La TEMPETE APAISEE

(Homélie pour le 12° dimanche ordinaire – année B – 21 juin 2009)

 

 

Ce jour-là, le soir venu, il leur dit: "Passons sur l'autre rive."

Et laissant la foule, ils l'emmènent, comme il était, dans la barque;

et il y avait d'autres barques avec lui.

Survient alors une forte bourrasque, et les vagues se jetaient dans la barque,

 de sorte que déjà elle se remplissait. Et lui était à la poupe, dormant sur le coussin.

Ils le réveillent et lui disent: "Maître, tu ne te soucies pas de ce que nous périssons ?"

 S'étant réveillé, il menaça le vent et dit à la mer: "Silence ! Tais-toi !"

Et le vent tomba et il se fit un grand calme. Puis il leur dit: "Pourquoi avez-vous peur ainsi ?

Comment n'avez-vous pas de foi ?"

Alors ils furent saisis d'une grande crainte et ils se disaient les uns aux autres:

 "Qui est-il donc celui-là, que même le vent et la mer lui obéissent ?"

 (Marc  4, 35-41)

 


Le 19 juillet 64, à Rome, le feu prit dans les boutiques pleines de marchandises inflammables qui entouraient le Grand Cirque, qui fut bientôt en feu. Puis le fléau, dévorant d’abord les constructions entassées entre les collines ; gagnant ensuite les sommets, entoura le Palatin d’une ceinture de flammes, se détourna du Capitole, courut à travers le Forum, consuma les boutiques de la voie Sacrée, détruisit la région alors si peuplée d’Isis et de Sérapis, ravagea le Célius, l’Aventin, la vallée qui sépare le Palatin et l’Esquilin, où se trouvait la maison de Néron, et brûla plus de la moitié de la vieille ville de Rome, dont les bâtisses anciennes collées les unes contre les autres, les rues étroites, tortueuses, privées d’air, offraient une proie facile à l’incendie. On ne l’arrêta qu’en faisant le vide devant lui, par un grand abattis de maisons au pied de l’Esquilin. Le feu avait duré six jours, pendant lesquels le peuple s’était enfui au Champ de Bars, où Néron, revenu d’Antium, fit élever des abris provisoires.

 

Pour nourrir ces pauvres gens, on amena des vivres d’Ostie et des municipes voisins. Le pain fut donné presque pour rien. Mais ces mesures d’humanité n’apaisèrent pas le peuple. L’incendie de Rome réveilla soudain la conscience des masses. Aux yeux du peuple, aucun fléau n’a pour cause le hasard : il faut un auteur responsable. L’auteur était tout trouvé : Néron. Des bruits odieux circulaient dans la foule : on disait que Néron, épris du pittoresque, enivré d’une poésie malsaine, s’était fait de l’incendie de Rome un spectacle : on affirmait même que, en habit d’acteur, une lyre à la main, il l’avait contemplé du haut d’une tour, en chantant la ruine de Troie.

 

L’empereur trembla ; puis, avec une habileté infernale, il essaya de détourner les soupçons. La foule voulait un coupable, elle aspirait à se venger sur quelqu’un de ses souffrances : il lui jetterait en pâture d’innombrables victimes. Les circonstances se prêtaient admirablement à ce plan scélérat. Le feu avait pris dans les boutiques du Grand Cirque, occupées par des marchands orientaux, parmi lesquels étaient beaucoup de Juifs ; mais il n’avait point touché la région de la porte Capène, où les Juifs habitaient. Donc, le feu a été mis par les Juifs ! Mais ils possédaient à la cour des protecteurs puissants, et surent parer à temps le coup qui allait les frapper. Poppée, la seconde épouse de Néron, était à demi juive. Il y avait des esclaves juifs, des acteurs et des mimes juifs autour de Néron. Peut-être celle-ci intercéda-t-elle pour ses coreligionnaires, et quelqu’un dirigea-t-il les regards de Néron sur les chrétiens, qu'on confondait encore avec les Juifs, mais qui étaient considérés par ceux-ci comme des faux-frères. Saint Clément attribue à la jalousie la persécution de Néron : jalousie intéressée, qui détourna sur les chrétiens, dont beaucoup, d’origine juive, habitaient les quartiers épargnés, l’hypocrite colère de l’empereur.

 

L'historien romain Tacite ne fait point connaître les délibérations secrètes qui, dans notre hypothèse, amenèrent la substitution des chrétiens aux Juifs comme objet des vengeances impériales. Il écrit simplement ceci : "Pour anéantir cette rumeur, Néron supposa des coupables et infligea des tortures cruelles à ceux que leur conduite faisait détester et que la foule appelait chrétiens.(...) Réprimée sur le moment, leur détestable religion apparaissait de nouveau, non pas seulement en Judée, où le mal avait pris naissance, mais encore à Rome, où tout ce qu'il y a d'affreux ou de honteux dans le monde se rassemble. On commença par emprisonner ceux qui reconnaissaient qu'ils étaient chrétiens. Puis, lorsqu'ils révélèrent les noms d'autres chrétiens, on emprisonna aussi ces derniers : on les accusait moins d'avoir allumé les incendies qui éclataient à Rome que de haïr le genre humain. On ne se contentait pas de les faire périr : on s'amusait à les revêtir de peaux de bêtes pour les faire déchirer par les dents des chiens. Ou bien on les attachait à des croix et, quand le jour finissait, on les enduisait de résine et on les allumait comme des flambeaux dont on s'éclairait. L'Empereur Néron avait offert ses jardins pour ce spectacle (...)."  Tacite, Annales, XV. – ( Pour plus d'informations, cliquer ici : http://www.mediterranee-antique.info/Rome/Allard/P1/P01.htm)

 

Ce fut la première grande persécution de l'Histoire de l'Eglise chrétienne. Je dis "grande", car elle ne se cantonna pas à Rome, mais essaima un peu partout dans l'Empire, pour s'éteindre avec la mort de Néron, en 68.

 

Durant cette persécution, des familles de chrétiens furent décimées, des communautés furent dispersées. C'est une véritable tempête qui s'était abattue sur elles. Et apparemment le Christ n'avait rien fait. Et beaucoup de croyants se demandaient s'ils ne s'étaient pas trompés en faisant confiance à ceux qui leur annonçaient la parole du Christ comme une Bonne Nouvelle.

 

C'est dans ce contexte que Marc entreprit de rédiger un court récit des faits et gestes de Jésus de Nazareth, à partir des souvenirs de ceux qui l'avaient connu et avaient vécu avec lui. Le récit qu'il rapporte de la tempête apaisée a-t-il des bases réelles ou est-il une composition de Marc ? Peu importe, car c'est la morale de l'histoire qui seule importe.

 

Oui, la communauté chrétienne semble en péril. Oui, la barque de l'Eglise semble menacée par les vagues de la mort. Oui, le Christ semble dormir, comme s'il était absent. Mais si, malgré tout, le croyant fait confiance à sa Parole. Si malgré tout, il croit qu'il a été re-suscité à la Vie, et qu'il est vainqueur de la mort, alors la sérénité revient.

 

Telle est la leçon que Marc veut dégager à l'intention de ses lecteurs et de ses auditeurs. Et cette leçon peut également nous être utile.

 

Jean-Paul BOULAND


 

 

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