L'ENTHOUSIASME

(Homélie pour le 26° dimanche du temps ordinaire – année B- 27 septembre 2009)

 

 

Jean, l'un des Douze, disait à Jésus :

 « Maître, nous avons vu quelqu'un chasser des esprits mauvais en ton nom ;

nous avons voulu l'en empêcher, car il n'est pas de ceux qui nous suivent. »

Jésus répondit : « Ne l'empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas,

aussitôt après, mal parler de moi ;

celui qui n'est pas contre nous est pour nous.

Et celui qui vous donnera un verre d'eau au nom de votre appartenance au Christ,

amen, je vous le dis, il ne restera pas sans récompense.

Celui qui entraînera la chute d'un seul de ces petits qui croient en moi,

mieux vaudrait pour lui qu'on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes,

 et qu'on le jette à la mer.

 Et si ta main t'entraîne au péché, coupe-la.

Il vaut mieux entrer manchot dans la vie éternelle que d'être jeté avec tes deux mains dans la géhenne,

 là où le feu ne s'éteint pas.

Si ton pied t'entraîne au péché, coupe-le.

Il vaut mieux entrer estropié dans la vie éternelle que d'être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne.

Si ton oeil t'entraîne au péché, arrache-le.

Il vaut mieux entrer borgne dans le royaume de Dieu que d'être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne,

là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s'éteint pas.

(Marc  9,38-48)

 

 


A

 première vue, ces paroles, mises par Marc dans la bouche de Jésus, paraissent un peu disparates. Mais, si on sait que ce discours de Jésus à Capharnaüm s'achèvera quelques versets plus bas avec cette recommandation "Soyez en paix les uns avec les autres.", on peut penser que c'est peut-être cette conclusion qui commande tout l'ensemble de ces paroles.

 

I

ls sont là tous les douze. Marc précise bien que c'est à eux, précisément, que ce discours s'adresse. La question posée par Jean s'explique si l'on se rappelle le récit de l'institution de ce groupe des douze : "Jésus monte dans la montagne et il appelle ceux qu'il voulait. Ils vinrent à lui et il en établit douze pour être avec lui et pour les envoyer prêcher avec pouvoir de chasser les démons. Il établit les douze : Pierre - c'est le surnom qu'il a donné à Simon - Jacques, le fils de Zébédée, et Jean, le frère de Jacques - et il leur donna le surnom de Boanerguès, c'est-à-dire fils du tonnerre -, André, Philippe, Barthélémy, Matthieu, Thomas, Jacques, le fils d'Alphée, Thaddée et Simon le Zélote, et Judas Iscarioth, celui-là même qui le livra." (Marc 3, 13 - 19).

 

C

e groupe est donc bien délimité et a conscience d'avoir reçu le pouvoir de chasser les démons en raison d'un lien très fort et très particulier avec Jésus. Pas étonnant qu'ils réagissent aux prétentions de ceux qui, sans faire partie de ce petit groupe d'élite, osent chasser les démons en son nom. Jean a exactement la réaction de Josué dans la première lecture, une réaction d'exclusion.

 

J

osué était au service de Moïse depuis sa plus tendre enfance. Quand Moïse s'était choisi un groupe de soixante-dix collaborateurs, deux d'entre eux, Eldad et Medad, avaient manqué à l'appel. Josué ne pouvait pas admettre que ces hommes choisis par Moïse, mais qui n'avaient pas répondu à sa convocation puissent agir eux aussi sous l'impulsion de l'esprit. Moïse au contraire s'était réjoui et avait reproché à Josué cette forme de jalousie. De la même manière, Jésus interdit aux Douze cet esprit d'exclusive ; quand Jean lui dit "Nous avons vu quelqu'un qui chassait les démons en ton nom sans faire partie de notre groupe, nous avons cherché à l'en empêcher", Jésus intervient très fermement : "Ne l'empêchez pas..."

