SOUS LE VISIBLE, VOIR L'INVISIBLE…

(Homélie pour le 2° dimanche du Carême – année B – 8 mars 2009)

 

 

Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène, eux seuls,

à l'écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux.

Ses vêtements devinrent resplendissants,

d'une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille.

Élie leur apparut avec Moïse, et ils s'entretenaient avec Jésus.

Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : « Rabbi, il est heureux que nous soyons ici !

Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. »

De fait, il ne savait que dire, tant était grande leur frayeur.

Survint une nuée qui les couvrit de son ombre,

et de la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le. »

Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.

    En descendant de la montagne, Jésus leur défendit de raconter à personne ce qu'ils avaient vu,

    avant que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts.

Et ils restèrent fermement attachés à cette consigne,

tout en se demandant entre eux ce que voulait dire : « ressusciter d'entre les morts ».

Marc 9, 2-10

 

 


A

 la suite, et dans le prolongement du philosophe Aristote (384-322 av J.C), les Grecs anciens distinguaient dans toute réalité son être profond, et l'apparence sous laquelle elle se présente. L'être profond, ce qui est stable, ils le nommaient "substance" ou "essence", ou encore "forme" ("morfh" = morphè), à l'apparence, c'est-à-dire ce qui change, ils donnaient le nom de "matière", ou encore d' "accidents". Cette doctrine, appliquée à un être, en faisait un composé de matière et de forme, de corps et d'âme, et le définissait de la manière suivante : l'âme est "forme" du corps, et celui-ci "matière" de l'âme. Cette manière de concevoir l'homme a perduré longtemps dans l'Eglise, et les Anciens parmi nous se souviennent sans doute aujourd'hui encore d'avoir appris au catéchisme (Catéchisme du diocèse de Rouen 1941-9° leçon-qu.57: - Qu'est-ce que l'homme ? – L'homme est une créature raisonnable, composée d'une âme et d'un corps. Tous les petits catholiques, qui sont maintenant en âge d'être grands-parents ont appris que, dans la célébration eucharistique, le pain devient le corps du Christ, et le vin devient le sang du Christ, par le phénomène de "transsubstantiation", c'est-à-dire de changement de substance. La matière (c'est-à-dire l'apparence) du pain et du vin reste la même, mais la substance du pain est transformée en corps, et la substance du vin en sang. Ce qui est maintenant difficile à comprendre par des esprits initiés très tôt aux sciences positives.

 

P

ierre, Jacques et Jean accompagnent Jésus sur "la montagne", qui est toujours, dans la Bible, le lieu où l'Eternel se révèle à un homme en tant qu'Eternel (Moïse sur le Sinaï, Elie sur l'Horeb). Et là, nous dit Marc aujourd'hui, mais également Matthieu et Luc, il fut transfiguré devant eux. Le texte grec des évangiles utilise d'ailleurs le terme de "méta-morph-ose" pour désigner la vision qu'ils eurent de la personne du Christ : il fut "méta-morph-osé" devant eux. Sa "forme" changea tout d'un coup. Autrement dit, ils avaient toujours devant eux le Jésus qu'ils connaissaient bien, mais son être profond n'était plus le même.

 

C

'est donc plus qu'à une simple "trans-figuration" ou transformation du visage de Jésus que les trois disciples privilégiés assistent. L'être même de l'Eternel présent en Jésus de Nazareth se révèle tout d'un coup à eux, comme il se révèlera plus tard, après sa résurrection. C'est-à-dire qu'il leur est donné de voir la divinité de l'Eternel transparaître dans l'humanité de Jésus.

 

I

l faut noter que Jésus est d'abord apparu seul. Ses habits sont d'un blanc aveuglant, évoquant la pure lumière de Dieu. Moïse et Elie apparaissent ensuite, et ne sont visibles que dans la lumière de Jésus et par rapport à lui. Jésus peut s'entretenir avec eux aussi bien qu'avec les disciples, mais ceux-ci s'adressent seulement à Jésus, qui apparaît ainsi comme le lien entre les vivants et les défunts. La présence de Moïse et d'Elie s'explique par le fait qu'ils représentent la Loi et les Prophètes, les deux axes de l'enseignement de l'Ancien Testament, qui témoignent, selon Jésus, de sa venue. Les deux lui portent témoignage et les deux sont glorifiés, leur nature spirituelle ne se trouvant révélée que dans la lumière du Christ.

 

L

a Transfiguration est donc d'une très grande importance pour ce qu'elle nous apprend sur l'accomplissement de l'Ancien Testament dans le Christ. Elle nous rappelle la transfiguration de Moïse au Sinaï, lorsqu'il a dû mettre un voile sur son visage avant de se présenter au peuple. Les disciples, cependant, ont été exposés à cette pleine lumière sans pour autant en avoir été aveuglés.

 

C

ette expérience fut-elle purement intérieure, ou au contraire extérieure à eux et réelle ? Peu importe, mais les trois rédacteurs évangéliques sont d'accord pour affirmer qu'ils ne comprirent pas, sur le moment, ce qu'elle signifiait pour les trois témoins de la scène. Comme ils descendaient de la montagne, il leur ordonna de ne raconter à personne ce qu'ils avaient vu, si ce n'est quand le Fils de l'homme serait ressuscité d'entre les morts.  Ils gardèrent la recommandation, tout en se demandant entre eux ce que signifiait "ressusciter d'entre les morts." (Marc 9,9-10)

 

C

ombien d'expériences de cet ordre faisons-nous nous-mêmes, dont nous ne comprenons pas la signification sur le coup, mais seulement bien longtemps après ? Et à l'inverse, combien d'expériences de cet ordre pourrions-nous faire, si nous sachions ouvrir les yeux de notre être intérieur, pour contempler l'Eternel, et voir l'invisible présent sous le visible ?

 

Jean-Paul BOULAND


 

 

 

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