Les PIEGES de
l'AUTORITE
(Homélie pour le 31° dimanche du temps ordinaire – Année A
– 2 novembre 2008)
Alors Jésus déclara à la foule et à ses
disciples :
« Les scribes et les pharisiens
enseignent dans la chaire de Moïse.
Pratiquez donc et observez tout ce
qu'ils peuvent vous dire.
Mais n'agissez pas d'après leurs actes,
car ils disent et ne font pas.
Ils lient de pesants fardeaux et en
chargent les épaules des gens ;
mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer
du doigt.
Ils agissent toujours pour être
remarqués des hommes :
ils portent sur eux des phylactères très
larges et des franges très longues ;
ils aiment les places d'honneur dans les repas, les premiers rangs
dans les synagogues,
les salutations sur les places
publiques, ils aiment recevoir des gens le titre de Rabbi.
Pour vous, ne vous faites pas donner le
titre de Rabbi, car vous n'avez qu'un seul enseignant,
et vous êtes tous frères. Ne donnez à
personne sur terre le nom de père,
car vous n'avez qu'un seul Père, celui
qui est aux cieux.
Ne vous faites pas non plus appeler
maîtres, car vous n'avez qu'un seul maître, le Christ.
Le plus grand parmi vous sera votre
serviteur.
Qui s'élèvera sera abaissé, qui
s'abaissera sera élevé.
(Matthieu 23,1-12)
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O |
n pourrait appeler ce texte "les pièges de
l'autorité" ou "conseils aux autorités", si vous préférez ;
qu'il s'agisse des parents, des autorités religieuses (dans n'importe quelle
religion, d'ailleurs), des autorités politiques, et de bien d'autres : les
pièges ou les travers sont les mêmes. Ici, Matthieu les a tous rassemblés en un
seul portrait qui devient, du coup, caricatural. Bien évidemment, aucun
Pharisien ne répondait à ce portrait-robot ; et l'exemple de Paul, le Pharisien
qui pouvait se vanter d'observer scrupuleusement la Loi (Phi 3, 6b) est là pour
le prouver ; mais l'important était la leçon que Matthieu voulait dégager pour
ses interlocuteurs, qui étaient, d'après ce texte, "la foule et les
disciples". Car, après ce portrait, Jésus va dire "Pour vous" :
pour vous, ne tombez pas dans ces pièges, dans ces travers que je viens de
décrire.
Premier piège : "ils disent et ne font
pas" ; deuxième piège : pratiquer l'autorité comme une domination et non
comme un service ; troisième piège : vouloir paraître ; quatrième piège : se
croire important ! Avoir le goût des honneurs. On voit bien tout de suite que
ce sont des travers communs à beaucoup de gens investis d'une charge quelle
qu'elle soit !
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P |
remier piège, "ils disent et ne font
pas" : "Les scribes et les
Pharisiens enseignent dans la chaire de Moïse. Pratiquez donc et observez tout
ce qu'ils peuvent vous dire. Mais n'agissez pas d'après leurs actes, car ils
disent et ne font pas". Ce travers est tellement humain que de
nombreux commentaires juifs de la Bible insistaient sur l'importance de
pratiquer ce qu'on enseigne : "Apprendre, garder et faire, il n'y a rien
au-dessus" ("sifré", commentaire rabbinique sur le Deutéronome)
; "celui qui apprend pour ne pas
pratiquer, il vaudrait mieux pour lui qu'il ne fût pas créé"
(idem sur le Lévitique) ; "C'est pour
cela qu'a été donnée la Tora : pour apprendre, pour enseigner, pour garder et
pour accomplir" (idem sur les Nombres) ; un autre commentaire
rabbinique (Yebamot) disait : "Belles
sont les paroles dans la bouche de qui les pratique, beau celui qui les
enseigne et beau celui qui les pratique". Jésus en dira autant
:"Celui qui mettra en pratique les
commandements et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le Royaume
des cieux" (Mt 5, 19). "Il
ne suffit pas de me dire Seigneur, Seigneur, pour entrer dans le royaume des
cieux ; il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux"
( Mt 7, 21).
