Livre
de JOB

Gravure Gustave Doré - Job sur son fumier
Voici un
conte de jadis,
C'est du
côté de l'Arabie,
C'est au
pays de Uç.
Voici
l'histoire d'un homme.
Voici
l'histoire de Job.
(entrée
de l'Orgue)
Il est
intègre et droit.
Il
respecte Dieu et se garde du mal.
Il a sept fils et trois filles.
Il
possède 7.000 brebis, 3.000 chameaux, 500 paires de bœufs et 500 ânesses,
et de
très nombreux serviteurs.
C'est le
plus fortuné de tous les fils de l'Orient.
Ses fils
ont coutume d'aller ensemble faire la fête chez l'un d'entre eux, à tour de
rôle,
et
d'envoyer chercher leurs trois sœurs pour manger, boire et danser avec
eux.
Chaque
fois, à la fin du cycle de ces festins,
Job les
fait venir pour les purifier,
et, le
lendemain, à l'aube, il offre un holocauste pour chacun d'eux.
Car se
dit-il : "Il est possible que mes fils aient péché et maudit Dieu dans
leur cœur !"
Job agit
ainsi, chaque fois.
Un jour
les Fils de Dieu viennent se présenter devant L'Eternel.
Et avec
eux le Satan.
L'Eternel
dit alors au Satan :
"D'où viens-tu ?"
"De
rôder sur la terre, répond-t-il, et d'y flâner."
L'Eternel
reprend :
"As-tu
remarqué mon serviteur Job ?
Il n'a
point son pareil sur la terre : un homme intègre et droit, qui craint Dieu et
se garde du mal !"
Et le
Satan de répliquer :
"Ce
n'est pas par hasard que Job craint Dieu !
Tu l'as
bien protégé, lui et sa maison et son
domaine alentour.
Tu as béni toutes ses entreprises, ses
troupeaux pullulent dans le pays...
Mais
étends la main et touche à ses biens;
je te
jure qu'il te maudira en face".
"D'accord
! dit l'Eternel au Satan, tous ses biens sont en ton pouvoir.
Evite
seulement de porter la main sur lui."
Et le
Satan sortit de devant l'Eternel.
Un jour,
les fils et les filles de Job font la fête chez leur frère aîné.
Un
messager vient dire à Job :
"Tes bœufs labouraient et les ânesses
pâturaient avec eux,
quand
les Sabéens ont fondu sur eux et les ont enlevés,
après
avoir passé les serviteurs au fil de l'épée.
Et moi,
seul rescapé, je viens te l'annoncer."
Il parle
encore quand un autre survient :
"Le feu de Dieu est tombé du ciel;
il a brûlé les brebis et les pâtres jusqu'à
les consumer.
Et moi,
seul rescapé, je viens te l'annoncer."
Il parle
encore quand un autre survient :
"Les
Chaldéens, dit-il, divisés en trois bandes,
ont fait
un raid contre les chameaux et les ont enlevés,
après
avoir passé les serviteurs au fil de l'épée.
Et moi,
seul rescapé, je viens te l'annoncer."
Il parle
encore quand un autre survient :
"Tes
fils et tes filles étaient attablés dans la maison de leur frère aîné.
Tout-à-coup
un vent violent a soufflé du désert.
Il a
heurté les quatre coins de la maison et celle-ci est tombée sur les jeunes
gens,
Tous ont
péri.
Et moi,
seul rescapé, je viens te l'annoncer."
Alors
Job se lève, déchire son vêtement, et se rase la tête.
Puis, s'effondrant
sur le sol, il se prosterne et dit:
"Nu
je suis apparu, nu je disparaîtrai.
L'Eternel
a donné, L'Eternel a repris!
Béni
soit l'Eternel!"
En toute cette infortune, Job ne pécha point
et il n'adressa pas à Dieu de reproches.
Un autre
jour, les Fils de Dieu viennent se présenter devant L'Eternel,
Et avec
eux le Satan.
L'Eternel
dit alors au Satan :
"D'où viens-tu"
"De rôder sur la terre,
répond-t-il, et d'y flâner."
Et
L'Eternel reprend :
"As-tu remarqué mon serviteur Job?
Il n'a point
son pareil sur la terre: un homme intègre et droit, qui craint Dieu et se garde
du mal !
Il persévère dans son intégrité et c'est en
vain que tu m'as excité contre lui pour le perdre."
Et le
Satan de répliquer:
"Peau
pour peau.
N'importe
qui est prêt à perdre ce qu'il possède quand il s'agit de sauver sa vie !
Mais
étends la main, touche à ses os et à sa chair; je te jure qu'il te maudira en
face"
"Soit!
dit l'Eternel au Satan, dispose de lui, mais respecte pourtant sa
vie."
Et le
Satan sortit de devant l'Eternel.
Il
afflige Job d'un ulcère malin, depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la
tête.
Installé parmi les cendres, le malheureux gratte ses
plaies avec un tesson.
Alors sa
femme lui dit :
"Pourquoi persévérer dans ton
intégrité ? Maudis donc Dieu et meurs !"
Job lui
répond :
"Tu
as perdu tout sens commun.
Si nous
accueillons le bonheur comme un don de Dieu,
comment
ne pas accepter de même le malheur !"
En toute
cette infortune, Job ne pécha point en paroles.
(fin de
l'intervention de l'Orgue)
La
nouvelle de tous les maux qui ont frappé Job parvient à ses trois amis.
