AGAPE : une HISTOIRE de FAMILLE

(Homélie pour le 7° dimanche de Pâques – année B – 24 mai 2009)

 

 

À l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples :

« Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour.
Si vous êtes fidèles à mes commandements, vous demeurerez dans mon amour,

comme moi, j'ai gardé fidèlement les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour.
Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que vous soyez comblés de joie.
Mon commandement, le voici : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.

Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.
Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande.
Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ignore ce que veut faire son maître ;

maintenant, je vous appelle mes amis, car tout ce que j'ai appris de mon Père, je vous l'ai fait connaître.
Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis et établis

afin que vous partiez, que vous donniez du fruit, et que votre fruit demeure.

Alors, tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l'accordera.
Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres. »

(Jean 15, 9-17)

 

Tous les trois ans, lorsque revient ce même texte de saint JEAN, je dis ceci, que je redis encore aujourd'hui :

 


D

ans la langue française moderne, le même concept d'AMOUR traduit trois termes différents de la langue grecque de l'époque de Jésus : filia, eros et agaph :

- FILIA. (Philia) c'est ce que nous entendons par "amitié", ce sentiment de connivence qui unit deux êtres :  "Parce que c'était lui, parce que c'était moi", disait La Boëtie, à propos de l'amitié qui le liait à Montaigne.

- EROS (Eros) , c'est l'attrait physique qui pousse deux êtres l'un vers l'autres, comme les deux pôles opposés de l'AIMANT s'attirent mutuellement, sans qu'ils y puissent rien.

- AGAPH (Agapê), c'est tout à fait autre chose : ce n'est ni un attrait physique, ni un sentiment, mais tout simplement la relation qui unit le père de famille à ses enfants, nous disons quelquefois "les liens du sang". Vous comprendrez peut-être mieux si je vous dis que le terme grec AGAPAI, les Agapes, désigne le repas de la famille réunie à la même table, père, mère et enfants.

 

L

orsque l'apôtre JEAN déclare : Qeos Agaph esti, c'est-à-dire DIEU EST AMOUR, il ne nous parle pas d'un sentiment quelconque de connivence que Dieu entretiendrait avec nous, ni d'un attrait physique particulier entre nous et la divinité. Il nous dit une chose simple : le don que le Christ a fait de sa vie pour nous et par fidélité à Celui qu'il nommait son "Père" a fait de nous des fils à l'image du Christ. Dans la communauté des baptisés, nous sommes unis au Père, nous sommes unis les uns aux autres, par les liens du sang du Christ. Dieu entretient avec nous la même relation qu'il entretient avec son Fils. C'est Lui, à la fois Père et Mère, qui nous réunit autour de la table du repas eucharistique. Pour nous, Dieu est Amour.

 

C

hacun de nous porte dans son corps les signes de son appartenance à celui et à celle qui lui a donné naissance : les grands-mères, penchées sur le berceau du bébé qui vient de naître le disent spontanément: Il(Elle) a les yeux de sa mère, le menton de son père, le front du grand'père…  C'est cela AGAPÊ. Et vous n'y pouvez rien changer. Vous pouvez couper toute relation avec vos géniteurs, mais vous ne pourrez jamais faire comme s'ils n'étaient pas vos géniteurs. AGAPÊ, c'est un donné objectif. Baptisé, tu es fils ou fille de Dieu. Par le baptême dans la mort et dans la résurrection du Fils, tu es devenu toi-même membre de la famille de Dieu. Tu as reçu comme frères et sœurs adoptifs tous les autres baptisés. Tu participes au même repas de fête, à la même table familiale. Tu as acquis l'Esprit de famille. Tu peux renier ton baptême, tu peux quitter l'Eglise, tu peux mépriser tes frères et sœurs en Christ, mais sache que les liens familiaux sont indélébiles. Sache aussi que ton Père ne te reniera pas, et que tes frères et sœurs seront toujours là pour t'accueillir si un jour tu décides de revenir et de te réconcilier avec eux.

 

C

e qui définit  le mieux la CHARITE, c'est son aspect gratuit : ce que nous faisons aux autres, même si, en fin de compte, nous y découvrons un intérêt pour nous-mêmes ( car rien n'est jamais totalement désintéressé... sauf peut-être chez les anges...), nous ne le faisons pas au nom de cet intérêt, mais d'abord et avant tout, parce que nous nous savons CHERIS par Dieu, gratuitement, "sauvés" disait-on naguère, "justifiés" disait Saint PAUL, heureux que Dieu donne un sens à notre existence, sans aucun mérite de notre part, et que nous désirons transmettre à d'autres cette CHARITE, cette GRATUITE.

 

N

ous le faisons ensuite parce que la souffrance, l'injustice, la privation de liberté, le mensonge, bref le péché, ternissent dans l'être humain l'icône de Dieu, qu'il faut à tout prix restaurer, afin que Dieu soit manifesté, et sa présence révélée. Comment en effet annoncer à quelqu'un la Bonne Nouvelle du Bonheur de vivre désiré par Dieu et révélé par Jésus Christ, s'il vit dans des conditions infra-humaines, privé de ce qui constitue sa dignité (Amour, Vérité, Justice, Liberté...) :

 

" J'avais faim et vous m'avez donné à manger, J'avais soif et vous m'avez donné à boire,

J'étais nu et vous m'avez vêtu,

J'étais étranger et vous m'avez accueilli,

J'étais malade ou en prison

et vous êtes venus me voir...

Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ceux-ci, les plus petits de mes frères,

c'est à moi que vous l'avez fait".

(Matthieu 25, 31-46)

 

S

i donc nous luttons contre l'échec scolaire, c'est parce que nous savons par Jésus Christ que le Père Lui-même désire la réussite humaine de tout être humain; si nous désirons une politique des revenus équitable pour tous, c'est parce que nous savons par Jésus-Christ que la règle d'or du Royaume de Dieu, c'est le partage; si nous luttons en faveur du développement de tout homme et de tous les peuples, c'est au nom de la dignité de l'homme revendiquée par Jésus-Christ lui-même de la part de son Père...

 

I

l y aurait encore beaucoup de choses à dire sur cette relation. Vous les découvrirez vous-mêmes à partir de ces deux questions : si telle est la relation que Dieu entretient avec moi, quelle relation dois-je entretenir avec mes frères ? quelle relation dois-je entretenir avec Dieu ?

 

Jean-Paul BOULAND