La FEMME ADULTERE ou LES PIEGEURS PIEGES…

(Homélie pour le 5° dimanche du Carême – année C – 21 mars 2010)

 

 


L'Eglise a longtemps hésité avant d'inclure, vers le 3° siècle, ce récit dans l'ensemble de l' évangile de Jean; puis, vers le 5° siècle, parmi les textes qui pouvaient être proclamés dans les assemblées de croyants, le premier jour de la semaine. L'adultère, en effet, était considéré à cette époque comme un des rares péchés pour lesquels un long temps de repentir et de conversion était nécessaire, et qui ne pouvait être remis qu'une seule et unique fois dans l'existence. Le comportement de Jésus aurait donc pu paraître à certains comme une indulgence excessive face à l'infidélité conjugale.

 

D'autre part, si je parlais un peu légèrement de cette question grave qu'est la marche de Jésus vers une mort certaine, je dirais qu'avec ce récit, nous entrons dans la dernière ligne droite qui va le mener à la croix. L'action se situe à Jérusalem. Jésus se sait suivi, épié, espionné. Le jour, il paraît en public, mais la nuit il se cache du côté du Mont des Oliviers. C'est d'ailleurs là que, le dernier soir, Judas conduira la cohorte qui l'arrêtera. Le jour, il ne  craint rien, pense-t-il, car, nous dit le texte "tout le peuple venait à lui". On a bien tenté de le faire, mais, nous dit Jean, au chapitre qui précède ce récit :  Quelques-uns d'entre eux voulurent l'arrêter, mais personne ne mit la main sur lui. Les gardes revinrent donc vers les grands prêtres et les Pharisiens qui leur dirent: " Pourquoi ne l'avez-vous pas amené ? " Les gardes répondirent: " Jamais homme n'a parlé comme cet homme. " Les Pharisiens leur dirent: " Auriez-vous donc été abusés, vous aussi ?  Parmi les notables ou parmi les Pharisiens, en est-il un seul qui ait cru en lui ?  Il y a tout juste cette masse qui ne connaît pas la Loi, des gens maudits! " .

 

Concernant les rapports adultérins, voici ce que dit la Tradition juive, au Livre du Deutéronome (22,22-29) : 

 

1-      Si l'on prend sur le fait un homme couchant avec une femme mariée, ils mourront tous les deux, l'homme qui a couché avec la femme, et la femme elle-même. Tu ôteras le mal d'Israël. 

2-      Si une jeune fille vierge est fiancée à un homme, et qu'un autre homme la rencontre dans la ville et couche avec elle,  vous les amènerez tous les deux à la porte de cette ville, vous les lapiderez et ils mourront: la jeune fille, du fait qu'étant dans la ville, elle n'a pas crié au secours; et l'homme, du fait qu'il a possédé la femme de son prochain. Tu ôteras le mal du milieu de toi. 

3-      Si c'est dans les champs que l'homme rencontre la jeune fiancée, la saisit et couche avec elle, l'homme qui a couché avec elle sera le seul à mourir;  la jeune fille, tu ne lui feras rien, elle n'a pas commis de péché qui mérite la mort. Le cas est le même que si un homme se jette sur son prochain et l'assassine:  c'est dans les champs qu'il l'a rencontrée; la jeune fiancée a crié, et personne n'est venu à son secours. 

4-      Si un homme rencontre une jeune fille vierge qui n'est pas fiancée, s'en empare et couche avec elle, et qu'on les prend sur le fait,  alors l'homme qui a couché avec la jeune fille donnera au père de celle-ci cinquante sicles d'argent; puisqu'il l'a possédée, elle sera sa femme, et il ne pourra pas la renvoyer tant qu'il sera en vie.

 

La femme dont il est aujourd'hui question, dans l'extrait du récit évangélique de Jean que nous lisons, n'entre dans aucune de ces catégories. Pourquoi l'amènent-ils donc seule à Jésus ? Tout simplement, parce que, à cette époque, les Pharisiens ont durci la Loi pour les femmes, et l'ont adoucie pour les hommes, en supprimant contre eux la peine de mort en cas de flagrant délit d'adultère. Les Pharisiens qui amènent cette femme, surprise en flagrant délit d'adultère, veulent contraindre Jésus à juger cette femme selon leur interprétation de la Loi, alors que Lui, dans ces cas-là, invite toujours ses auditeurs à se reporter au texte originel de la Loi, tel qu'on le trouve au Livre du Deutéronome, débarrassé des scories du temps : "On vous a dit…  Moi je vous dis… Au commencement il n'en était pas ainsi…". L' objectif de Jésus, en agissant ainsi, est de rappeler à ses auditeurs que la Loi, à l'origine, celle que Moïse a donnée au Peuple, n'a pas pour objectif d'opprimer, mais de libérer. Seuls les peuples libres se donnent des lois pour harmoniser les relations inter-individuelles, et les relations des individus avec leur Dieu. Et le Peuple de Dieu est un peuple libéré. C'est cela que Jésus rappelle à tous en disant à la femme : "Je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus !". Le Dieu qui a pardonné au roi David son adultère avec Bethsabée, ne saurait condamner l' adultère de cette femme.

