Jean LEMOINE et moi-même avons passé quatorze
années 51990 – 2004) à la paroisse, de SAINTE ADRESSE d’abord, puis de saint
MARTIN du Littoral du HAVRE – SAINTE ADRESSE.
Auparavant, nous avions été (de 1964 à 1969,
année de mon départ) ensemble professeurs à l’Institution saint JOSEPH du
HAVRE.
Cinq portraits en pied du Père LEMOINE
pour
servir sa mémoire
Ce même jour,
deux d'entre eux se rendaient à un bourg, nommé Emmaüs. Premier portrait, en jeune homme
Quelque part sur une route de campagne, à CRASVILLE LA MALLET, près de
CANY-BARVILLE, un jour de la première semaine des grandes vacances, dans les
années 1935-1940. Sur cette route, chemine un adolescent de frêle apparence.
Son pas est mesuré. Sa démarche, lente et régulière, est celle d'un rural du
Pays de Caux.
Lorsqu’il est né, en 1918, ses parents étaient déjà vieux (son père
avait 52 ans, et mourra deux années après). Ses frères et sœurs étaient beaucoup
plus âgés que lui, le "petit ravisé". Après son certificat d'études,
il a travaillé quelques temps dans une banque. Puis il a déclaré son désir de
devenir prêtre. Sa mère en a parlé avec Monsieur le Curé, qui connaît bien la famille, et qui sait qu'elle
ne pourra pas financer les études de son fils. Alors, Monsieur le Curé a trouvé
une famille aisée, qui a accepté de prendre à sa charge les frais. On appelle
ces bonnes gens des "bienfaiteurs". Et c'est chez ces "bienfaiteurs"
que le jeune Jean se rend. Pour les remercier de leur générosité à son égard.
Car un bon séminariste pauvre doit aller remercier ses bienfaiteurs au début de
chaque grande vacance. Et le jeune Jean est humilié par cette démarche qu'il
est tenu de faire. Mais il tait cette humiliation, qui lui fait mal. Et, au
fond de lui-même, il se révolte contre ce sort injuste, qui l'a fait naître
pauvre. Mais on lui a enseigné que cette révolte est un péché ; alors il
la fait taire. C'est ainsi que Jean LEMOINE restera jusqu'au bout soumis et
obéissant en apparence, mais révolté en profondeur. Et qu’ il
ne saura pas, ne voudra pas, ou n'osera pas extérioriser sa révolte. Sauf en de
rares occasions; mais jamais au moment adéquat, ni devant la personne adéquate.
Par peur peut-être. Mais ce sera brutal.
Jésus
lui-même, s'étant approché, se mit à faire route avec eux. Deuxième portrait, en jeune prêtre
Jean LEMOINE a cheminé. Petit séminaire. Grand séminaire. Et voici le Vendredi
19 mai 1944. C'est le jour fixé pour l'ordination sacerdotale de l'abbé Jean
LEMOINE. Mais c'est aussi ce jour, fête de Jeanne d'Arc, qu'a choisi le
Maréchal PETAIN pour un voyage officiel à ROUEN, qui a subi un terrible
bombardement dans la nuit du 19 avril précédent. Une messe doit être célébrée,
en fin de matinée, dans l'église saint OUEN. Monseigneur PETIT de JULLEVILLE,
archevêque de ROUEN, n'est pas pétainiste. Mais les responsabilités inhérentes
à sa charge lui imposent de recevoir le Chef de l'Etat. L'ordination ne pourra
donc être célébrée par lui, ni dans cette église, ni à cette heure, comme il
avait été prévu. C'est pourquoi l'abbé LEMOINE, avec sept autres séminaristes,
sera ordonné prêtre à 8 heures du matin, comme en secret, dans la chapelle du
Carmel de BOISGUILLAUME. Cette célébration restera dans la mémoire des
intéressés comme "l'ordination du Maréchal" !
Il leur expliqua, dans toutes les Ecritures, ce qui le
concernait. Troisième portrait, en professeur
L'abbé LEMOINE a été nommé professeur à ELBEUF, à l'Institution FENELON,
où, après en avoir obtenu la licence, il enseignera la philosophie. Il y
restera jusqu'en 1964, année de fermeture de cette Institution. Il rejoindra
alors LE HAVRE, et l'Institution saint JOSEPH, pour y remplacer le Père Jean
GRICOURT, qui vient d'en être nommé Supérieur, et continuer à y enseigner la
philosophie. C'est un bon professeur, qui sait de quoi il parle ; qui
étudie, et continuera toujours d'étudier, jusqu'à ces derniers temps. En
réalité, ce n'est pas tant l'enseignement qu'il aime, que l'étude, et l'étude
en solitaire. Il aime connaître et intégrer les mouvements de pensée qui
traversent son époque. Il aime le monde des idées. Pour lui, la vraie vie est
là, avec ceux qui cherchent la vérité, avec ceux qui cherchent le sens, avec
ceux qui cherchent l'Absolu. Il n'est pas, il ne sera jamais un homme d'action,
un homme engagé, même dans l'Eglise.
Mais ce troisième portrait est en réalité un diptyque.
