LA CONFIANCE

ou

L'UNION des CONTRAIRES

 

Anne-Marie avait près de 60 ans lorsqu'elle mourut.

Elle était membre de l'A.C.G.F (Action Catholique Générale des Femmes).

 

 

Bien peu d'êtres traversent le courant du monde jusqu'à  l'autre rive ; tous les autres ne font qu'aller et venir le long de cette rive... Mais ceux qui recherchent la vérité, qui poursuivent le but unique, le but de la vérité bien enseignée et clairement reconnue, ceux-là traverseront ce domaine, cet immense courant des passions... L'apaisé, dont les sens sont calmes comme des chevaux bien domptés, libre de toute présomption, éteint à toute illusion, les dieux mêmes l'envient... Celui qui se méfie des ouï-dire, qui connaît l'impérissable, a renié le périssable, anéanti l'espace et le temps : guéri du vouloir, libéré, il est véritablement parfait... Plus excellente qu'une victoire sur un champ de bataille est la victoire sur soi-même ; celui qui est maître de lui et le demeure constamment, ni les dieux, ni les génies, ni les démons, ni Brahma lui-même ne peuvent lui ravir sa victoire.

 

Si j'ouvre ce temps de méditation par les paroles du Bouddha, c'est parce que, pour moi comme, je pense pour vous qui la connaissiez, Anne-Marie, représentait l'union des contraires, le YIN et le YANG qui fait le fond de la pensée chinoise et que l'homme moderne, depuis longtemps, a oublié. A la fois roc et sable, solidité et fragilité, proximité et distance, puissance et vulnérabilité, douceur et fermeté, force et souplesse, attachement et détachement. Et cela jusqu'au bout, jusqu'à regarder lucidement la mort qui s'approchait, sans rien perdre de son amour de la vie et de ses proches.

 

Ainsi son témoignage est primordial. Car ni les choses ni les êtres ne sont aussi simples qu'une certaine logique formelle voudrait nous le faire croire. Il y a du OUI dans le NON et du NON dans le OUI, du blanc dans le noir et du noir dans le blanc. La vie, l'amour et la mort se tricotent ensemble : tu m'aimes, mais je mourrai; je t'aime, mais tu mourras. Je suis humain et j'aime ma condition humaine, mais mon but est ailleurs, à quoi il faut que je m'attache, sans cesser pour autant d'aimer mes frères. Je suis profondément croyant et attaché à mon Eglise, mais je refuse de me laisser mener et d'abandonner mon libre arbitre, je désire au contraire agir toujours et partout selon ma conscience, quoi qu'il puisse m'arriver. Je suis profondément solidaire de l'ensemble des hommes et des femmes en qui je reconnais mes semblables, mais j'affirme aussi, et je veux vivre en vérité ma solidarité avec mes frères et soeurs croyants.

 

Et tout cela culmine en un mot qui résume bien, je pense, la personnalité d'Anne-Marie : confiance.

 

La confiance, en soi et dans les autres, dans le présent et dans l'avenir, c'est la marque des personnalités  fortes, je veux dire à la fois fortes et souples, celles qui refusent d'obéir aveuglément sans comprendre, et refusent en même temps de se révolter inutilement. La marque des personnalités qui ne vivent pas selon le principe du plaisir, mais selon le désir. "Il importe beaucoup de ne pas mettre de limite à notre désir ", disait Sainte Thérèse d'Avila. Et Paul, écrivant aux Galates, ajoute : Le fruit de l'Esprit est charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance en soi et dans les autres, douceur, maîtrise de soi : contre de telles choses il n'y a pas de loi.

 

Au milieu de nous, devant nous, Anne-Marie a vécu pleinement. Et cela ne peut pas mourir !

 

Jean-Paul BOULAND