LES MAINS SALES

(Homélie pour le 6° dimanche du temps ordinaire – Année B – 15 Février 2009)

 

 

Un lépreux vient trouver Jésus ;

il tombe à ses genoux et le supplie : « Si tu le veux, tu peux me purifier. »

Pris de pitié devant cet homme, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : « Je le veux, sois purifié. »

A l'instant même, sa lèpre le quitta et il fut purifié.

 Aussitôt Jésus le renvoya avec cet avertissement sévère :

 « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre.

Et donne pour ta purification ce que Moïse prescrit dans la Loi :

ta guérison sera pour les gens un témoignage. »

 Une fois parti, cet homme se mit à proclamer

 et à répandre la nouvelle, de sorte qu'il n'était plus possible à Jésus d'entrer ouvertement dans une ville.

 Il était obligé d'éviter les lieux habités, mais de partout on venait à lui.

(Marc 1, 40-45)

 

 


N

ous sommes à la fin du 1er chapitre où le récit décrit les débuts du ministère de Jésus. Au baptême, l’Esprit venant du ciel l’a envahi, et il a pris conscience de sa mission. Après avoir choisi quelques compagnons, Il enseigne dans les synagogues que le Règne de Dieu est proche et il confirme cet enseignement en libérant ceux qui sont sous l’emprise du Mal. Cet affrontement avec les forces du mal marque très fortement l’activité de Jésus. Cela est souligné par trois fois dans ce 1er chapitre. Ainsi on trouve au verset 27 : Il commande aux esprits impurs et ils lui obéissent; au verset 34: Il guérit et chasse de nombreux démons; au verset 39: Il parcourt la Galilée enseignant dans leurs synagogues et chassant les démons. C’est dans le cadre de cet affrontement qu’est décrite la purification du lépreux.

 

I

l est important de rappeler ce qu’était cette maladie à l’époque de Jésus.

 

S

ous l’appellation de lèpre, on regroupait plusieurs affections de la peau: le psoriasis, des ulcérations accompagnées d’infections et la lèpre proprement dite. Cette appellation de "lèpre" s’étendait même aux taches suspectes des vêtements ainsi qu’aux taches de moisissure sur les murs. Dans la Bible, deux chapitres entiers du livre du Lévitique (Lévitique 13 et 14) sont consacrés à la "lèpre" et décrivent avec force détails les examens qui doivent être faits.

 

C

’était au prêtre qu’était confié le soin de faire le diagnostic pour déterminer si le malade était contagieux ou non. Ce diagnostic se déroulait au Temple où il y avait des chambres spéciales d’isolement. Le malade y était consigné une ou deux semaines afin de vérifier l’évolution de la maladie. Une telle attention portée à cette maladie manifeste probablement la crainte qu’elle inspirait à cause de la contagion. Si le malade était déclaré contagieux, il devait se tenir à l’écart. En effet, les lépreux étaient vus comme des parias de la société et rejetés hors des villages. Ils vivaient souvent en groupe afin de se soutenir. S’ils se déplaçaient, ils devaient manifester leur présence en s’annonçant à distance. S’ils entraient dans une maison, cette maison devenait impure.

 

M

ais la lèpre n’était pas considérée seulement comme une maladie: elle était vue comme une conséquence du péché. Selon les rabbins, elle était l'effet de la calomnie et de la médisance. «Certains rabbins contemporains de Jésus allaient jusqu’à prétendre que la lèpre punit sept péchés capitaux : la calomnie, l’homicide, le faux témoignage, le libertinage, l’orgueil, le vol et l’avarice.» (Jacques Hervieux, L’Évangile de Marc, Centurion-Novalis,1991, p.38).

 

D

ans cette perspective, et puisqu’elle est liée au péché, seul Dieu peut donc guérir de la lèpre. Ce lien entre lèpre et péché explique que la guérison est appelée une "purification". Celle-ci doit être accompagnée de rites que le malade doit accomplir au Temple, et qui sont décrits au chapitre 14 du Livre du Lévitique. Ces rites duraient huit jours et consistaient principalement en un sacrifice pour le péché.

 

L

a lèpre était même considérée comme une sorte de mort, et le lépreux  assimilé à un cadavre. Or on ne pouvait s’approcher d’un cadavre sans être déclaré soi-même impur.