Ils partent chacun de son pays,
Eliphaz
de Témân, Bildad de Shuah, Cophar de Naamat.
Ensemble,
ils décident d'aller le plaindre et le consoler.
Quand
ils le voient de loin, ils ne le reconnaissent pas.
Alors
ils éclatent en sanglots.
Chacun
déchire son vêtement et se couvre de poussière.
Puis,
s'asseyant à terre près de lui, ils restent ainsi sept jours et sept nuits.
Aucun ne
lui adresse la parole, au spectacle d'une si grande douleur.
(Orgue)
Enfin
Job ouvrit la bouche et maudit le jour de sa naissance.
Il
prit la parole et dit:
O maudit
jour qui me vit naître
Maudite
nuit qui annonça :
"Un garçon vient d'être conçu."
Qu'il
soit ténèbres, ce jour-là,
Que Dieu
ne le réclame pas !
Cette
nuit, qu'elle soit stérile,
Qu'elle
ignore les cris de joie !
Que les
étoiles de son aube,
Se
voilent, attendant la lumière.
Que les
paupières de l'aurore
Ne
s'ouvrent point sur ce matin !
Pourquoi
suis-je né ce jour-là,
Au
sortir du sein maternel ?
Et
pourquoi s'est-il donc trouvé
Deux
genoux pour me recueillir,
Deux
mamelles pour m'allaiter ?
Je
serais étendu en paix,
Je
dormirais du long sommeil
Avec les
rois et tous les grands
Dont les
tombeaux regorgent d'or;
Ou bien,
tel l'avorton caché,
Je
serais resté au néant,
Je
n'aurais jamais vu le jour.
Pourquoi
donner le jour, si c'est pour le malheur ?
Pourquoi
donner la vie, si c'est pour l'amertume ?
Je me
nourris de mes soupirs,
Mes
rugissements se répandent.
Je n'ai
plus ni paix ni repos,
La
tranquillité s'est enfuie.
4 1 Eliphaz
de Témân prit alors la parole. Il dit:
Puis-je
parler ?
Vraiment,
je ne peux pas me taire !
Te
souviens-tu ?
A tous
tu faisais la leçon,
Tu
encourageais les plus faibles;
tes
propos redonnaient vigueur
aux jambes qui flageolaient.
Maintenant
que tu es atteint
Bouleversé,
tu perds patience !
Mais
dis-moi donc, connaîtrais-tu
Et des
justes exterminés ?
C'est
mon expérience qui parle :
Qui
laboure l'iniquité
et sème
partout le malheur,
récolte
iniquités et malheurs.
Ecoute-moi
: à l'heure où surgissent les songes,
Un rêve
a, tout à coup, agité mon esprit;
un long
frisson d'effroi a parcouru mon corps,
et
rempli de frayeur tous mes os et mes muscles.
J'ai
clairement senti un souffle sur ma face,
Et les
poils de mon corps ont vibré, un à un.
C'est
alors que quelqu'un, devant moi, s'est dressé,
Dont je n'ai pas alors reconnu le visage.
Et du
fond du silence une voix a jailli :
"Un
mortel, disait-elle, est-il juste pour Dieu ?
Et face
à son Auteur, l' homme serait-il pur ?"
Ce n'est
pas par hasard que jaillit la misère.
Chaque
être est créateur de sa propre souffrance.
Va donc
dire à Dieu, face à face,
Tes
questions et tes problèmes.
Il
répand la pluie sur la terre,
envoie
les eaux sur les campagnes.
Il
relève les humiliés,
Donne
aux affligés le bonheur,
déjoue
les desseins des malins.
Oui,
heureux celui qu'Il corrige !
Ne
méprise donc pas la leçon du Très-Haut.
C'est
Lui qui blesse, et lui qui panse
Lui qui
meurtrit, lui qui guérit.
six fois
il te délivrera,
sept
fois, le mal t'épargnera.
6 1 Job
alors reprit la parole :
O! Si
quelqu'un pouvait soupeser mon chagrin,
mettre
sur la balance les maux dont je souffre,
Qui sont
tous bien plus lourds que le sable des mers !
Si Dieu
exauçait ma prière,
S'Il
répondait à mon attente !
J'aurais
cette consolation,
D'avoir
gardé ses décisions.
Tous
trois, vous vous dites mes frères,
Mais vous
m'avez beaucoup déçu.
Maintenant
vous osez parler.
A quoi
servent donc vos critiques ?
Ainsi,
je vous le dis : C'est une vrai corvée
que tout
homme accomplit en passant sur la terre.
Et sa
vie, chaque jour, celle d'un mercenaire.
Chaque
nuit, je me dis: "Quand viendra donc le jour?"
Et
aussitôt levé: "Quand serons-nous au soir ?"
Des
cauchemars me hantent jusqu' au crépuscule.
Ma chair
n'est que vermine et croûtes,
ma peau
n'est que gerce et suppure.
Bon
Dieu, la mort, non les douleurs !
Mais
qu'est-ce donc enfin que l'homme
pour en faire un aussi grand cas,
fixer
sur lui ton attention,
scruter
son cœur chaque matin,
et
l'observer à tout instant ?
8
1 A son tour, Bildad de Shuah
prit la parole
Il
dit:
Fadaises,
et fadaises et fadaises !
Tes mots sont tous comme
le vent.
