L'AMOUR et le RISQUE
( à
propos de la Parabole du Père et des deux Fils
- 4° dimanche du CAREME – année c – 14/03/2010)
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Les
publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l'écouter. « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs,
et il mange avec eux ! » Et le
père fit le partage de ses biens. et
partit pour un pays lointain où il gaspilla sa fortune en menant une vie de
désordre. et il
commença à se trouver dans la misère. mais
personne ne lui donnait rien. et
moi, ici, je meurs de faim ! Mettez-lui
une bague au doigt et des sandales aux pieds. Et ils
commencèrent la fête. il entendit la musique et les danses. Et ton
père a tué le veau gras, parce qu'il a vu revenir son fils en bonne santé.' et
jamais tu ne m'as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. tu as
fait tuer pour lui le veau gras !' il était perdu, et il est retrouvé ! » Luc (Lc 15, 1-3.11-32 |
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Qui pourra dire combien de générations de
chrétiens ont été culpabilisées par les prédicateurs parlant sur cette
parabole... ? Mais commençons par le contexte dans lequel se déroule
l'histoire qui nous est rapportée ici. Le contexte du récit d'abord. "Les collecteurs
d'impôts et les pécheurs s'approchaient tous de lui pour l'écouter. Et les Pharisiens et les scribes
murmuraient; ils disaient: " Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs
et mange avec eux! "(Luc 15,1-2) Encore une fois Jésus se trouve
contesté par les Pharisiens, parce qu'il fréquente les Publicains. Les
Pharisiens sont les observateurs les plus scrupuleux de la Loi, qui ont le
souci de se garder le plus purs possible en toutes
circonstances. Les Publicains collectent la taxe d'occupation due aux Romains
: ils sont doublement impurs aux yeux des Pharisiens : d'abord parce qu'ils
frayent avec les Romains, ensuite parce qu'ils manipulent l'argent impur.
Jésus va donc tenter d'expliquer aux Pharisiens pourquoi ils doivent faire
bon accueil aux Publicains, au lieu de les rejeter. Il leur raconte une
parabole dans laquelle il met en scène deux fils, l'aîné, fidèle à la Loi et
obéissant au Père, comme les Pharisiens; le second, qui s'éloigne du Père,
comme les Publicains se sont éloignés de la Loi. Le contexte social ensuite. Nous sommes au premier siècle de notre ère,
quelque part en Galilée, dans une exploitation agricole moyenne de type
familial. Un père, deux fils, du personnel. Le Père de famille est le patron,
au sens réel du terme, à la fois père de famille et chef d'entreprise, seul
détenteur du capital et du pouvoir de décision. Ses deux fils, l'aîné et le
cadet, l'aident, assistés de quelques ouvriers, salariés rémunérés à la
journée (un denier d'argent), et d'esclaves, qui ne le sont pas à vie,
puisqu'ils doivent être libérés lors de l'année sabbatique, sauf s'ils
demandent eux-mêmes à rester. Selon le Droit Juif de l'époque, à la mort du chef de famille, l'aîné hérite de
l'ensemble des terres et du patrimoine immobilier. Seules les richesses
mobilières sont partagées entre les enfants mâles, et l'aîné reçoit une part
double de celle des autres. Les filles, quant à elles ne reçoivent aucune
part. Il est probable que la perspective de se trouver un jour au service de
son frère n'enthousiasme guère le cadet de notre histoire, qui a
peut-être d'autres projets, dont,
pourquoi pas ?, celui d'acheter sa propre
exploitation. Il est donc parfaitement dans son droit lorsqu'il demande à son
père la part d'héritage qui doit lui revenir. Et le père fait trois parts :
deux pour l'aîné, une pour le cadet. Et le cadet part. Le fils aîné reste. Mais, s'il veut conserver sa valeur au domaine, il va devoir
reconstituer par son travail et celui de ses ouvriers, la part prise par le
cadet. C'est-à-dire qu'ils vont tous avoir à fournir un effort considérable. Le cadet,
quant à lui, va "vivre sa vie", selon l'expression populaire. Et
cette vie est quadruplement impure au regard de la Loi juive : - Il va en "territoire étranger", donc
chez des non-juifs, des gens qui sont par nature
impurs. - Il dilapide son argent : or on ne doit pas
jouer avec l'argent qui est impur, mais l'investir, ce qui est une manière de