 

Les Pharisiens et les Scribes se sont piégés eux-mêmes. Et Jésus insiste.: "Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre !". Et ils s'en vont tous, à commencer par les Anciens (non pas les vieux, mais ceux qu'on nomme "les Anciens", et qui siègent dans les conseils des synagogues, ou au Grand Conseil du Sanhédrin). Mais Jésus ne perd rien pour attendre. Il le sait. Il sait qu'un jour ou l'autre, il sera jugé, condamné et exécuté selon l'interprétation de la Loi des Pharisiens et des Scribes, et non selon la Loi du Deutéronome. Et, lorsque ce jour viendra, cloué sur la croix, il dira encore : "Père pardonne-leur, il ne savent pas ce qu'ils font !".

 

Il reste une énigme, que je ne prétends pas déchiffrer aujourd'hui, mais simplement éclairer, c'est cette mention de Jean concernant Jésus : Jésus, se baissant, se mit à tracer des lignes sur le sol…. Beaucoup d'exégètes se sont penchés sur cette incise, sans arriver à aucune conclusion définitive. Je voudrais simplement rappeler, sans aucune autre explication, la procédure à suivre, selon le Livre des Nombres, face à une femme adultère, avant d'entamer son procès  " Il peut arriver à un homme que sa femme se conduise mal et lui soit infidèle,  qu'un autre ait à l'insu de cet homme des rapports avec elle, qu'elle se soit souillée en secret, sans qu'il y ait de témoin contre elle, sans qu'elle ait été prise sur le fait;  si alors un esprit de jalousie s'empare de cet homme et qu'il soupçonne sa femme, alors qu'elle s'est effectivement déshonorée, ou si un esprit de jalousie s'empare de cet homme et qu'il soupçonne sa femme, sans qu'elle se soit déshonorée,  cet homme amènera sa femme au prêtre. Il apportera pour elle le présent requis: un dixième d'épha de farine d'orge. Il n'y versera pas d'huile et n'y mettra pas d'encens, car c'est une offrande de jalousie, une offrande de dénonciation, qui dénonce une faute.  Le prêtre fera approcher la femme et la fera comparaître devant le Seigneur.  Le prêtre prendra de l'eau sainte dans un vase de terre, il prendra de la poussière du sol de la demeure et la mettra dans l'eau.  Le prêtre fera comparaître la femme devant le Seigneur et la décoiffera; il mettra sur ses mains ouvertes l'offrande de dénonciation, c'est-à-dire l'offrande de jalousie, tandis que lui-même aura à la main l'eau d'amertume qui porte la malédiction.  "Le prêtre fera prêter serment à la femme en lui disant: "S'il n'est pas vrai qu'un homme ait couché avec toi, que tu te sois mal conduite, que tu te sois déshonorée en trompant ton mari, sois préservée de la malédiction que porte cette eau d'amertume."  "Mais si au contraire tu t'es livrée à l'inconduite avec un autre que ton mari, si tu t'es déshonorée et qu'un homme qui n'est pas ton mari a eu des rapports avec toi..."  "Le prêtre lui fera prêter le serment d'imprécation en lui disant: "Que le Seigneur fasse de toi, au milieu de ton peuple, l'exemple qu'on cite dans les imprécations et les serments. Qu'il fasse dépérir ton sein et enfler ton ventre."  "Cette eau qui porte la malédiction va pénétrer dans tes entrailles pour faire enfler ton ventre et dépérir ton sein." Et la femme répondra: "Amen, amen !"

  Puis le prêtre mettra par écrit ces imprécations et les dissoudra dans l'eau d'amertume.  Il fera boire à la femme l'eau d'amertume qui porte la malédiction; cette eau qui porte la malédiction pénétrera en elle en devenant amère.  Le prêtre prendra de la main de la femme l'offrande de jalousie, il la présentera au Seigneur et l'apportera sur l'autel.  Le prêtre prélèvera sur la farine de l'offrande une poignée comme mémorial et la fera fumer sur l'autel; après quoi il fera boire l'eau à la femme.

  Il lui fera boire l'eau et il arrivera ceci: si elle s'est souillée et qu'elle a été infidèle à son mari, l'eau qui porte la malédiction pénétrera en elle en devenant amère; son ventre enflera et son sein dépérira. Et cette femme deviendra pour son peuple l'exemple qu'on cite dans les imprécations.  Si au contraire cette femme ne s'est pas déshonorée mais qu'elle est pure, elle sera innocentée et elle sera féconde.. "  Telle est la loi sur la jalousie pour une femme qui se livre à l'inconduite en trompant son mari et se déshonore,  ou pour un homme qui est saisi d'un esprit de jalousie et soupçonne sa femme: il la fera comparaître devant le Seigneur et le prêtre lui appliquera toutes les prescriptions de cette loi.  Le mari sera exempt de faute et la femme, quant à elle, répondra de sa faute.

 

Jean-Paul BOULAND