Dieu
peut-il donc fléchir le droit,
Le
Très-Haut fausser la justice ?
Si tes
fils ont vraiment péché,
il les a
punis pour leurs fautes.
Recherche
Dieu, implore-le.
Si
devant Lui, tu es intègre,
Sa
lumière luira sur toi…
Vois
l'expérience des Anciens.
Nous,
nés d'hier, ne savons rien,
notre
vie sur terre est une ombre.
Mais
eux, t'instruiront, te diront
que Dieu veille sur l'homme intègre,
qu'il ne
s'allie pas aux méchants.
Tu
retrouveras le sourire.
9 1 A quoi
Job répondit :
Ne dis
plus rien, je sais que c'est toujours ainsi..
Je sais
que nul, jamais, ne se peut justifier.
A celui
qui se plaît à tout discutailler,
Dieu ne
répond même pas une fois sur mille.
Parmi
tous les plus sages et les plus robustes
qui donc
lui tiendrait tête ainsi impunément ?
C'est
Lui qui, s'il le veut déplace les montagnes.
Dans sa
colère il les renverse et les secoue.
Il
ébranle la terre et la fait vaciller.
Il
défend au soleil de poursuivre son cours,
Sur les
étoiles scintillantes, il met un sceau.
Il
déploya les Cieux et étendit la Mer.
Il fit
l'Ourse et Orion, ainsi que les Pléiades.
Il fait
périr tous deux l'intègre et le méchant.
Tous,
plus rapides qu'un coureur,
Mes
jours s'enfuient et passent sans voir le bonheur.
Tu m'as
plongé dans cette ordure,
et mes vêtements mêmes m'ont pris en horreur
!
Puisque
la vie m'est en dégoût,
Je
laisserai couler tout le fiel de mon âme.
Et je
dirai à Dieu : Ne me condamne pas,
indique-moi
pourquoi tu me prends à partie.
Est-ce
donc bien, pour toi, de me faire violence,
d'avilir
ainsi l'œuvre de tes propres mains,
et de
favoriser les projets des méchants ?
Tes yeux
seraient-ils des yeux d'homme,
et ta
façon de voir comme celle des hommes ?
Tu sais
que je suis innocent
et que
ma vie entière est entre tes deux mains !
Elles m'ont façonné, créé;
Voudrais-tu
maintenant me détruire et me perdre ?
Comme on
pétrit l'argile et l'eau
Tu m'as
fait. Voudrais-tu m'expédier au néant ?
Si je
n'avais pas eu la vie,
J'aurais
péri alors: nul oeil ne m'aurait vu.
Cesse donc
de penser à moi,
pour
permettre à ma vie de connaître la joie,
avant
que j'aille sans retour
au pays
des ténèbres et des ombres épaisses,
où la
clarté ressemble à la nuit la plus sombre.
(fin de
l'Orgue)
Un grand silence s'établit alors entre eux. Personne n'osait prendre le risque de le rompre. Chacun pensait en lui-même, et poursuivait sa propre réflexion.
Enfin, Cophar de Naamat se leva alors, lui qui n'avait pas encore pris la parole. Il dit:
Pauvre
ami, pour qui te prends-tu ?
Tu as
dit: "Ma conduite est pure,
je suis
vraiment irréprochable."
Mais si
Dieu voulait te parler,
ouvrir
les lèvres et te répondre,
s'il te
dévoilait sa Sagesse,
Tu
verrais en face ta faute…
Prétends-tu
donc sonder la profondeur de Dieu ?
Redresse
tes pensées, tends tes paumes vers lui !
Repends-toi
du mal dont tu es seul responsable
Et puis
lève vers Lui un front pur et serein,
Alors tu
ne craindras plus rien.
Ton
malheur aura disparu.
Et
débutera une vie
plus
radieuse qu'un midi.
Exaspéré
par ces discours, Job reprit la parole :
Ma
parole, vous vous prenez
pour la
voix du peuple lui-même,
Auriez-vous
donc seuls la Sagesse ?
Moi
aussi, comme vous j'ai de l'intelligence,
Et vos
discours sans fin ne m'ont rien révélé !
Dieu
seul, je le sais bien, a pu tout accomplir !
Il tient
en son pouvoir l'âme de tout vivant.
Il rend
stupides les conseillers du pays
et
frappe brusquement les juges de démence.
Les
princes, il les défait, jetant leur sceptre à terre.
Il fait
marcher nu-pieds les prêtres de nos temples.
Il ôte
la parole aux infatués d'eux-mêmes.
Cela, je
l'ai vu de mes yeux,
L'ai
entendu de mes oreilles,
Et
aujourd'hui j'ai tout compris.
J'en
sais tout autant que vous tous.
Vous
n'êtes que des charlatans,
des
médecins de fantaisie !
Qui vous
apprendra le silence,
la
sagesse qui vous convienne !
Vos
phrases toutes faites sont comme la cendre,
Taisez-vous
! Laissez-moi parler.
Toi, le
Très-Haut, dis-moi quels sont donc mes péchés
Lesquels?
Comment? Et quand? Et où? Et avec qui?
Pourquoi
te caches-tu ? Suis-je ton ennemi ?
O ! Si
tu m'abritais dans le séjour des morts,
Et me
disais quand tu te souviendras de moi !
15
1 Encore une fois, Eliphaz de
Témân prit la parole :
Ainsi,
tu te prends pour un sage,
Et
tu réponds par des fadaises.