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D |
euxième piège, pratiquer l'autorité comme
une domination et non comme un service : "Ils
lient de pesants fardeaux et en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes
ne veulent pas les remuer du doigt." L'avoir, le savoir, le
pouvoir, peuvent être prétexte à domination ou à supériorité ; alors que cela
peut aussi bien être vécu comme un merveilleux moyen de servir les autres :
encore ne faudrait-il jamais oublier que tout ce que nous possédons nous est
seulement confié comme une responsabilité à exercer au bénéfice de tous. Il y a pire
encore, c'est d'asseoir son autorité sur un soi-disant "droit divin"
: les religions n'y échappent pas toujours, les pouvoirs politiques non plus ;
et c'est la source de combien de conflits sanglants.
T
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roisième piège, vouloir paraître : "Ils agissent toujours pour être remarqués des hommes
: ils portent sur eux des phylactères très larges, des franges très longues".
Qui n'est jamais tombé dans ce travers d'aimer paraître, d'attirer sur soi la
considération et l'intérêt ? Et pourtant, normalement, le professeur d'histoire
doit chercher à éveiller l'intérêt de ses élèves pour l'histoire, pas pour sa
personne ; quand il s'agit de la prédication, l'enjeu est plus grave encore :
peu importe le nom du prédicateur (ou du théologien, ou du bibliste) : pourvu
que, à travers ses paroles, l'auditoire ait entendu la Parole de Dieu.
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Q |
uatrième piège, se croire important, avoir le
goût des honneurs : "Ils aiment les
places d'honneur dans les repas, les premiers rangs dans les synagogues, les
salutations sur les places publiques, ils aiment recevoir des gens le titre de
Rabbi". Pourtant, les titres, les décorations gardent un sens :
mais ce n'est pas la personne titrée ou décorée qui est en jeu, ce sont plus
profondément les valeurs qu'elle représente. Il faut être très humble pour
porter sans ridicule les honneurs dus à son rang.
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A |
près cette énumération, le texte se retourne :
"Pour vous" dit Jésus ;
c'est la clé de ce texte. Il nous invite à un nouveau mode de vie et de
relation ; Matthieu le rapporte un peu plus haut : "Vous le savez, les chefs des nations les tiennent
sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. Il ne doit pas en être
ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu'il
soit votre serviteur, et si quelqu'un veut être le premier parmi vous, qu'il
soit votre esclave. C'est ainsi que le Fils de l'Homme est venu non pour être
servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude"
(Mt 20, 25 – 28).
"Ne vous faites pas donner le titre de
Rabbi, ne vous faites pas appeler Père, ne vous faites pas non plus appeler
maîtres : "Qu'as-tu que tu
n'aies reçu ?" dit Paul : tout maître est d'abord un écolier.
Tout enseignant est d'abord un serviteur, et même doublement serviteur :
serviteur de la vérité, serviteur de ses élèves, de leur cheminement, de leur
maturation. Voici, encore une fois, dans les paroles de Jésus, un appel à la
liberté : que ceux qui portent un titre ne prennent pas les honneurs
pour eux et se comportent en serviteurs ; que ceux qui n'en portent pas ne tombent pas dans
la servilité ou la courtisanerie !
"Ne donnez
à personne sur terre le nom de Père, car vous n'avez qu'u n Père, celui qui est
aux cieux". On peut, bien sûr, continuer à employer les titres
de père et de maître, mais en leur donnant leur vrai sens et pas davantage !
"Abbé" venait de "Abba", "Père",
"Pope", "Pape" sonnent comme "Papa" : au fond,
c'est la même chose ! Ceux que nous nommons ainsi ne le sont que par délégation
de la paternité de l'Eternel. Ils sont donc parmi nous le rappel vivant du seul
et unique "Père" qui est dans les cieux.
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J |
ésus termine en disant : "Qui s'élèvera sera abaissé, qui s'abaissera sera
élevé". Nous ne sommes pas dans le registre de la récompense ou
de la punition. Il ne s'agit pas non plus de prendre plaisir à s'humilier.
Beaucoup plus profondément, il y a là une des grandes lois de la vie : la force
de l'humilité. Dans le mot "humilité", il y a "humus"
(terre). Le secret c'est d'être assez lucide pour se reconnaître petit, à ras
de terre ; et alors on est tout étonné de se nourrir des richesses de nos
frères et de la grâce de Dieu.
Jean-Paul BOULAND