CAPTURER ou CAPTIVER ?

(Homélie pour le 5° dimanche du temps ordinaire – année C – 7 février 2010)

 

 

1 Un jour, alors que la foule se presse autour de lui pour écouter la Parole de Dieu,
[Jésus] se tient sur le bord du lac de Génésareth.

2 Il voit deux barques qui se trouvent au bord du lac;

les pêcheurs en sont descendus pour laver leurs filets.

3 Etant monté dans l'une des barques, - celle qui appartient à Simon -
il lui demande de s'éloigner du rivage et d'aller un peu au large.
S'étant assis, il enseigne la foule depuis la barque.

4 Quand il a fini de parler, il dit à Simon:
Va au large, en eau profonde,et descendez vos filets pour prendre du poisson.

5 Simon lui répond:Maître, nous nous sommes fatigués toute la nuit sans rien prendre;
mais, sur ta parole, je vais descendre les filets.

6 Ayant fait cela, ils prennent une très grande quantité de poissons:leurs filets se déchirent!

7 Ils font signe à leurs compagnons qui sont dans l'autre barque, de venir leur donner un coup de main.
Ils viennent et remplissent les deux barques à tel point qu'elles s'enfoncent.

8 Voyant cela, Simon-Pierre tombe aux pieds de Jésus en disant:
Éloigne-toi de moi, seigneur, car je suis un homme pécheur.

9 En effet l'effroi l'a saisi, lui et tous ceux qui sont avec lui,

à cause de la prise des poissons qu'ils ont capturés.

10 C'est la même chose pour Jacques et Jean, fils de Zébédée,qui sont les compagnons de Simon.
Jésus dit à Simon : Ne frémis pas, maintenant, ce sont des humains que tu prendras vivants.

11 Alors, ramenant les barques à terre, laissant tout, ils le suivent.

Luc (5, 1-11)


 

 

 

C

'est le premier jour de la semaine. La communauté est assemblée pour faire mémoire du Christ mort et re-suscité à la vie. Cette communauté est composée de gens simples, ne sachant ni lire ni écrire, mais capables de retenir intégralement un texte qu'ils n'auront entendu qu'une seule fois. Matthieu, Marc, Luc et Jean vont donc écrire à leur intention un  recueil des faits et gestes de Jésus, qui sera lu ce jour par quelqu'un qui sait lire. Ce sera un texte divisé en plusieurs chapitres, pas très longs. La langue en sera accessible; ce sera du grec, mais pour des gens du peuple, c'est-à-dire que le vocabulaire sera simple. Ce sera un texte imagé, une histoire, une parabole, un miracle. Ou alors, si c'est un discours de Jésus qui est rapporté, on l'organisera comme un poème, avec des répétitions, un rythme, des mots-clés. Ou encore, on imaginera une histoire concrète, comme si c'était une histoire vraie, pour faire passer un enseignement abstrait. La même manière de faire qu' ESOPE ou LA FONTAINE avec leurs fables; que Charles PERRAULT, FLORIAN ou GRIMM avec leurs contes; que Jules VERNE ou la Comtesse de SEGUR avec leurs romans éducatifs pour enfants.

 

V

oici donc aujourd'hui l'histoire d'une pêche, dite miraculeuse, qui se termine par un appel adressé par Jésus à Simon, et qui se termine par ces mots : Désormais, ce sont des hommes que tu prendras ! On imagine cette pêche, la nuit passée à râler parce qu'on n'a rien pris et qu'on perd de l'argent, l'ordre donné par Jésus; les poissons qui débordent, la peur de Pierre, et Jésus qui le rassure : N'aie pas peur. Et enfin Simon qui quitte tout, et qui suit Jésus.

 

O

n aura noté que le récit est centré sur Simon. Ses compagnons sont mentionnés, mais toujours en référence à lui.. Luc lui donne le surnom de Pierre (= Roc). Il est le Roc (la pierre) sur laquelle se construira l’assemblée fraternelle des disciples de Jésus. Rappelons-nous ici la parabole de la maison: Celui qui vient à moi, écoute mes paroles et les met en pratique... est comparable à celui qui bâtit sur le roc (Luc 6, 47-48). Jésus concrétise cette parabole à propos de Simon qui a confessé sa foi en lui comme étant le messie: Heureux es-tu, Simon... Je te déclare que tu es Pierre (Roc) et que sur cette pierre (ce roc) je bâtirai mon Église (mon assemblée). Et la puissance de la mort n’aura pas de force contre elle (Matthieu 16, 17-18).

 

E

tre Pierre, dans l’Église, autrement dit : être une pierre de l'Eglise, c'est une fonction qui symbolise ce que signifie «être disciple de Jésus». Et le disciple, c' est celui qui mise toute sa vie sur la parole du maître.

 

P

êcheurs d’hommes... Ce mot a souvent pris dans l’histoire chrétienne une signification bien étroite d’agent recruteur. Comme si le missionnaire devait convertir à tous prix pour sauver de la perdition tous ceux qui n’étaient pas baptisés. Certes il fut une époque où l'on jaugeait la réussite de l’apostolat au nombre des baptêmes réalisés. Ce n'est pas si simple. Jésus ne dit pas à Simon, comme on l'entend souvent dire : Je ferai de toi un pécheur d'hommes, comme s'il devait capturer des humains pour les incorporer de force à un groupe; il lui dit : Désormais, ce sont des hommes que tu prendras ! signifiant par là que la mission qu'il lui confie, à partir de cet instant, sera de tirer des humains de la mort spirituelle, le péché, afin de les faire vivre de la vie éternelle, la vie de Dieu. Ou encore, en d'autres termes, de leur révéler que, depuis la mort et la résurrection de Jésus, et par cette mort-résurrection, la vie a un sens, c'est-à-dire une signification et une orientation.

 

E

tre pêcheurs d’hommes, dans notre monde, c’est aujourd'hui travailler à la libération des puissances de division, d’oppression pour bâtir la communion entre les humains.

 

L

orsqu’on regarde notre monde, il y a certes de belles choses qu’il ne faut pas occulter et ignorer mais il y a aussi des drames, à tous les niveaux : international, national, local, familial, personnel… Contre cette marée de souffrances, qui sèmera des graines de bonté et  d’espérance ? Contre ces forces de division et de destruction, qui vivra la réconciliation, la volonté de communion? Disons-le et redisons-le : l’Église de Jésus ne sera crédible aujourd’hui que si ses membres partagent les efforts qui sont faits pour faire advenir la paix, la justice, l’unité.

 

D

ans un monde pluraliste, où co-existent croyants de toutes les croyances et incroyants de toutes les incroyances, il est important que chacun conjugue ses forces avec celles des autres, de quelque religion ou philosophie soient-ils. En effet, partout où se bâtit la communion, le disciple de Jésus discerne l’Esprit divin à l’oeuvre

 

M

ais si les chrétiens doivent travailler avec tous les humains de bonne volonté,  il faut aussi que notre Église, notre communauté de disciples, soit un exemple de réelle communion. Car c’est à l’amour vécu entre nous que le monde peut nous reconnaître comme disciples de Jésus. Que pourrait signifier cette mission de travailler à rassembler les humains, quand la communauté chrétienne n’est qu’un lieu froid et sans fraternité? Quand les chrétiens eux-mêmes sont divisés?

 

V

ous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel? Il ne vaut plus rien; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes (Matthieu 5, 13-14).

 

P

eut-être notre mission est-elle, non pas de capturer les humains, pour leur faire rejoindre notre secte; mais de les captiver en leur annonçant la libération et la vie en Jésus, Seigneur des vivants.

 

Jean-Paul BOULAND

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

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