La
malice te fait parler
Ton
langage est d'un astucieux.
Es-tu né
le premier des hommes ?
Enfanté
avant les collines ?
Invité
au conseil de Dieu ?
As-tu
dérobé la sagesse ?
Que
sais-tu que nous ne sachions ?
Que
comprends-tu qui nous dépasse ?
Oui,
vraiment tu fais peu de cas
De ces
consolations divines
Et de
nos propos modérés !
Eh oui,
la passion t'emporte !
Vois
donc quels yeux sombres tu roules,
quand tu
tournes vers Dieu ta colère
en
proférant tous tes discours !
Je vais
t'instruire, écoute-moi,
te dire
mon expérience :
La vie
du méchant est un tourment continuel,
Les
années réservées au tyran sont comptées.
Sa
ruine, il la connaît, et qu'elle est imminente.
Il a
peur de sa nuit, la détresse
l'angoisse.
(Reprise
de l'Orgue)
Souffrant,
mal à l'aise, de plus en plus exaspéré, Job reprit la parole :
Combien
de fois ai-je entendu de tels propos ?
Moi
aussi, je saurais parler tout comme vous,
Si votre
place était la mienne
Et si la
mienne était la vôtre.
Je vous
accablerais de discours vains et creux,
en
hochant fort la tête, et vous réconfortant.
Mon
problème, c'est que, si je prends la parole,
ma souffrance ne cesse pas,
si je me
tais, elle continue.
Vos
railleries, pour moi, sont comme des soufflets.
Je
vivais tout tranquille, et Dieu m'a bousculé,
M'a
saisi par la nuque pour me massacrer.
Je suis
comme sa cible, et il tire ses flèches.
Il
transperce mes reins et il répand mon
fiel.
Ma
prière était pure, j'étais sans violence.
Et je
suis devenu la risée des voisins,
Celui à
qui l'on crache sa haine au visage.
Mon
espoir, voyez-vous, c'est le séjour des morts,
Au
sépulcre, je crie : "Tu es vraiment mon père !"
A la
vermine : "C'est toi ma mère et ma sœur !"
En qui
est mon espoir ? Où donc est mon bonheur ?
Agacé
par le discours de Job, Bildad de Shuah prit la parole :
Pourquoi
nous prends-tu donc pour de sombres idiots?
Pourquoi
passons-nous donc pour des nuls à tes yeux?
Faudrait-il
donc que Dieu, à cause de ton mal, abandonne la Terre et cesse d'y penser ?
Sois
réaliste, Job, le méchant doit périr,
Sa
flamme ardente et vive ne doit plus briller.
Un lasso
le saisit, le piège se referme.
Ses amis
sont la faim, le malheur et la honte.
Et sa
postérité disparaît des vivants.
Voilà ce
que devient le lieu
de
quiconque méconnaît Dieu.
19 1 Job n'y
tenait plus. Il reprit la parole :
Vos
discours me fatiguent, vos paroles me pèsent.
Dix fois
vous m'insultez, cent fois me malmenez.
Pensez-vous
triompher de moi
M'imputer mon propre malheur ?
Oui,
Dieu lui-même m'a lésé,
A dressé
sur ma route un mur infranchissable,
Il a enténébré
le sentier de ma vie.
Il m'a
brutalement dépouillé de ma gloire.
Proches
et familiers, tous ils ont disparu,
Je suis comme étranger aux yeux de mes
servantes.
Mon
serviteur se tait, il ne me répond plus,
Mon haleine fétide répugne à ma femme,
Ma
puanteur fécale à mes frères et sœurs.
Les gamins me méprisent, ils se moquent de
moi.
J'horrifie
mes amis, ils crachent leur dégoût.
Ma chair
est devenue une vraie pourriture
Et mes
os se dénudent comme dents cariées.
Pitié, pitié pour moi, ô vous tous mes amis !
Oui, la
main de mon Dieu m'a frappé durement.
Pourquoi
vous acharner vous aussi contre moi ?
Qu'on écrive donc mes paroles,
Qu'on
les grave en une inscription,
Au burin, avec le stylet,
sculptées
dans le roc pour toujours !
Je proclame que mon Défenseur est vivant,
Qu'à la
fin, le dernier, Lui, il se lèvera.
Et je
m'éveillerai soudain,
Me dresserai
tout près de lui.
Et, de ma chair, je verrai Dieu.
Oui, mes
yeux le regarderont,
Comme un ami voit son ami.
20 1
Là-dessus, Cophar de Naamat prit la parole :
Sais-tu
bien que tu nous outrages ?
Ecoute,
voici ma réponse.
Depuis
que l'homme est sur la terre,
La joie
du méchant est très brève
Elle ne
dure qu'un instant.
S'il s'élevait jusques aux cieux,
Si sa
tête touchait les nues,
Comme un
fantôme il s'en irait,
Et tous
ceux qui le voient diraient:
"Où donc est-il ? Où donc va-t-il
?"
Comme un
songe il s'est envolé,
Il
s'enfuit comme une vision.
Ses os
étaient pleins de vigueur,
Les
voilà tombés en poussière.
Qu'il doit rejeter maintenant.
L'huile
chez lui coulait à flots,
La voilà
maintenant tarie.
Son bain était de lait d'ânesse,
Il est
maintenant fange et boue.
Il doit
restituer tous ses gains,
Et
abandonner ses affaires.