le rendre pur. - Il va "avec des filles" : l'impureté
est patente ! - Il va enfin garder des cochons, animaux impurs
par définition. Mourant de faim, il décide de revenir au domaine
paternel, décidé à y travailler comme simple journalier, puisqu'il a déjà
reçu l'héritage, et qu'il n'est donc plus considéré comme fils. Il est alors
tout étonné de constater que son père l'attend, court vers lui, et le
restitue à sa place de fils… sans admonestation, sans aucun rite de
purification. Pire encore, car le Père, prenant son fils impur dans ses bras,
contracte lui-même l'impureté légale… Le choc est alors pénible pour l'aîné, qui est triplement scandalisé : - D'abord par l'attitude qu'il juge profondément
injuste de son Père. C'est lui en effet qui a le plus perdu : le cadet, lui,
a dilapidé son bien, nous ne le féliciterons pas, mais, après tout, chacun
fait ce qu'il veut de son argent ! L'aîné, quant à lui, devra, une nouvelle
fois, à la mort de son Père, partager avec son frère une richesse que
celui-ci n'a pas contribué à créer. Or, si ce frère était resté, il est
certain que le capital aurait davantage augmenté, grâce à leur travail
commun. On aurait pu investir, et tout le monde y aurait gagné. - Ensuite par le fait que son père n'accomplit sur son fils impur, aucun rite légal de purification. Ce qui a pour conséquence qu'il ne pourra pas approcher son frère sans contracter, lui aussi, l'impureté. - Enfin parce que son Père manifeste un amour, à
son avis exagéré envers un fils ingrat, alors qu'il n'en a jamais manifesté
le tiers du quart envers son aîné, qui, lui, est resté fidèle. Et,
apparemment, la réponse de son Père ne le satisfait pas. Là s'arrête l'histoire, sur un gros point d'interrogation quant à sa
suite possible, car les deux personnages principaux, je veux parler du Père
et du Fils aîné, sont à l'opposé l'un de l'autre. L'aîné, c'est l'homme d'affaires, avant tout préoccupé de faire tourner une
exploitation qui, un jour, doit lui revenir en toute propriété. Il se dépense
tellement au travail qu'il semble n'avoir jamais songé à s'organiser une
petite fête avec ses amis. Sa logique est celle de la Loi, du Devoir. La logique du Père est tout autre. Il aime ses deux fils à un point tel qu'il ne
peut se faire à l'absence du cadet, et qu'il l'attend chaque jour, persuadé
qu'il finira bien par revenir au bercail. Ce qui a pour conséquence que
l'aîné a le sentiment d'être laissé de côté, alors que tous ses efforts
profitent à son Père comme à lui, et permettent de donner du travail à bon
nombre de journaliers. Sa logique est celle du Pardon, fondé sur l'Amour.
Mais aux yeux de l'aîné, comme à vos yeux à vous si vous aviez été à sa
place, l'attitude du Père est profondément injuste, et ressemble à celle du
Père dans la parabole des ouvriers de la onzième heure. Car l'Amour est
souvent injuste. Auquel des deux fils sommes-nous invités à nous identifier ? Jadis on vous disait : Vous êtes comme le
cadet, vous êtes partis loin du Père. Mais, si vous revenez, si vous
regrettez vos péchés, si vous vous réconciliez avec lui, il vous accueillera.
Or, que je sache, nous ne sommes pas partis loin du Père, nous n'avons pas
quitté l'Eglise, nous n'avons pas renié le Christ, nous n'avons pas refusé
l'amour du Père, nous n'avons pas abandonné nos frères et sœurs croyants.
D'autres l'ont fait peut-être, pas nous ! En revanche, nous qui sommes les fidèles, nous
sommes invités à nous identifier à l'aîné des deux fils, celui qui ne
comprend pas que le Père puisse aimer autant, sinon plus, l'étranger, le
pécheur, que celui qui est proche de lui, comme son intime, celui qui a
conscience d'être resté son fils. Notre péché, s'il n'est pas vis-à-vis de
Dieu, est bien souvent en relation avec les autres. C'est vrai : nous nous considérons facilement
comme purs, nous avons du mal à accueillir l'autre, celui qui est étrange,
voire même étranger; le pécheur, celui qui sort de prison après avoir purgé
sa peine, celui dont la conduite est à nos yeux immorale, celui dont vous
avez peur qu'il contamine vos enfants… "Aimez même vos ennemis !".
Pas facile ! Moralité :
L'amour est souvent risqué ! Jean-Paul BOULAND |