RIEN QU'UN HOMME !
Jean6Michel était magistrat.
Je ne l'ai pas connu.
Je n'ai fait sa connaissance que
sur son lit de mort :
Un visage carré, menton
volontaire, visage encadré d'un collier de barbe.
Il était membre de la Franc-maçonnerie,
Et nombre de ses frères étaient
présents à ses funérailles.
" Car enfin, qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un
néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien
et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et
leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable,
également icapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est
englouti. Que fera-t-il donc, sinon d'apercevoir quelque apparence du milieu
des choses, dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin
?... Il ne faut pas que l'homme croie qu'il est égal aux
bêtes, ni aux anges, ni qu'il ignore l'un et l'autre, mais qu'il sache l'un et
l'autre... L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire
l'ange fait la bête ". ( Pascal - Pensées ).
Qu'est-ce
que l'homme ? Qui suis-je ? et qui sommes-nous ?
Extérieurement
semblables en tout aux animaux les plus évolués, nous avons ce privilège énorme
de savoir qui nous sommes, de pouvoir prendre conscience de notre origine, afin
de nous fixer une destination. Et nous n'avons pas trop d'une existence pour
réaliser l'un et l'autre. Mais force nous est de reconnaître que rares sont
ceux qui arrivent à bien faire l'un et l'autre, et à effectuer la synthèse de
l'un et de l'autre, dans leur vie personnelle et affective, familiale,
professionnelle et de relations.
Celui
ou celle qui a reçu, par héritage ou par décision personnelle, la foi
chrétienne, est privilégié. Car, connaissant Jésus, il n'a plus qu'à mettre ses
propres pas dans les pas de Celui en qui il reconnaît l'Homme parfait, pour
accéder plus rapidement et plus sûrement à l'idéal d'homme que représente pour
lui le Christ. Mais il est d'autant plus responsable et d'autant plus coupable
si, sachant ce qu'il doit faire, il refuse de la faire et se complait dans la
médiocrité.
Si
tel est l'homme, si tel est le croyant, qui fut donc Jean-Michel ?
Une
chose, je crois, est certaine : s'il n'incarnait pas pour vous tout l'idéal de
l'homme, il fut néanmoins un homme tout entier en quête d'idéal. Tous vos
témoignages concordent : sens profond du devoir, respect de l'autre, honnêteté
profonde et refus du compromis, au point d’être conduit à faire des choix dans
une une carrière qui aurait pû être plus brillante et surtout plus lucrative,
mais qui n’aurait pas répondu à sa conception du métier. Sens profond de sa
propre dignité, et de la dignité de ceux qu'il avait à défendre. Sens profond
de l'engagement personnel et de la parole donnée en connaissance de cause. Sens
profond du rôle qu'il avait à tenir dans le jeu social du monde, et des devoirs
de sa charge. Mais en même temps, une certaine fragilité, un désir profond de
correspondre à l'image qu'il aurait voulu donner de lui-même, le personnage
public et l'avocat, l'époux, le père et le grand-père, et une souffrance non
moins certaine de ne point y parvenir. Et surtout fierté d'appartenir à la
Franc-Maçonnerie, dont il avait fait siens les idéaux de Fraternité, de Justice
et de Tolérance, qu'il avait incarnés dans les responsabilités que ses frères
lui avaient confiées.
Comme
nous tous, il était en quête d' une certaine harmonie impossible, parce
qu'idéale : entre les diverses composantes de sa vie personnelle et affective,
sociale et professionnelle. Comme nous tous, il fut toujours en quête de
reconnaissance, car nul ne saurait exister seul, sans justification.
Qu'en
fut-il de sa relation à Dieu ? Qui la dira ? Vous peut-être, mais certainement
pas moi, car nous touchons là au plus secret de l'être, au lieu où nul ne peut
pénétrer, sinon par effraction, ce que je me garderai bien de faire. Ce que je
crois simplement, c'est que les grands idéaux qui ont animé sa vie sont ceux
pour lesquels le Christ Jésus a donné la sienne. Ce que je souhaite encore,
c'est que ceux qu'il a pu léser ou blesser durant son existence sachent lui
pardonner. Ce que j'espère enfin, c'est qu'il a maintenant la réponse aux
questions qui lui ont longtemps taraudé le coeur : qu'est-ce que l'Homme, et
comment devenir un homme ? et qu'est-ce que Dieu ?...
Jean-Paul BOULAND