Dieu lâche sur lui sa colère,
Contre
sa chair la flèche ardente.
S'il fuit devant l'arme de fer,
l'arc de
bronze le transperce.
La terreur s'avance vers lui,
La ténèbre va l'enlever.
Tel est
le sort que notre Dieu
Réserve
toujours au méchant,
Et
l'héritage qu'il assigne
A celui
qu'il aura maudit.
21
1 Désespéré de rien pouvoir leur
faire comprendre,
Job
reprit néanmoins la parole :
Ecoutez,
mes amis, écoutez mes paroles,
accordez-moi
au moins cette consolation.
Souffrez
que librement, je vous ouvre mon cœur;
Et quand
j'aurai fini, libre à vous de railler.
Prêtez-moi
attention : vous serez stupéfaits,
et vous
mettrez enfin la main sur votre bouche.
Moi-même,
en y songeant, je suis épouvanté,
ma chair
est parcourue d'un frisson de stupeur.
Pourquoi
donc le méchant se maintient-il en vie ?
Et
pourquoi vieillit-il, accroissant sa puissance ?
Sa
maison, sa famille vivent la paix parfaite.
Il n'a
jamais connu le châtiment de Dieu
Son
taureau est fécond, sa saillie assurée,
Et sa
vache met bas sans jamais avorter.
Ses
gamins, dans le pré, jouent comme des brebis,
Et ses
enfants bondissent comme des cerfs agiles.
Tambourins
et cithares accompagnent leurs chants.
Un jour,
sa vie s'achève dans le bonheur terrestre,
Et il
descend en paix jusqu'au séjour des morts
.
Et
pourtant, il invective Dieu :
"Ecarte-toi donc de nous, dit-il !
Connaître
tes voies ne me plaît pas !
Il ne me
plait pas de Te servir.
Quel
profit aurais-je à T'invoquer ?"
Il se
soucie lui seul de son propre bonheur,
Car Dieu
est écarté du conseil du méchant.
Vous n'avez
jamais vu s'éteindre sa lanterne,
Et
jamais le malheur n'a pu fondre sur lui.
Mais
qu'il soit donc châtié lui-même et qu'il le sache !
Que, de
ses yeux de chair, il assiste à sa ruine,
qu'il
éprouve un beau jour la fureur du Très-Haut !
Enseigne-t-on
à Dieu la science,
à Celui
qui juge d'en haut ?
Tel
homme meurt dans la vigueur,
comblé
de bonheur et de paix,
les
flancs chargés de graisse épaisse,
et la
moelle des os tout humide.
Et tel
autre périt malheureux
sans
avoir goûté à la paix.
Ils sont
couchés tous deux en terre
et la
vermine les recouvre.
Oh ! je
sais ce que vous pensez,
Ce que
vous dites sur mon compte :
"Où
donc est la maison de notre grand Seigneur,
où est
plantée la tente qu'habitaient des méchants ?"
22 1 Eliphaz
de Témân reprit la parole :
Qui donc
peut être utile à Dieu,
quand un
être sensé n'est utile qu'à soi ?
Dieu
tire-t-il profit de ta conduite intègre?
Est-il
intéressé par ta propre justice ?
Est-ce
pour ta piété qu'il entre en jugement ?
Ne
serait-ce donc pas pour ta méchanceté ?
N'as-tu
pas exigé des gages injustifiés ?
Volé
leurs vêtements à ceux qui étaient nus ?
Omis
d'offrir à boire à ceux qui avaient soif ?
Et
refusé le pain à ton proche, affamé ?
N'as-tu
pas renvoyé les veuves les mains vides
et
exploité à fond le bras de l' orphelin
?
Ne
t'étonne donc pas si des filets te cernent,
et des
frayeurs soudaines te comblent d'épouvante.
Dieu, tu
le sais, réside au plus haut dans les cieux,
Du lieu
de sa demeure, il voit la moindre étoile.
C'est
pourquoi tu as dit: "Mais que connaît donc Dieu?
Est-il
apte à juger à travers la nuée
sombre ?
Les
nuages, pour lui, sont comme un voile opaque".
Réconcilie-toi
donc, fais avec lui la paix :
Peut-être
le bonheur te sera-t-il rendu.
Reviens
en humilié vers notre Dieu Très-Haut,
éloigne de ta tente l'injustice et le vol,
dépose
tout ton or au sol, sur la poussière,
Le
Très-Haut deviendra pour toi un lingot d'or
Tu feras
de ton Dieu de l'argent en monceaux.
Il
exaucera tes prières
Il
bénira tes entreprises.
Tu
pourras acquitter tes vœux.
Tu
retrouveras la lumière.
Job, aie
donc les mains pures, et tu seras sauvé.
22
1 Job aurait préféré se taire
Néanmoins
il prit la parole :
Si je
savais où trouver Dieu,
parvenir
jusqu'à sa demeure,
Je lui
ouvrirais un procès,
Et lui
dirais tous mes griefs.
Peut-être
me répondrait-il !
S'il
avait quelque égard pour moi
Il
verrait bien que je suis droit.
Mais
malheureusement pour moi,
Je vais
à l'Est, il est absent;
vers
l'Ouest, et je ne le vois pas.
Au nord,
il n'est pas discernable,
Invisible
vers le midi.
Et
pourtant, il le sait, je l'ai toujours suivi !
