ENTRETENIR l'ESPERANCE

(Homélie pour le2° dimanche de l'Avent C – 6 décembre 2009)

 

Dans la quinzième année du gouvernement de Tibère César,

Ponce-Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode tétrarque de la Galilée,

Philippe son frère tétrarque de l’Iturée et du pays de Trachonide,

et Lysanias tétrarque de l’Abilène,

sous le sacerdoce d’Anne et Caïphe,

la Parole de Dieu est adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert.

Il vient dans toute la région du Jourdain

en proclamant un baptême de conversion pour le pardon des péchés,

selon qu’il est écrit dans le livre des paroles d’Isaïe le prophète:

«Voix de celui qui crie dans le désert:

préparez la route du Seigneur, rendez droits ses sentiers, tout ravin sera comblé,

toute montagne et colline seront abaissées et les courbes deviendront ligne droite

et les rocailles deviendront des routes lisses.

Et tout être humain verra le salut de Dieu.»

(Luc 3,1-6)

 


A Babylone, où ils avaient été emmenés en exil par Nabuchodonosor, en 587 avant Jésus Christ, les Juifs de Judée avaient rencontré une culture totalement différente. Babylone (aujourd'hui l'Irak) était alors la première civilisation du monde  connu. C'est là qu'on avait inventé l'écriture, c'est aussi là que le premier code de lois avait été mis au point treize siècles auparavant par Hammourabi. Du point de vue religieux, on ne connaissait pas de dieu unique, mais un dieu supérieur aux autres dieux, Mardouk, nommé Baal, et régnant sur eux. Fils d'Ea, et père de Nabu, il était le Dieu tutélaire de Babylone qui résidait dans son temple. On le représentait avec de larges oreilles, symbole d'un vaste entendement, et armé de l'arme coudée avec laquelle il avait abattu Tiamat, le chaos, figuré à ses pieds. C'est durant le règne d'Hammourabi, dix siècles auparavant, que Mardouk avait acquis la prééminence sur les autres dieux sumériens dont il avait absorbé en partie les attributs. Chaque année au nouvel an, les dieux de Babylone et de Borsippa venaient lui rendre hommage. Le huitième et le onzième jour, les dieux se réunissaient dans son temple, le saluaient avec crainte, et se tenaient agenouillés devant lui pendant que les destins se fixaient irrévocablement pour l'année entière. Pendant les années que dura leur exil, certains des juifs déportés à Babylone furent contraints, chaque année à cette époque, à de véritables travaux forcés. Pour que la procession en l'honneur du dieu puisse se dérouler, c'était eux, avec d'autres esclaves qu'on contraignait à tracer une véritable autoroute en plein désert, la voie sacrée, à combler les ravins, à raser les collines, à redresser les chemins tortueux... tout cela était pénible physiquement et plus encore moralement puisque c'était en l'honneur d'une idole païenne

 

Mais tout pénible que cela fut, les plus pieux d'entre les Juifs entretenaient l'espérance d'un retour vers la Terre promise, leur pays. C'est à leur intention qu'Isaïe avait écrit : A travers le désert, une voix crie : Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route. Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les passages tortueux deviendront droits, les routes déformées seront aplaties ; et tout homme verra le salut de Dieu. Ainsi donc, désormais c'est la route du Seigneur qui allait traverser le désert : traduisez, Dieu allait prendre lui-même la tête du cortège du retour triomphal au pays.

 

Et la prophétie se réalisa quelques années plus tard: les Juifs furent autorisés par Cyrus, roi de Perse, vainqueur de Babylone, à retourner dans leur pays, à reconstruire leur Temple et à reprendre la vie d'avant l'Exil. Mais ce n'était plus comme avant, car le roi de Perse, à son tour, vaincu par Alexandre le Grand, roi de Macédoine, la civilisation grecque s'implanta en Judée, au grand scandale des Juifs les plus pieux. La tentation était grande de désespérer : toutes les belles promesses de Dieu, inlassablement répercutées par ses prophètes, s'accompliront-elles un jour ? Au contraire, le fameux "Jour de Dieu" dont parlait Jérémie, le temps de la Nouvelle Alliance, celui du règne de Dieu, c'est-à-dire de la justice et de la paix pour tous et pour toujours, semblait s'éloigner un peu plus chaque matin. Alors, pour regonfler les énergies de ses contemporains, un autre prophète, Baruch, reprit à son tour les grands oracles d'espérance du livre d'Isaïe, en recopiant des passages entiers. Ce n'était pas du plagiat, mais une profession de foi dans la validité des promesses.

 

Et l'Histoire continua : l'empire d'Alexandre devint propriété de Rome, qui implanta à son tour sa propre civilisation avec ses propres dieux. Les mêmes Juifs se reprirent alors à désespérer. C'est dans ce contexte que paraît aujourd'hui Jean, celui qui baptise d'un bain de purification et de repentir, annonçant la venue de Jésus. Beaucoup attendent de ce Jésus qu'il libère le peuple à la pointe de l'épée, et restaure le royaume mythique de David. Ils seront déçus. Car la libération qu'il apportera est d'un autre ordre, invitant chacun à se libérer de ce qui l'opprime, et à prendre sa part de la lutte contre l'oppression générale.

Cette invitation est toujours actuelle. Elle est adressée à chacun d'entre nous : qu'est-ce qui nous pèse ? de quoi avons-nous profondément le désir d'être libérés ? Quels moyens prenons-nous pour réaliser ce désir ?

 

Jean-Paul BOULAND