CINQUANTE ANNEES – CINQ CONVICTIONS

Je célèbre ce dimanche cinquante années de ministère presbytéral à l’Abbatiale de FECAMP

(13° dimanche ordinaire – année C - 27 juin 2010)

 

Comme le temps approchait où Jésus allait être enlevé de ce monde,

il prit avec courage la route de Jérusalem.
Il envoya des messagers devant lui ; ceux-ci se mirent en route

et entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue.
Mais on refusa de le recevoir, parce qu'il se dirigeait vers Jérusalem.
Devant ce refus, les disciples Jacques et Jean intervinrent :

« Seigneur, veux-tu que nous ordonnions que le feu tombe du ciel pour les détruire ? »
Mais Jésus se retourna et les interpella vivement.
Et ils partirent pour un autre village.
En cours de route, un homme dit à Jésus : « Je te suivrai partout où tu iras. »
Jésus lui déclara : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ;

mais le Fils de l'homme n'a pas d'endroit où reposer la tête. »
Il dit à un autre : « Suis-moi. » L'homme répondit : « Permets-moi d'aller d'abord enterrer mon père. »
Mais Jésus répliqua : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, va annoncer le règne de Dieu. »
Un autre encore lui dit : « Je te suivrai, Seigneur ;

mais laisse-moi d'abord faire mes adieux aux gens de ma maison. »
Jésus lui répondit : « Celui qui met la main à la charrue

et regarde en arrière n'est pas fait pour le royaume de Dieu. »

 

(Luc 9, 51-62)

 

Cinquante années après ce 29 juin 1960 où je suis devenu prêtre, je vous dirai les cinq convictions qui m'animent, et qui, peu à peu se sont imposées à moi.

 

Optimisme et Espérance : tel était le sujet du premier examen de Philosophie qui me fut  proposé en 1961, à la Faculté des Lettres de ROUEN. C'était un bon sujet pour moi. Car j'ai toujours pensé qu'il faut lier ensemble ces deux termes. L'optimiste béat est un imbécile. Et le pessimiste ne peut pas vivre l'Espérance, puisqu'il a décidé d'avance que tout est fichu, et que rien ne vaut la peine de rien ! L'optimisme raisonné consiste à vivre l'Espérance. Et l'Espérance génère un optimisme raisonné.

 


1- L'Espérance, voilà ma foi. C’est peut-être un effet de ma bonne santé, mais plus certainement de cette première conviction qui est la mienne, que Jésus de Nazareth a bien été re-suscité à la vie. Je crois que les choses ne sont pas que ce qu’elles sont, que les personnes ne sont pas que ce qu’elles paraissent, qu’il y a un invisible, un au-delà des êtres, des choses et des événements. Ce que signifiait Antoine de SAINT EXUPERYY, lorsqu’il faisait dire à son "Petit Prince" : "L’Essentiel est invisible pour les yeux. On ne voit bien qu’avec le cœur". Certains penseront peut-être que cette conviction est chez moi une marque de faiblesse, qu'il me faut absolument m'accrocher à quelque chose. Peu m'importe : je suis ce que je suis, et comme je suis. Quoi qu’il en soit, telle est ma conviction première, et c'est l'une des sources de mon bonheur; la seconde de ces sources étant l'amour.

 

2- Car, et c'est ma deuxième conviction, il importe beaucoup d'être heureux, et d'être heureux tout de suite, ici et aujourd'hui. Le bonheur est urgent. Et la définition du bonheur, pour moi, c'est : "malgré tout" ! Malgré tout ce que je sais, malgré tout ce que je vois, malgré tout ce que je vis, malgré tout ce que j'entends, le bonheur est possible. Nul ne me demande de prendre sur moi tout le malheur du monde, et de n'avoir de cesse que de tout soulager. Jésus de Nazareth n’a pas purifié tous les lépreux de Judée, de Samarie ou de Galilée… et encore moins de l’Empire romain ; il n’a pas rendu la vue à tous les aveugles, ni remis sur pieds tous les paralysés, ni guéri tous les malades. Il a fait ce qu’il croyait devoir faire, ce qu’il savait pouvoir faire, quand il fallait le faire, quand il pouvait le faire. Point, c’est tout. C'est pourquoi, lorsque j'ai fait ce que je peux faire, lorsque ma conscience me dit qu'il n'est pas possible aujourd'hui de faire plus ou de faire mieux… je me sers un whisky, et je le savoure. Demain sera un autre jour.