Qu'il me
passe au creuset : or pur j'en sortirai !
Sans dévier d'un pouce, j'ai suivi sa route;
je n'ai
pas négligé ce qu'il me commandait.
Mais
c'est lui qui décide, qui le fera changer ?
Ce qu'il
a projeté, je sais qu' il l'accomplit.
C'est
pourquoi, devant lui, je suis terrifié;
Plus je
vais, plus j'y songe, et plus il me fait peur.
Mon
courage est brisé, je suis rempli d'effroi.
Que se
passe-t-il donc du côté du Très-Haut ?
et pourquoi
ses fidèles ne voient-ils pas ses jours ?
25 1 Alors,
pour consoler son ami, Bildad de Shuah prit la parole :
C'est un
souverain redoutable,
Celui
qui fait régner la paix dans ses hauteurs.
Combien
a-t-il de divisions ?
Et
contre qui, jamais, ne surgit son
éclair ?
Qui donc
est juste devant Lui ?
Et quel
enfant de femme serait pur face à Lui ?
La lune
même est sans éclat,
Et les
astres des cieux sont impurs à ses
yeux.
Et
pourquoi l'homme, cette vermine,
Serait-il
plus qu'un vermisseau ?
26 1 Un peu
rasséréné, Job reprit la parole :
Tu sais
bien soutenir le faible,
secourir
le bras sans vigueur !
Et les
conseils que tu prodigues
Vont
droit au cœur de l'ignorant.
Mais ces
discours, pour qui sont-ils ?,
D'où
vient l'esprit qui sort de toi ?
Bildad
de Shuah alors lui répondit :
Les
Ombres tremblent sous terre,
Et les
hommes sont dans l'effroi.
Devant
lui, le Shéol est nul,
la
Perdition à découvert.
Il
étendit le Septentrion sur le vide,
Il
suspendit la terre sans aucun appui.
Il
enferma les eaux dans ses nues insondables.
Il
recouvrit la face de la pleine lune
Il a
tracé un cercle à la face des eaux,
Juste
entre la lumière et les ténèbres glauques.
Les
cieux tremblent sur leur colonne.
Il
brassa la Mer par sa force,
Son
souffle clarifia les Cieux.
Mais
nous ne connaissons de tout que l'extérieur
et nous
n'en saisissons qu'un inaudible écho.
Alors
qui comprendra sa force et sa puissance ?
27 1 Et Job
continua de s'exprimer en sentences :
Par mon
Dieu le Vivant qui refuse justice,
par le
Seigneur des Temps qui m'emplit d'amertume,
tant
qu'un reste de vie encor m'animera,
que le
souffle de Dieu passera dans mon nez,
mes
lèvres ne diront rien de faux, rien de mal,
et rien
de mensonger ne sortira de moi.
Bien
loin de vous donner raison,
Et
jusqu'à mon tout dernier souffle,
je
maintiendrai mon innocence.
Je tiens
à ma justice et ne lâcherai rien.
Car ma
conscience est pure et mon âme innocente.
Que mon
pire ennemi ait le sort du méchant,
Et que
mon adversaire ait celui de l'injuste !
Quel espoir, en effet, pour l'impie qui
supplie
Qui
élève vers Dieu son âme et ses pensées ?
Dieu
entend-t-il les cris et les supplications,
Du
malheureux pécheur sur qui fond la détresse ?
Cophar
reprit la parole, et dit :
Où se
trouve l'Intelligence ?
L'homme
en ignore le chemin,
Et la
demeure sur la terre.
Aucun or ne peut l'acquérir
On ne la
paie pas en argent.
La
Sagesse, d'où provient-elle ?
Où se
trouve l'Intelligence ?
Nul vivant ne la vit jamais
Elle est
étrangère aux oiseaux.
Dieu
seul discerne son chemin
et
connaît, lui, où la trouver.
Car il
voit aux bouts de la terre,
il
aperçoit tout sous les cieux.
Lorsqu'il
donna du poids au vent,
imposa
sa loi à la pluie,
c'est
alors qu'il l'évalua,
la pénétra et la scruta.
Alors il
déclara à l'homme:
"La
crainte du Seigneur, c'est cela la Sagesse;
fuir le
mal, faire bien, voilà l'Intelligence."
29 1 Job
continua de s'exprimer en sentences :
Qui me
fera revivre les années d'antan,
Quand
Dieu veillait sur moi et éclairait ma route ?
Quand
des fils couronnaient l'automne de mon âge,
quand
mes deux pieds baignaient dans un épais laitage.
Quand je
sortais, le soir, à la Porte majeure,
Quand j'installais mon siège au milieu des
puissants.
En me
voyant les jeunes gens se retiraient,
les
Anciens, les notables se mettaient debout.
Alors je
délivrais le pauvre en désarroi
La veuve
et l'orphelin, qui sont privés d'appui.
Pour
l'aveugle, j'étais ses yeux,
Pour
l'éclopé, j'étais ses pieds.
C'était
moi le père des pauvres;
Je
rendais justice à tout homme.
Ils
m'écoutaient, tous, dans l'attente,
De
l'avis que je donnerais.
Nul,
jamais, ne me répliquait.
Et
maintenant, voici que je suis la risée
De ceux
qui me côtoient ou qui fuient ma présence.
Ils me
chansonnent tous, ils font de moi leur fable.
Ils
crachent sans vergogne en me voyant passer.
