33° dimanche du temps ordinaire A – 13 novembre 2011))

Les RISQUE-TOUT

 

 

Jésus parlait à ses disciples de sa venue ; il disait cette parabole :
« Le Royaume des cieux sera comparable à dix jeunes filles invitées à des noces, 

qui prirent leur lampe et s'en allèrent à la rencontre de l'époux.
Cinq d'entre elles étaient insensées, et cinq étaient prévoyantes : les insensées avaient pris leur lampe sans emporter d'huile, tandis que les prévoyantes avaient pris, avec leur lampe, de l'huile en réserve.
Comme l'époux tardait, elles s'assoupirent toutes et s'endormirent.
Au milieu de la nuit, un cri se fit entendre : 'Voici l'époux ! Sortez à sa rencontre.'
Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent et préparèrent leur lampe.
Les insensées demandèrent aux prévoyantes :

 'Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s'éteignent.'
Les prévoyantes leur répondirent : 'Jamais cela ne suffira pour nous et pour vous ;

allez plutôt vous en procurer chez les marchands.'
Pendant qu'elles allaient en acheter, l'époux arriva.

Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces et l'on ferma la porte.
Plus tard, les autres jeunes filles arrivent à leur tour et disent : 'Seigneur, Seigneur, ouvre-nous !'
Il leur répondit : 'Amen, je vous le dis : je ne vous connais pas.'
Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure. »

(Matthieu 25, 1-13

 


Dans notre vocabulaire courant, le talent, c'est une qualité innée ou acquise, un peu exceptionnelle, qu'un individu met en œuvre pour réaliser un projet.

 

Dans le vocabulaire de la Bible, un talent, c'est d'abord une mesure de poids, dont la valeur dépend des lieux, des époques et des monarques. C’est-à-dire qu’on ne peut parler que par approximation. A l'époque de Jésus, en Judée, un talent représentait un poids d'environ 34 kilos. C'était aussi une monnaie qui représenterait aujourd'hui une contre-valeur de 18 années de SMIC. Recevoir 10 talents équivaudrait aujourd'hui à se voir confier en dépôt l'équivalent de 180 années de salaire, c’est-à-dire à peu près 2.948.400 €, ce qui, pour moi (je ne sais pas pour vous !), serait beaucoup. En recevoir 5, équivaudrait à la remise de 90 années de salaire.

 

Celui qui n'en reçoit qu'un seul, reçoit donc déjà beaucoup. On peut alors comprendre qu'il trouve sage de le déposer en lieu sûr, afin d'être bien en mesure de le restituer à son maître à son retour.  Et il juge sans aucun doute extrêmement risquée l'attitude des deux autres qui investissent leurs talents dans des opérations dont ils ne connaissent ni la fiabilité ni la rentabilité.

 

Pourtant, lorsque le maître revient, l'investissement des deux leur a permis de doubler leur capital, qu'ils s'empressent de lui remettre. Et le troisième ne peut que déterrer le talent qu'il avait enfoui, afin de le remettre intact à celui à qui il appartient.

 

Dans ce texte, je fais une triple découverte :

 

1- Jésus nous disant que le Maître, c'est-à-dire Dieu, a quitté son domaine pour y revenir un jour, nous révèle du même coup que tout se passe pour nous comme si Dieu était absent de ce monde, qu'il nous aurait confié en gérance, à charge de lui remettre les comptes à la fin du temps. Et c'est bien ainsi que les choses se passent. Sans être naturellement les propriétaires des biens du  monde, nous en sommes destinataires et co-gérants, collectivement. Il est nécessaire de rappeler encore une fois le principe caractéristique de la doctrine sociale chrétienne : les biens de ce monde sont à l’origine destinés à tous. Le droit à la propriété privée est valable et nécessaire, mais il ne supprime pas la valeur de ce principe. (Jean-Paul II – Encyclique Sollicitudo rei socialis). Et même si, dans nos nations démocratiques, nous confions les grandes décisions à des personnalités élues par nous sur un programme, nous ne sommes pas pour autant exemptés de toute responsabilité. Nous avons à la fois un droit de regard sur la gestion du politique par nos élus, et notre propre part de responsabilité pour gérer ce qui est de notre propre responsabilité et défini ainsi par la Loi.

 

2- Jésus n'approuve pas l'attitude de celui qui enfouit le talent dans la terre. Il loue en revanche les deux qui ont risqué une somme infiniment plus importante, sans savoir s'ils en tireraient profit en fin d'opération. Rappelons-nous ici le jeune garçon que Jean cite un jour où Jésus ne désire pas renvoyer le ventre vide les gens qui sont venus l'écouter (Jean 6,9). Il a apporté cinq pains et deux poissons, pour lui personnellement. Pourtant, à l'invitation de Jésus, il accepte de les risquer en les lui confiant. Et c'est cette nourriture que Jésus donne à la foule. Rappelons-nous aussi Joseph qui risque sa réputation pour épouser Marie bien qu'elle soit enceinte. Et les Douze qui décident librement de tout laisser pour suivre Jésus, courant ainsi un risque certain "Voici que nous, laissant nos biens, nous t'avons suivi !" (Luc 18,28). Et Jésus lui-même qui, bien que sachant ce qu'il va lui arriver, décide librement de risquer sa vie. Tout l'Evangile est une apologie du risque en vue de Dieu. Non vraiment, la Parole de Dieu ne s'adresse pas à des gens timorés et peureux, sauf s'ils acceptent de laisser de côté toute perspective de sécurité, de carrière et d'honorabilité.  Elle nous invite au contraire à risquer notre vie "au risque de la perdre". Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi, celui-là la sauvera. (Luc 9, 24)

 

3- Dieu nous juge selon ce que nous pensons de Lui. Les deux premiers, pour réaliser le désir de leur Maître, ont investi leurs talents, et ont doublé la mise. Le troisième, par peur, a enfoui son talent. Le Maître juge les deux premiers sur la réussite de ce qu'ils ont accompli par désir, le troisième sur la non-réussite de ce qu'il a accompli par peur.

 

A ces trois découvertes, j'ajoute une réflexion : l'Eucharistie à laquelle nous venons participer régulièrement est pour nous le lieu et le moment où nous pouvons faire le point sur la gestion que le Maître nous confie, et sur la manière dont nous l'exerçons. Toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne (1 Corinthiens 11,26).Et, puisqu'elle est symbole et anticipation du rassemblement final de l'humanité avec Dieu, posons-nous donc cette question : Si aujourd'hui même j'avais à rendre mes comptes à Dieu, que me dirait-il ?

 

Jean-Paul BOULAND