychologie collective qui ne sont pas maîtrisées, mais qui n'ont rien à voir
avec un choix politique raisonnable et réfléchi. Il importe, donc, de dépasser
le syndrome protestataire qui guette la France dans de telles occasions.
Il est
temps, peut-être, de revenir à quelques arguments simples: la vieille sagesse
des proverbes serait la bienvenue pour remettre à sa place l'esprit agité des
Français aujourd'hui:
-« Le
mieux est l'ennemi du bien.» Quelques-uns voudraient rejeter le projet de
Constitution parce qu'il ne va pas assez loin. Etrange proposition, qui
manifeste peu de cohérence.
- « Ne
pas jeter le bébé avec l'eau du bain. » Certains sont prêts à dire non, parce
que ce projet propose un point ou l'autre qui ne leur plaît pas: le mot
christianisme n'est pas mentionné; la propriété intellectuelle n'est pas
libéralisée; le concept de fédéralisme n'est pas utilisé, etc. Un vrai sens
politique invite à regarder l'ensemble et la direction de la proposition, quitte
à accepter l'un ou l'autre point qui présente des difficultés.
La
rédaction des Etvdes invite ses
lecteurs et leurs amis à se placer devant leur avenir pour ouvrir cette porte
à l'Europe politique dont nous avons besoin pour avancer ensemble à vingt-cinq.
Une telle option n'est pas la victoire d'un camp contre un autre, mais une
ouverture à de nouvelles responsabilités: faire de l'Europe un continent de
paix, de justice, de solidarité, dans une bataille quotidienne qu'il faudra désormais
mener à tous les niveaux - locaux,
nationaux ou européens -, et sans laquelle l'avenir sera bouché.
PIERRE DE
CHARENTENAY s.j.