Toussaint 2011

La MORT et la VIE

 

C'était un jour ensoleillé du mois d'Août 1997. Je ne la connaissais pas. Elle m'avait d'abord passé un coup de fil : J'ai un cancer… Je sais que je suis en phase terminale… Est-ce que je pourrais passer vous voir ? Un peu interloqué, j'avais néanmoins répondu Oui, bien évidemment. Et elle était arrivée avec son époux. Elle était entrée seule. Lui était resté dehors, dans le jardin. Et elle m'avait expliqué : la découverte de la maladie,  la chimiothérapie, la radiothérapie, les hospitalisations successives, les rémissions… jusqu'à cet entretien avec le médecin qui, la connaissant bien, lui avait annoncé qu'il n'y avait plus d'autres soins possibles que les palliatifs.

Et nous avons parlé de sa mort. Non pas de LA mort, mais de SA mort prochaine. Et nous avons échangé sur notre conception de la vie; sur notre foi dans un au-delà inimaginable, mais lumineux et extraordinaire; sur la résurrection. Et elle est repartie.

Elle a encore pu faire en Septembre le pèlerinage Lourdes-Cancer-Espérance, revenir en faisant un détour pour voir des membres de sa famille, m'expédier une carte pour me dire : Je n'ai pas peur de mourir, mais ce qui m'ennuie, c'est de laisser ceux que j'aime dans la peine. Et le 10 novembre, elle est morte.

 

Etant prêtre, j'ai cet immense privilège de pouvoir accompagner ainsi des personnes jusqu'à la mort. De m'entretenir avec elles de ce qui a constitué l'essentiel de leur vie. D'entrer dans leur intimité spirituelle. De recueillir quelques secrets. De les encourager à vivre cette période véritablement sacrée qui les mène du visible à l'invisible. Jusqu'au jour, où un appel téléphonique m'apprend qu'ils "ont passé".

Rassurez-vous, une telle expérience n'est ni triste ni pénible. C'est tout simplement beau ! Je le redis : c'est un privilège qui m'est donné de pouvoir vivre cela

La tristesse et la peine, c'est pour ceux qui ne veulent pas admettre qu'un jour ils mourront. La tristesse et la peine, c'est pour ceux qui se révoltent devant leur mort imminente, ou la mort qui vient de survenir à l'être aimé. La tristesse et la peine, c'est pour ceux qui ne veulent pas savoir qu'un jour ils mourront. La tristesse et la peine, c'est le désespoir, ou tout simplement l'absence d'espérance. La  tristesse et la peine, c'est pour ceux qui n'ont pas su donner un sens à leur vie, et dont la mort n'aura aucun sens . La tristesse et la peine, c'est pour ceux qui opposent la mort et la vie.

 

La Toussaint et le Jour des Morts qui lui succède sont là pour nous dire que la vie et la mort se tricotent ensemble. Selon le principe taoïste du YIN et du YANG, le positif et le négatif sont comme le recto et le verso d'une même médaille : il y a du vrai dans le faux, et du faux dans le vrai; il y a du beau dans le laid et du laid dans le beau; et du bien dans le mal comme du mal dans le bien. Six siècles avant notre ère, LAO TSEU disait ainsi : Le monde discerne la beauté, et, par là le laid se révèle. Le monde reconnaît le bien et, par là le mal se révèle. Car l'être et le non-être s'engendrent sans fin. Le difficile et le facile s'accomplissent l'un par l'autre. Le long et le court se complètent. Le haut et la bas reposent l'un sur l'autre. Le son et le silence créent l'harmonie. L'avant et l'après se suivent. (Tao to King – 16) Oui, il y a de la mort dans la vie de chaque jour, et de la vie éternelle dans la mort.

 

Quelques temps après la mort de mon père, ma mère me disait : Je ne pouvais pas imaginer que ton père mourrait ! C’est vrai, ils s’étaient aimés l’un l’autre pendant près de cinquante et une années ; et, pour eux, cet amour était immortel. Et pourtant … Je suis vivant aujourd'hui, mais demain peut-être je mourrai. Tu es vivant aujourd'hui, mais demain peut-être tu mourras. Tu es vivante et je t'aime, mais je mourrai. Je suis vivant et tu m'aimes, mais tu mourras. Nul ne peut croire en la résurrection s'il n'a pas accepté préalablement de mourir.

 

Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père… Jésus savait. Et cette connaissance de la proximité de sa mort ne l'empêchait pas de continuer à dire ce qu'il avait à dire, à faire ce qu'il avait à faire. La connaissance que nous avons de la proximité de notre mort, ou tout simplement de notre état de mortel, ne doit pas, ne peut pas nous empêcher de parler, d'agir, d'aimer, de travailler, de jouer, de nous émerveiller. Au contraire, agir, parler, aimer, fabriquer,  nous émerveiller  comme si c'était la dernière fois… comme si c'était la première fois !

 

Bouddha disait :

Quel bonheur d'avoir des amis quand le malheur nous frappe !

Quel bonheur d'être content, malgré tout et toujours !

Quel bonheur de pouvoir affronter la mort avec un esprit serein !

Quel bonheur de s'affranchir de toute souffrance !

 

Et le croyant ajoute : Quel bonheur de croire que la vie est, dès maintenant, éternelle, et que la mort n'y changera rien !

 

Jean-Paul BOULAND