prêtre
avec toute son humanité
Yves
était mon meilleur copain.
Sa
famille était ma famille, ses frères et sœurs étaient les miens.
Il
était malade du cœur.
On
l'a trouvé mort un matin, chez lui.
Yves est mort, doucement, simplement. A
l'heure où beaucoup partaient au travail ou à la recherche d'un travail, il est
parti vers l'Inconnu qu'il avait toujours cherché‚ accompagné‚ je le crois, du
Christ qui l'avait appelé un jour. Il nous a quittés; nous ne le verrons plus
venir vers nous, la démarche un peu lourde, nous accueillir de sa voix toujours
légèrement enrouée, et nous tendre une main large comme un battoir, pour une
poignée de mains d'homme.
Lorsque, dans ma famille, l'un de nous
citait le nom d'Yves, il y en avait toujours un autre pour dire : " Yves,
c'est vraiment un type bien ! ". C'est cette expression que je retiens.
Un type bien ! La simplicité de sa vie.
Jamais je ne l'ai vu, ni en public ni en particulier, jouer un personnage, se
donner en spectacle. Jamais il n'a joué au "bon prêtre" comme
d'autres jouent au "bon commercial", ni fait effort pour coller à
l'image que l'on attendait qu'il donnât de la fonction qu'il incarnait. Il
était lui, et seulement lui, point c'est tout. Le même, exactement le même, je
l'affirme, devant le Père Evêque, devant ses frères et ses sœurs, ou devant
vous qui veniez le voir.
Un type bien ! La simplicité de sa foi.
Yves n'‚tait pas l'homme des spéculations philosophiques, idéologiques, ou
théologiques, qu'il ne méprisait pas; il n'était pas non plus un orateur, mais
il vivait sa foi au Christ ressuscité devant nous simplement, profondément,
avec le souci néanmoins de la mettre à jour régulièrement, et d'y conformer sa
vie quotidienne. On le sentait animé de l'intérieur par un amour profond des
humains, quels qu'ils soient (bien que quelques-uns lui aient sérieusement
cassé les pieds !). "L'amour prend
patience, l'amour rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas, il ne
s'enfle pas d'orgueil, il ne fait rien de laid, il n'entretient pas de rancune,
il ne se réjouit pas de l'injustice, mais il trouve sa joie dans la
vérité..." (1 Corinthiens 13, 4-5).
Un type bien ! Son adaptabilité. Aussi à
l'aise avec les travailleurs de l'Action Catholique Ouvrière qu'avec les
Ingénieurs du Mouvement des Cadres Chrétiens, qu'avec de jeunes Lycéens. A sa
place, et s'efforçant d'acquérir les compétences nécessaires, lorsqu'il ne les
possédait pas, comme vicaire du Père BLANDIN,
Aumônier du Collège Irène Joliot-Curie, Aumônier de la Jeunesse
Etudiante Chrétienne ou des Scouts de France, Chancelier du tout nouvel Evêché,
ou Curé de Paroisse. Mais là où il se révélait le meilleur, c'était dans les
relations de personne à personne : il était de ceux qui savent écouter avant de
parler, en conséquence de quoi on écoutait ce qu'il disait, car on savait que
c'était réfléchi. Et j'en sais parmi vous qui déplorent sa mort, car ils ne
savent pas à qui ils pourront s'adresser maintenant avec l'entière confiance
qu'ils mettaient en lui.
Un type bien ! Son sens du Devoir. Il
l'avait hérité du Scoutisme et de la tradition familiale, tant du côté paternel
que maternel. Tradition de foi profonde mêlée d'une espèce de rigorisme
janséniste. Il venait d'une de ces familles pour lesquelles un sou est un sou,
et où on ne dépense pas plus que ce qu'on gagne. Bien plus on s'arrange pour
toujours avoir quelque chose à partager. Ne
vous inquiétez pas du lendemain; demain
se souciera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine ! ( Matthieu
6, 34 ). Vieille tradition d'honnêteté également : toute vérité ne doit peut-être
pas toujours être dite, mais le mensonge est toujours à proscrire, et la parole
donnée à tenir absolument. Que votre langage
soit Oui ? Oui. Non ? Non; ce qu'on dit de plus vient du Mauvais. (
Matthieu 5, 37 ).
Un type bien ! Son sens de l'Eglise. A la
fois homme de l' Institution et homme de la Communauté. Et là, il me faut, avec
lui et pour lui, rendre hommage au P. Bernard ALLIX, Vicaire Général et Supérieur
du Grand Séminaire de ROUEN au moment où nous y étions ensemble ( il était
aussi le confesseur d'Yves ), et qui avait désiré et su nous donner le sens et
l'amour d'une Eglise composée d'hommes et de femmes réelles, animée par
l'Esprit d'un Christ tout aussi réel, au service du monde tel qu'il est, afin qu'il
se transforme en vue du Règne de Dieu qui vient.
Un
type bien ! Il était lui. Certes, comme chacun d'entre nous il avait son jardin
secret, nous le sentions bien, et nous sentions aussi que nous n'avions pas le
droit d'y pénétrer, et nous le respections ainsi.
Devant
nous, le prêtre Yves GRANDGUILLOT a vécu en homme. Et c'est cela que nous
garderons de lui : le prêtre est un homme, et c'est avec toute son humanité
qu'il est prêtre !
Jean-Paul
BOULAND