 

3- Ma troisième conviction, c'est qu'il est essentiel de tenir en tout les deux extrémités de la chaîne : le YIN, principe négatif, et le YANG, principe positif, selon la pensée de Lao-Tseu. Alors que beaucoup de gens cherchent ce qu'ils nomment le "juste milieu", qui n'a jamais existé et n'existera jamais, je prétends qu'il faut tricoter ensemble le bien avec le mal ; le péché avec la grâce; la partie opaque de ma personnalité avec la partie transparente ; le noir avec le blanc ; le réel avec l’imaginaire ; le masculin avec le féminin ; hier avec aujourd'hui ; et la mort avec la vie. Pourquoi ? Parce que je sais qu’il y a du noir  dans le blanc, et du blanc dans le noir; du mal dans le bien, et du bien dans le mal; qu’aujourd'hui vient d'hier et prépare demain; que la mort est dans la vie, et la vie dans la mort. Et je crois ce que l’Eglise affirme :  Jésus mis à mort, est vivant. On a même parlé de Dieu présent par son absence ! Et l'Espérance consiste peut-être, certainement même, à chercher la vie réelle derrière la mort apparente.

 

4- Et cela engendre ma quatrième conviction, qui concerne l'Eglise. A ceux qui prétendent qu'elle est en perte de vitesse, parce qu'ils ont le regard braqué sur notre vieux continent, ce qui est train d’en disparaître, et à quoi ils voudraient encore s'accrocher; je réponds qu'aujourd'hui, l’Eglise se porte bien. Dans nos pays, elle reposait, lorsque je suis venu au monde,  uniquement sur des évêques, des prêtres et des religieux, hommes et femmes, qui régnaient, le mot n’est pas trop dur, sur le troupeau des fidèles. Aujourd'hui, certes leur nombre a sensiblement diminué, mais des centaines de milliers de croyants se sont levés, et ont pris en main son destin. Les centaines de personnes actives de cette paroisse en témoignent. Ailleurs, elle est en pleine expansion. Ne restons pas bloqués sur notre Europe, qui vieillit, dont la population décroît, et qui, peu à peu, se marginalise. Ouvrons les yeux sur les autres continents, sur l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine, qui sont l’avenir de la planète, parce que la population y est jeune. Il n’y a jamais eu autant de chrétiens catholiques dans le monde. Leur nombre a augmenté de 45 % depuis 1978. Il y a plus de 400.000 prêtres dans l’Eglise universelle. Je suis persuadé que l’Eglise du Christ a un bel avenir devant elle, même si ce n’est pas l’avenir auquel j’avais rêvé !

 

5- Et j'en dirai autant de notre monde. Cinquième conviction. Certes ce monde est en pleine crise de croissance : mondialisation, chômage, mouvements de population, conflits ethniques, torture et violences diverses, dérégulations, délocalisations et spéculation financière… Mais, derrière ces réalités, je vois des millions d'hommes et de femmes qui, partout, refusent la fatalité, et qui espèrent,  et qui s’engagent, et qui militent, et qui luttent. Il n'est pas vrai que la politique est le lieu de la corruption, que le syndicalisme est en voie d'extinction, et qu'on peut toujours s'en sortir seul, quand on veut ! C'est faux. L'homme seul est un homme vaincu. C'est à plusieurs qu'on devient fort et intelligent. L'Union a toujours été une force. Et l'Esprit est aussi dans la lutte, puisqu’il est Vie, et que vivre est une lutte permanente !


 

Bref, je suis un homme heureux. Heureux d’être en vie. Heureux d’avoir reçu la foi en héritage. Heureux de me savoir aimé, et de pouvoir aimer. Heureux d’être le prêtre que je suis. Heureux d’avoir pu apporter mon minuscule grain de sable à la construction du monde, et de pouvoir continuer à le faire.

 

Avec Jésus de Nazareth, et tout comme lui, je crois, malgré tout ce que je vois, que l'être humain est beau.

 

Avec Jésus de Nazareth, et tout comme lui, je crois, malgré tout ce que j’entends, que le monde est beau.

 

Avec Jésus de Nazareth, et tout comme lui, je crois, malgré tout ce qu’on me dit, que la vie est belle.

 

Avec Jésus de Nazareth, et tout comme lui, je laisse les pessimistes avec les pessimistes, les pleureurs avec les pleureuses, et les désespérants avec les désespérants.

 

Avec Jésus de Nazareth, et tout comme lui, je laisse les morts enterrer les morts.

 

Je veux vivre ! J’aime la vie ! La vie est belle !

 

L’Evangile proposé pour ce dimanche se termine par cette parole de Jésus : Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n'est pas fait pour le royaume de Dieu. Complétez-la par ce proverbe (qu’on dit chinois) : Si tu veux tracer droit ton sillon, accroche ta charrue à une étoile ! 

 

Réveillez en vous l’Enthousiasme !  Soyez heureux… malgré tout !

Jean-Paul BOULAND

www.jpbouland.com