PORTRAIT de MICHELINE en JUSTE

 

Micheline est morte à 80 ans.

J'étais "l'ami de la famille" depuis très longtemps.

 

 

Les intellectuels et les coupeurs de cheveux en quatre aiment bien comprendre le pourquoi des choses, et le comment ça arrive. Et ils ne sont contents que lorsqu’ ils ont vraiment compris comment ça marche…. Et cela leur suffit. Ils ne cherchent pas plus loin, pour voir en quoi ils sont concernés et ce que cela peut changer dans leur vie quotidienne. Ils savent. Point c'est tout. Les gens simples, eux, c'est le contraire. Ils se moquent pas mal de savoir comment ça marche et pourquoi c'est comme ça. Ce qui les intéresse, c'est à quoi ça sert, et qu'est ce que ça va changer dans leur vie de tous les jours.

 

Devant la personne de Jésus de Nazareth, les intellectuels se demandaient: Mais pourquoi dit-il tout cela ? Mais pourquoi fait-il tout cela ? Après tout, il n'est que le fils du charpentier de Nazareth… Et ils ne voulaient rien croire ni rien voir de ce qu'il faisait. On raconte même qu'un jour, les gens de sa famille voulaient le faire enfermer. Les gens simples, eux, voyant Jésus parler et agir, étaient enthousiasmés, et ne demandaient qu'à le suivre. Certains auraient même voulu le faire roi à la place d'Hérode. Ils sont ainsi les gens simples : ils ont l'admiration facile et l'enthousiasme communicatif.

 

Micheline faisait partie de ces gens simples. Elle n'était pas intellectuelle. Elle ne faisait pas de théorie sur la vie. Elle n'a jamais fait la morale à personne. Elle s'efforçait simplement, jour après jour, année après année, de vivre le message du Christ "Aimez-vous comme je vous aime !". Tout simplement. Jusqu'à l'autre jour où elle a déclaré : Et maintenant je suis prête à mourir !

 

Comme beaucoup d'entre nous, les malheurs ne l'ont pas épargnée. Je ne les énumérerai pas. Vous qui avez vécu près d'elle, vous savez de quoi je parle. Mais jamais elle n'a désespéré. Bien au contraire, c'est dans la lutte contre le malheur qu'elle se réalisait pleinement. Pas tellement le malheur qui pouvait lui survenir, mais surtout le malheur qui survenait aux autres : aux membres de sa famille, aux clients du Cabinet au HAVRE, aux malades en phase terminale. Sa joie, c'était l'appel téléphonique de tel ou telle, l'entente entre les membres du personnel de l'Agence, la naissance des petites filles et des arrière-petits-enfants; de savoir que tel ou telle était enfin tirée d'affaires. En fait, elle était heureuse lorsqu'elle nous savait heureux.

 

La capacité d'accueil de Micheline. Sa gentillesse. Sa patience. Sa tolérance..

 

Non, rassurez-vous, je ne suis pas entrain de tracer le portrait de Micheline en femme parfaite. Son mari, ses enfants, ses proches savent bien qu'elle n'était pas parfaite. Mais je suis témoin, moi qui l'ai bien connue, de ce qu'elle faisait partie de cette catégorie d'êtres humains que la Bible nomme " les Justes ". Ceux qui s'efforcent de vivre simplement en enfants de Dieu. Ceux qui n'ont qu'un seul désir : que se réalise en eux et par eux le seul désir de Dieu. Ceux qui sont "a-justés" à Dieu.

 

Et si elle a choisi de nous donner à écouter le texte que vous avez entendu en première lecture, c'est parce qu'elle croyait fermement que l'humanité est appelée à un destin prodigieux. Elle savait très bien, et d'expérience, que lorsqu'on a fini de lutter contre un malheur, un autre aussitôt se présente. Mais elle ne luttait pas avec l'énergie du désespoir, comme les filles de Danaos condamnées à remplir perpétuellement un tonneau dont le fond est percé et qui perpétuellement se vide. Elle avait, rivée eu plus profond d'elle-même, l'Espérance du Royaume de Dieu : Car  il faut qu'Il règne, jusqu'à ce qu'Il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds. Et le dernier ennemi qui sera détruit, c'est la mort.

 

Certes, le cancer l'a vaincue, et a eu le dernier mot. Mais, par toute sa vie, elle a vaincu la mort.

 

 

Jean-Paul BOULAND