 

J

ésus ne prétend pas tout maîtriser; il constate le bien qui est fait ; et il admet que quelqu'un puisse se réclamer de lui pour faire le bien, bien que n'appartenant pas au groupe qu'il a lui-même choisi. En quelque sorte, sa mission lui échappe, il la partage avec des gens qu'il ne connaît même pas. Et il invite du coup ses disciples à ouvrir la porte : "Celui qui n'est pas contre nous est pour nous". Manière de leur dire " Il y a des gens qui sont des nôtres même s'ils ne sont pas sur vos listes". On a peut-être là une illustration d'une autre phrase de Jésus "On reconnaît l'arbre à ses fruits" (Mt 7, 20)... "Supposez qu'un arbre soit bon, son fruit sera bon ; supposez-le malade, son fruit sera malade : c'est au fruit qu'on reconnaît l'arbre." (Mt 12, 33). Et il en tire les conséquences : "Tout arbre qui ne produit pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu." (Mt 7, 19).

 

C

urieusement, cette comparaison ne se trouve pas dans l'évangile de Marc, mais notre texte d'aujourd'hui dit exactement la même chose ; et du coup nous comprenons le lien entre les divers propos de Jésus qui nous apparaissaient disparates tout-à-l'heure. Première partie : il y a de bons fruits à l'extérieur de la communauté ; c'est donc qu'il y a de bons arbres même à l'extérieur de la communauté ; "Quiconque vous donnera à boire un verre d'eau parce que vous appartenez au Christ, en vérité je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense." A l'inverse, il y a de mauvais fruits à l'intérieur comme à l'extérieur de la communauté; cela veut dire qu'il y a de mauvais arbres à l'intérieur comme à l'extérieur de la communauté ; et Jésus en tire la conclusion : tout comme il faut se résoudre à couper l'arbre malade, il faut résolument supprimer tout ce qui peut se révéler cause de danger pour la vie de la communauté. "Si ta main t'entraîne au péché, coupe-la. Si ton pied t'entraîne au péché, coupe-le. Si ton oeil t'entraîne au péché, arrache-le. Il vaut mieux entrer manchot, estropié, borgne dans le royaume de Dieu que d'être jeté tout entier dans la géhenne..." On se rappelle que la Géhenne est le ravin qui entoure Jérusalem au Sud et à l'Ouest. C'était là qu'on brûlait les détritus. Mais il devait sa sinistre réputation au fait qu'il avait été également le lieu où l'on sacrifiait des enfants (au temps des rois Achaz et Manassé) ; si bien que la Géhenne était devenue le symbole de l'horreur absolue. Les prophètes localisaient dans la Géhenne le châtiment des impies au Jour du Jugement de Dieu.

 

I

l est bien évident que Jésus ne conseille à personne de se mutiler : mais par ces phrases si violentes, il veut faire découvrir à ses disciples la gravité de ce qui est en jeu ici, à savoir la cohésion de la communauté. Ce qui leur permettra de vivre en paix les uns avec les autres, ce sera de partager la même passion pour le Royaume.

 

P

as besoin de nous dire maintenant en quoi ce texte nous concerne aujourd'hui. Cela paraît évident… mais parlons-en quand même.

 

T

out groupe humain tend à se refermer sur lui-même, à se protéger des attaques extérieures, à exclure tout élément étranger, et à considérer comme suspecte toute manifestation qui ressemble à ses propres manifestations.

 

I

l est de même toujours facile à un groupe de faire l'unanimité de ses membres contre ce qu'ils considèrent comme une menace : "Tous unis contre le… contre Untel…". Mais lorsqu'on a obtenu ce qu'on revendiquait, les divisions internes réapparaissent et le trantran de la vie quotidienne avec.

 

C

e qui seul est capable de constituer une union solide, c'est le regard en avant. Le vrai responsable, le meneur véritable, c'est celui (ou celle) qui sait enthousiasmer ses semblables pour un projet commun.

 

C

ela vaut pour tous les groupes  : dans la vie syndicale, économique, politique, associative… et même dans l'Eglise.

 

Jean-Paul BOULAND