La vie
en moi s'écoule, la peine m'a saisi.
Le mal
perce mes os, et ne me lâche pas.
Dieu m'a
pris par le col, m'a jeté dans la boue.
Seigneur,
je crie vers Toi et tu ne réponds pas !
Serais-tu
devenu cruel à mon égard,
T'acharnant
contre moi de ta main vigoureuse ?
J'espérais
le bonheur, le malheur est venu;
j'attendais
la lumière : et c'est l'obscurité.
Dieu,
vois donc ma conduite, et compte tous mes pas.
Pèse ma vie, Seigneur, sur la bonne
balance.
J'ai dit
mon dernier mot: au Très-Haut de répondre !
Lorsque Job a terminé ce dernier discours, les trois hommes ne lui répondent rien, puisqu'il qu'il s'estime juste. Mais voici qu'entre en scène Elihu, fils de Barakéel le Buzite, du clan de Ram. Sa colère s'enflamme contre Job parce qu'il prétend avoir raison contre Dieu; elle s'enflamme également contre ses trois amis, qui n'ont plus rien trouvé à répliquer et ont ainsi laissé les torts à Dieu. Tandis que les trois autres parlaient avec Job, Elihu avait attendu, car ils étaient ses anciens; mais quand il voit qu'ils n'ont plus de réponse à la bouche, sa colère éclate.
6 Et il
prend la parole, lui, Elihu, fils de Barakéel le Buzite,
il dit:
Je suis
tout jeune encore, et vous êtes
anciens;
Je
pensais en moi-même : "Leur âge
parlera,
Et leur
ancienneté nous dira la sagesse."
Mais à
la vérité, sagesse et esprit juste
Ne
viennent du grand âge ni de l'expérience.
Je vous
ai écoutés, j'attendais vos paroles,
Et
j'ouvrais grand l'oreille à vos raisonnements,
Sur vous
seuls se fixait toute mon attention.
Mais je
vois que vos dires n'ont rien fait sur Job.
Il faut
donc que je parle pour me soulager.
Je ne
prendrai ici le parti de personne,
Je serai
impartial, je ne flatterai point.
Tiens-toi
prêt devant moi, tu pourras me répondre.
Comment
as-tu pu dire à mon ouïe attentive :
Je suis
pur, juste, intact, sans transgression aucune ?
Comment
donc as-tu pu invectiver ton Dieu
Et lui
chercher querelle, puisqu'il dépasse l'homme ?
Oui, Job,
tu as eu tort, car Dieu parle toujours,
Mais ne
répond jamais comme on s'y attendrait.
Il parle
par des songes, par des visions nocturnes,
Et
lorsque la torpeur s'abat sur les humains.
Il nous
corrige aussi sur le lit de souffrance,
quand on
a en dégoût toutes les nourritures,
lorsque
notre âme à bout approche de la fosse,
et que
la vie s'en va là où s'en vont les morts.
Alors
,si près de toi se trouve comme un Ange,
un bon
Médiateur qui prenne ta défense
ta chair
retrouve enfin la fraîcheur juvénile,
et tu
reviens aux jours de ton adolescence.
Tu pries
ainsi ton Dieu qui te rend sa faveur,
"J'avoue,
j'avais péché et perverti le droit :
Mais
Dieu m'a exempté de passer par la fosse
et il a
redonné la lumière à mon être."
Voilà ce
que fait Dieu, deux fois, trois fois pour l'homme,
faisant
briller sur lui la clarté des vivants.
38
1 C'est alors que, du sein de la tempête, la voix de
l'Eternel se fait entendre.
(Entrée
de l'Orgue : musique douce, qui va aller s'amplifiant)
L'Eternel
interpelle Job. Il dit:
Quel est
donc celui-là qui obscurcit mes plans
par des
propos insanes et dénués de sens ?
Mon
vieux Job, ceins tes reins toi qui es fort et brave:
je vais
t'interroger et, toi, tu m'instruiras.
Dis-moi,
où étais-tu quand je fondai la terre ?
Parle,
si ton savoir est vraiment éclairé.
Qui fixa ses mesures, saurais-tu me le dire ?
ou qui
tira sur elle une ligne au cordeau ?
Sur quel
appui, dis-moi, s'enfoncent donc ses
socles ?
Qui posa
sur le sol une pierre angulaire ?
Qui
enferma la mer à deux battants de porte,
quand
elle sortit du sein, bondissante et joyeuse ?
As-tu
donc, une fois, commandé au matin ?
Assigné
à son poste l'aurore aux doigts de rose
?
As-tu vu
les portiers du pays des Ténèbres ?
As-tu
donc quelque idée des étendues terrestres ?
De quel
côté, dis-moi, habite la lumière ?
Les
ténèbres épaisses, où est leur logement ?
Es-tu
venu un jour jusqu'aux dépôts de neige ?
As-tu vu
les réserves de grêle en citerne ?
Et le
givre des cieux, qui l'enfante ? et la
glace ?
Est-ce
toi qui as lié les cordes des Pléiades,
Peux-tu
donc desserrer les cordes d'Orion,
Amener
la Couronne à courir en son temps,
Et mener
la Grande Ourse avec ses tout-petits ?
Sais-tu
les lois des Cieux, et celles de la Terre ?
Ta voix
s'élève-t-elle jusqu'aux nuées, tout en haut,
et la
masse des eaux t'obéit-elle aussi ?