L

e lépreux est venu trouver Jésus, et Marc précise : Ému aux entrailles, il étend la main et le touche en lui disant: Je veux. Sois purifié.

 

L

e geste de Jésus de toucher le lépreux est très important, car on ne devait pas toucher le lépreux au risque de participer à son impureté. Ce geste s’inscrit dans la conduite de Jésus envers les pécheurs : une conduite qui va scandaliser les "gens bien", notamment les Pharisiens, et qui fera dire à Marc » (Mc 2,16-17) : Voyant qu'il mangeait avec les pécheurs et les collecteurs d'impôts, des scribes pharisiens disaient à ses disciples: « Quoi ? Il mange avec les collecteurs d'impôts et les pécheurs ?»Jésus, qui avait entendu, leur dit : «Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades; je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs".

 

J

ésus va à l’encontre de l’attitude habituelle vis-à-vis du péché. Spontanément, on agit vis-à-vis de la maladie contagieuse en s’en éloignant, et on s’éloigne du péché et du pécheur afin de ne pas se laisser contaminer. Jésus s'approche. Jésus touche. Cela rejoint cette fameuse parabole dite "du Bon Samaritain", par laquelle Jésus nous révèle que le prochain n'est pas celui qui est proche, mais celui dont on s'approche.

P

armi les personnes qui t'entourent, toi qui m'écoutes ou qui me lis, certaines sont atteintes par le cancer. D'autres ne parlent plus à personne. L'un est homosexuel. L'autre vient de sortir de prison. Un autre fait la manche.  Lui a le Sida. Elle a plusieurs amants. Spontanément, tu as tendance à ne pas les approcher. Pourquoi ? Tu ne le sais pas toi-même. Comme tu dis : "C'est plus fort que moi !". Mais si tu ne fais rien, comment cet homme, cette femme, cet enfant peut-t-il éprouver la tendresse du Dieu qui sauve ?

 

R

appelle-toi l'histoire racontée par Marc aujourd'hui. Ce jour-là, Jésus n'a pas eu peur de se salir les mains, en touchant le lépreux, au risque de se couper de tous ceux qui voulaient garder leurs mains pures et leur bonne conscience. Charles PEGUY disait à propos de ces gens-là : Ils ont les mains pures - mais ils n'ont pas de mains.

 

M

artin Luther KING écrit : Nous nous demandons si souvent : « Qu'arrivera-t-il à mon emploi, à mon prestige, à mon rang, si je prends position dans cette affaire ? Ma maison sera-t-elle dynamitée ? ma vie sera-t-elle menacée? irai-je en prison? » L'homme bon retourne toujours la question. Albert Schweitzer n'a pas demandé : « Que deviendront mon prestige et ma sécurité de professeur d'uni­versité, que deviendra mon standing d'organiste spécialiste de Bach, si je travaille avec le peuple d'Afrique? » II a demandé au contraire : « Qu'arrivera-t-il à ces millions de gens blessés par l'injustice si je ne vais pas vers eux? » Abraham Lincoln n'a pas demandé: « Que m'arrivera-t-il si je proclame l'Émancipation et mets fin à l'esclavage ? » mais il a demandé : « Qu'arrivera-t-il à l'Union et aux millions de Noirs si je ne le fais pas? » Le Noir engagé dans une profession ne demande pas : « Qu'arrivera-t-il à ma position assurée, à mon statut de classe moyenne, à ma sécurité personnelle, si je participe au mouvement qui veut mettre fin à la ségrégation? », mais il demande : « Qu'arrivera-t-il à la cause de la justice et aux masses du peuple noir qui n'a jamais ressenti la chaleur d'une sécurité économique, si je ne participe pas activement et courageusement à ce mouvement ? »

 

Un homme ne se mesure pas, en définitive, à la place qu'il occupe aux moments de confort et de commodité, mais à celle qu'il occupe au temps de l'épreuve et de l'adversité. Le vrai prochain risquera sa situation, son prestige et même sa vie pour le bien-être des autres. Dans les vallées dangereuses et les sentiers hasardeux, il hissera son frère meurtri et brutalisé vers une vie plus haute et plus noble. (Martin Luther KING – La force d'aimer p. 42-43)

 

Jean-Paul BOULAND

 

 


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