J'ai
noté ailleurs que j'étais revenu d'Algérie, après les "évènements"
que l'on sait, bien décidé à toujours m'intéresser à la Politique. Et c'est ce
que j'ai fait.
Rentré
au Séminaire à la fin de l'année 1957, c'est là que je vécus, avec les autres,
le 13 mai 1958, suivi peu après de l'accession au pouvoir du Général De Gaulle,
puis de son élection à la Présidence de la République.
De
Gaulle, pour moi, c'était déjà un personnage historique… de l'Histoire ancienne…
Pensez donc, j'avais 10 ans à la Libération, j'avais suivi toutes mes études
secondaires au Lycée, j'étais entré au Séminaire, j'avais fait les deux années
de stage à AUMALE et au HAVRE, suivies de près de trois années de service
militaire… Autant dire que tout cela, c'était très loin. Il avait soixante-huit ans… un vieillard !
Je
n'étais donc pas gaulliste. Mais je n'étais rien d'autre, sinon que je me
disais que je devais suivre les événements. Mon ami Pierre BERNARD, qui,
"vocation tardive", était né en 1921, et avait entendu l'appel du 18
Juin 40, était passionnément gaulliste, et le faisait savoir hautement à
quiconque voulait l'entendre. Cependant le Séminaire restait calme, et à l'abri
de toute polémique. Nous lisions la Presse, écoutions la radio, parlions entre
nous… et c'était tout.
C'est
à partir de 1960 que je m'éveillai véritablement à la Politique. Et cela sous
l'influence de plusieurs rencontres.
La
première, ce fut mon ami prêtre Roger LACROIX, qui m'orienta vers le Club
"CITOYENS 60", auquel j'adhérai. Ce fut l'occasion pour moi de
découvrir la vie politique et économique locale. C'était l'un de ces Clubs qui,
quelques dix ans plus tard, allait se fondre dans la "Convention des
Clubs", avant de devenir, au Congrès d'EPINAY, le Parti Socialiste.
La
seconde, ce fut la rencontre avec une Equipe de foyers d'Enseignants du
Primaire, dans laquelle se trouvait Pierre ROUSSEL, et son épouse Mady. Ils
avaient mon âge. Ils demeuraient à BOLBEC. Ils étaient l'un et l'autre
instituteurs. Lui était originaire de PERPIGNAN, et était venu en Normandie,
pour combler le manque d'enseignants. Elle était de BOLBEC. Lui militait au
Parti Socialiste Unifié (P.S.U). Il présentait sa candidature à toutes les
élections, Municipales, Cantonales, Législatives. J'étais entré en amitié avec
eux, et je me rendais quelquefois chez eux, m'invitant impromptu pour le dîner.
Ils avaient une fille, à qui je donnais le biberon. Et, lorsque celle-ci fut
sevrée, un garçon arriva, à qui je donnais également le biberon. Il passait des
soirées entières à me convaincre d'adhérer au PSU, ce qu'il ne réussit jamais à
faire; à me lire ses professions de foi en vue de tel ou tel scrutin; à
discuter de culture… J'avoue que je prenais plaisir à ces entretiens. Mady
était un peu en-dehors de tout cela, non qu'elle ne s'y intéressât pas, mais
parce qu'il fallait s'occuper des enfants. C'est ainsi que je découvris ce
qu'était la Gauche en France.
La
troisième, c'étaient les discussions animées, à table, à Saint Jo, entre Jean
GRICOURT, Gaulliste de la première heure; Pierre BERNARD, autre Gaulliste; Albert SAUVAGE, prêtre, ancien de l'Action
Française; et Claude SCHLUMBERGER, anarcho-gaucho-trotskyste, du type qu'on ne
pouvait rencontrer qu'à Saint Jo, établissement, je l'ai déjà dit, extrêmement
libéral, et où, à cette époque de manque d'enseignants, on acceptait des gens
sans diplôme, mais avec une compétence reconnue…
La
quatrième, c'était ma lecture de l'EXPRESS, que j'achetais chaque semaine à la
Gare, afin de le lire dans le train qui m'emmenait à la Fac de Lettres de ROUEN.
A l'époque, c'était l'organe d'information de la Gauche intellectuelle. Avec
des journalistes tels que Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER, Françoise GIROUT, Monique
HEBRARD et d'autres de même valeur.
S'ajoutait
à cela le milieu dominant à Saint Jo, composé en majorité de la Droite
d'affaires, libérale et conservatrice; gaulliste, non par conviction, mais au
nom du principe de réalité et de ses intérêts économiques. Je ne me sentais pas
de ce milieu, mais néanmoins je l'aimais. Comprenne qui pourra !
J'étais
donc de gauche, et assez fier de l'être dans ce milieu. De gauche, dans une
Eglise diocésaine coupée en deux : les curés parlaient alors de "l'Eglise
derrière le rideau de fer" pour désigner l'ensemble des paroisses de l'Est
de la Ville, à majorité ouvrière, et votant pour le Parti Communiste. A cette
époque, la municipalité du HAVRE était à forte majorité communiste, certains
quartiers accordant 80 % de suffrages au Parti…
Lorsque
Mai 1968 éclata, je l'ai déjà dit, j'attendis la deuxième moitié du mois, et un
jour, je décidai de me mettre en grève. Qu'on se reporte pour plus de détails
au chapitre 18 de ces Souvenirs.
La
Gauche, en France, avait le vent en poupe, qui soufflait de plus en plus fort à
mesure qu'approchait l'échéance de la Présidentielle de 1981, et que
grandissait le mécontentement envers la politique de Valéry GISCARD d'ESTAING.
A cette époque, j'étais à SAINT AUBIN ROUTOT. Le soir du 10 mai, j'avais invité
les aumôniers diocésains du MCC de Normandie, et nous nous réjouîmes ensemble
de l'accession de MITTERAND à la Présidence de la République.
A
partir de 1982, nous commençâmes à déchanter, nous rendant compte que le
Socialisme est beaucoup plus un idéal qu'un système de gouvernement. Mais un
certain nombre de chrétiens de gauche décidèrent de publier dans la Presse
locale un communiqué de soutien à MITTERRAND, et sollicitèrent ma signature.
Pour la seule et unique fois de mon existence, je signai. Malheureux de moi !
Je reçus une volée de bois vert d'un certain nombre de cadres du MCC, me
soupçonnant de les abandonner, alors que ma fonction d'aumônier était de les
accompagner. Ils avaient raison. J'avais toujours refusé d'adhérer à un Parti,
et voilà que, bêtement, je risquai de perdre leur confiance. Je me dois de
préciser que jamais l'Evêque ne me reprocha quoi que ce soit, non qu'il fût lui
aussi de gauche (il était au centre du centre !), mais parce qu'il laissait ses
prêtres libres de leur choix, dans la mesure où cela n'entraînait pas de
scandale. Il y avait, soit dit en passant, à cette époque, cinq prêtres membres
du Parti communiste, et un certain nombre inscrits au Parti socialiste.
Je
suis resté de gauche. Jusqu'à présent, j'ai toujours voté pour le Parti
socialiste, mais davantage maintenant par fidélité à moi-même que par conviction
politique. Dans notre monde, la Politique se dévoie en spectacle, et aucun
responsable d'aucun parti ne fait plus rêver personne à la construction d'une
autre société.
C'est
dommage. J'espère n'être pas trop vieux pour voir une autre période !