As-tu
mis dans l'ibis, dans le coq, la sagesse ?
Qui
donc, dis-moi, prépare au corbeau sa provende,
Lorsque
la nourriture est donnée aux petits ?
As-tu
donc observé les biches en travail ?
Sais-tu
combien de mois dure leur gestation ?
Qui a
lâché l'onagre en toute liberté ?
Et délié
la corde de l'âne sauvage ?
Et
l'aile de l'autruche est-elle comparable
Aux plumes
du faucon, ou bien de la cigogne ?
Est-ce
toi qui donnas au cheval la bravoure,
Et
revêtis son cou d'une épaisse crinière ?
Le
rends-tu bondissant comme la sauterelle ?
Frémissant
d'impatience, il dévore l'espace;
Et il ne
se tient plus quand sonne la trompette:
Est-ce
toi qui prescris au faucon son envol ?
Est-ce
bien sur ton ordre que l'aigle s'élève ?
Réponds-moi,
mon ami, si tu sais vraiment tout !
(Fin de
l'intervention de l'Orgue)
Alors,
ne sachant ni quoi dire ni quoi faire,
Job bafouille ces quelques paroles :
Je
mettrai bien plutôt ma main dessus ma bouche.
J'ai
parlé une fois, je ne dirai plus rien;
Si j'ai
parlé deux fois, je n'ajouterai rien.
Et,
toujours du sein de la tempête
La voix
de l'Eternel, une dernière fois, interpelle Job :
(Reprise
du thème précédent par l'Orgue : doux)
Mon vieux Job, ceins tes reins toi qui es
fort et brave:
je vais
t'interroger et, toi, tu m'instruiras.
Veux-tu
vraiment casser mon juste jugement ?
Veux-tu
me condamner pour assurer ton droit ?
Ton bras
droit a-t-il donc une vigueur divine,
Ta voix
est-elle semblable au tonnerre qui gronde ?
Allons,
apparais donc en pleine majesté.
revêts-toi
de splendeur et de faste et de gloire.
Alors,
très volontiers, je te rendrai hommage ,
Si tu
peux assurer ton salut par ta droite.
Et
Léviathan, le pêches-tu à l'hameçon,
avec une
corde, comprimes-tu sa langue?
Fais-tu
passer un jonc dans ses vastes naseaux ?
Joues-tu
donc avec lui comme avec un oiseau ?
Tu sais
que, s'il s'éveille, il peut être féroce.
Que
personne ne peut lui résister en face.
Que nul
ne l'a un jour affronté sans pâtir.
Personne,
absolument, sous n'importe quels cieux
!
Définitivement
vaincu, à bout de souffle et sans voix,
Job
fait cette réponse à l'Eternel :
Je sais que tu es tout-puissant :
Et que
tu réalises ce que tu conçois.
J'ai
dévoyé tes plans par des propos ineptes.
Tes
oeuvres grandioses, je ne les comprends pas,
Et ce
qui me dépasse, je l'ignore vraiment.
Je ne te connaissais que par ce qu'on
disait,
Maintenant,
je puis dire que mes yeux t'ont vu.
Aussi je
me rétracte irrévocablement,
et
m'afflige sur la poussière et sur la cendre.
Après qu'il a ainsi parlé à Job, l'Eternel s'adresse à Eliphaz de Témân :
"Ma
colère s'est enflammée contre toi et tes deux amis,
car vous
n'avez pas parlé de moi avec droiture
comme
l'a fait mon serviteur Job.
Et
maintenant, procurez-vous sept taureaux et sept béliers,
puis
allez vers mon serviteur Job.
Vous
offrirez pour vous un holocauste,
tandis
que mon serviteur Job priera pour vous."
(Fin de
l'Orgue)
Eliphaz de Témân, Bildad de Shuah, Cophar de Naamat s'en vont exécuter l'ordre de l'Eternel.
Et l'Eternel a égard à Job. Et l'Eternel restaure la situation de Job, tandis qu'il intercède pour ses amis;
et même l'Eternel accroît au double tous les biens de Job.
Celui-ci voit venir vers lui tous ses frères et toutes ses sœurs
ainsi que tous ceux qui le fréquentaient autrefois, partageaient le pain avec lui dans sa maison,
s'apitoyaient sur lui et le consolaient de tous les maux que l'Eternel lui avait infligés.
Chacun lui fait cadeau d'une pièce d'argent, chacun lui laisse un anneau d'or.
L'Eternel bénit la condition dernière de Job plus encore que l'ancienne.
Job possède maintenant 14.000 brebis, 6.000 chameaux, mille paires de bœufs et mille ânesses. Il a sept fils et trois filles. La première, il l'a nommée "Iemina" ("Tourterelle"), la seconde "Qesia" ("Cinnamome") et la troisième "Qeren-ha-Poukh" ("Cornet à parfum"). Dans tout le pays on ne trouve pas d'aussi belles femmes que les filles de Job. Et, chose étonnante, leur père leur a légué une part d'héritage, tout comme à leurs frères.
Job vivra encore 140 ans, et il verra ses fils et les fils de ses fils jusqu'à la quatrième génération. Puis Job mourra chargé d'années et rassasié de jours.
C'était
l'histoire de Job.
C'était
l'histoire d'un homme.
C'était
au pays de Uç.
C'était
du côté de l'Arabie.
C'était
un conte de jadis.
(Orgue
fortissimo)