D'un côté, le professeur face à des élèves attentifs, studieux,
disciplinés, qui ont soif d'apprendre et de recevoir un enseignement. Le
professeur d'avant 1968. Celui qui accepte de remettre en cause soi-même et sa
manière d'enseigner, mais qui n'accepte pas qu'on la lui impose. Et qui crée
une espèce de familiarité complice avec ses élèves.
De l'autre, à partir des années 1970, le même, que les élèves ont
affublé du sobriquet de "sœur Sourire". Ces élèves, garçons et
filles, qui demandent à être considérés comme acteurs dans la recherche, et
remettent en cause le contenu de l'enseignement, la manière d'enseigner, et
l’enseignant lui-même. Et cela, le Père LEMOINE ne sait pas, ne peut pas. Et il
en souffre terriblement. Au point d’être tenté de tout abandonner.
Quand il se
fut mis à table avec eux, il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit
et le leur donna. - Quatrième portrait, en ministère paroissial
En 1984, le Père LEMOINE a 66
ans, et trente-huit années d'enseignement. Entre 1946 et 1960, année du vote de la Loi Debré sur l'enseignement privé, on
n'a pas cotisé pour lui à la Sécurité sociale, à laquelle l'Eglise de France
refusait d'adhérer. Il a donc racheté (fort cher, me disait-il) les trimestres
qui lui font défaut, et il entre en retraite. C'est alors qu'il arrive à SAINTE
ADRESSE. Les premières années lui sont pénibles. Il a, me disait-il encore, la
certitude de n’être pas attendu, et l'impression d'être comme la cinquième roue
du carrosse, celle dont on n'a pas essentiellement besoin. Il en souffre. Cela
passera dans les années qui suivront. Il s'attache, tout naturellement, je
dirai pourquoi, à la chapelle NOTRE DAME DES FLOTS, où il célèbre l'eucharistie
chaque jeudi matin. Une eucharistie simple, priante, avec une homélie bien
souvent interminable ! Qu'importe : on l'aime comme ça, Jean LEMOINE.
Le portrait le montrera, consacrant l'essentiel de son ministère, aux
contact personnels, qu'on nommait jadis la "direction spirituelle".
Il aime y consacrer du temps. Il aime les gens. Il aime les aider à grandir
dans la foi, et à découvrir le message du Christ, auquel il adhère sans réserve.
Jean LEMOINE a le charisme de l’encouragement spirituel ; il n’a pas celui
du "pasteur" de plein vent !
Est-ce
que notre coeur n'était pas brûlant en nous, lorsqu'il nous parlait sur le
chemin, et qu'il nous dévoilait les Ecritures ? - Cinquième et
dernier portrait, en homme de prière
Nous passons quatorze années ensemble. Nous nous retrouvons chaque
midi, pour le déjeuner. Conversation parfois difficile, parfois passionnante. Discussions
riches, dans les années 1990, autour du cas DREWERMANN. Explication à des amis invités
de l’inconscient collectif chez JUNG. Echanges autour de découvertes bibliques
et archéologiques récentes ; autour de tel ou tel ouvrage historique. Soif
d’apprendre et de découvrir. Soif de comprendre le monde et son époque…
J'entre chez lui. Il est assis dans son fauteuil. Sur une petite table
: des livres (Philosophie, ou Théologie, ou Poésie, ou Sciences diverses, ou
livres d'Art). A portée de main, les "Prières du Temps présent" et la
Bible. Régularité de la prière des Heures. Régularité de la lecture biblique.
Régularité du chapelet.
Car il a, lui, l’intellectuel, une intense dévotion envers Marie. C’est
pourquoi il aime célébrer à Notre Dame des Flots. La dernière fois que je l'ai vu, il me disait
: " Ce dont j’ai le plus souffert
durant ma vie, c’est de la pauvreté affective… l’absence d’affection… c’est
peut-être, c’est certainement pour cela que j’ai tant de vénération pour Marie.
J’ai reporté sur elle toute mon affection". C'est peut-être également
pour cela qu'il avait un attachement particulier à Thérèse de LISIEUX, et à la
poétesse Marie NOEL. Pauvreté affective du Père LEMOINE ! Pauvreté affective de
tant de prêtres !
Ce même jour, je lui demandai : Si
tu avais à re-choisir ta vie, qu'est-ce que tu choisirais ? Après un long
moment de silence (vous vous souvenez de ses moments de silence ?), il me
répondit, avec son habituel sourire indéfinissable : Oh ! Certainement je choisirais la même !
A propos de Marie, il nous laisse cet écrit : Sa présence n'a cessé de me guider pendant plus de soixante années de
vie sacerdotale, et surtout, d'une manière manifeste, pendant vingt ans environ
d'épreuve spirituelle et de tentation d'infidélité à mon sacerdoce. Ma foi
dépend d'elle, ou plutôt du Saint Esprit par Elle…".
Jadis, lorsqu'un prêtre mourait, son évêque faisait ainsi part de son
départ, en employant ce double qualificatif : Humble et discrète personne. Cela convient particulièrement bien au
Père LEMOINE, que nous avons connu et tant aimé ! Humble et discrète personne !
Jean, à-Dieu… Quel Qu’Il soit, et où Qu’Il soit !
Jean-Paul BOULAND – 11 septembre 2010