Chapitre 1bis
REFLEXIONS
sur mon ENFANCE
"Nul ne guérit de son enfance" : cette citation est de moi-même. Et je l'assume pleinement ! Bien que le verbe "guérir" ne soit peut-être pas le mieux adapté, je découvre en moi qui vieillis, et qui donc m'achemine peu à peu vers la mort, une trace qui ne s'effacera jamais, comme l'empreinte d'un pas dans l'argile solidifiée. Cette trace c'est celle de mon enfance. Je pourrai dire : de ma jeunesse, car cette période, pour moi, part de ma naissance pour s'achever avec mon entrée au Grand Séminaire à 17 ans. Après quoi commence l'âge des combats, des responsabilités et des décisions personnelles.
J'ai
eu une jeunesse heureuse.
Mon
père et ma mère s'aimaient. Cela se voyait. Ils s'étaient connus au moins
d'Août 1933 : une vieille cousine de ma mère, la cousine Marie, avait fait
faire chez elle des travaux de peinture. Elle avait remarqué un ouvrier qui lui
avait paru sérieux. Ces années-là, ma mère était employée de maison. De temps
en temps, le dimanche, elle allait faire visite à cette vieille cousine, qui
avait une fille célibataire plus âgée que ma mère, mais avec laquelle ma mère
entretint toujours des relations amicales. Et la cousine Marie entreprit de
faire se rencontrer cet ouvrier avec la petite Thérèse. Ils "se
fréquentèrent" quatre mois. Et le 18 novembre de la même année 1933, Paul
épousa Thérèse à l'église de LINDEBEUF. Ma mère s'est toujours souvenue de ce
jour où il pleuvait, et où son père l'avait prise dans ses bras pour lui éviter
une grande flaque d'eau devant la maison.
Avant
son mariage, mon père avait l'habitude de jouer aux courses. Comme on le
faisait dans sa famille, et comme le faisaient à cette époque nombre
d'ouvriers, il buvait, et se prenait de temps en temps "une bonne
cuite". A partir du jour de son mariage, il décida de ne plus jouer aux
courses, et de ne plus boire que raisonnablement. Il tint parole sur les deux
points. J'ai personnellement le souvenir de n'avoir vu mon père ivre qu'une
seule fois : le jour de l'Armistice, mardi 8 mai 1945. De 9 heures à midi, avec
deux de ses frères, dont l'un était cabaretier, ils avaient fait "la
tournée des grands ducs". A midi, ils étaient tous trois fin saouls ! Si
je m'en souviens, c'est que je les accompagnais, et que je tenais mon père par
la main pour le guider sur le "bon chemin" !
Mes
parents eurent aussi la chance de rencontrer le vicaire de la paroisse saint
GERVAIS, l'abbé Lucien PLACE. C'était un prêtre certainement trop âgé pour être
mobilisé en 1939, mais néanmoins encore jeune,. L'Action catholique avait été
inventée quelques années auparavant. Et il avait décidé de l'implanter sur la
paroisse, avec ou sans l'accord de l'abbé LECOMTE, son curé, je ne sais… Mes
parents, devenus grâce à lui, membres de la Ligue Ouvrière Chrétienne, qui précéda
l'Action Catholique Ouvrière, eurent ainsi l'occasion de rencontrer d'autres
chrétiens en recherche, avec qui ils entrèrent en amitié, et chez qui nous
allions de temps en temps le dimanche : la famille MARAIS, la famille POWER, la
famille GEFFROY, et la famille VERET
entre autres. Je pense que c'est grâce à l'apport du Mouvement, et à l'amitié
de ces familles, qu'ils acquirent une certaine culture, et une certaine manière
de vivre au travail et en famille.
C'est
ainsi qu'ils me firent connaître, je l'ai déjà dit ailleurs, les deux
mouvements complémentaires présents sur la paroisse : la Croisade eucharistique
et les Cœurs Vaillants.
Ces
deux Mouvements, auxquels se joignit plus tard le Scoutisme, furent
déterminants pour tout le reste de mon existence. C'est dès cette époque, et
parce que nous avions des "dirigeants" (c'est ainsi qu'on nommait les
responsables Cœurs Vaillants) qui étaient des chrétiens authentiques, que j'ai
appris à lier ensemble action et contemplation. Ils se nommaient Jacques WILSHAW,
Alphonse et Jean ROBIAL Ils avaient une vingtaine d'années. Ils débordaient
d'enthousiasme et
d'une joie de vivre qu'ils nous communiquaient.
Etaient-ils pétainistes ? Etaient-ils gaullistes ? Je ne pourrai pas le dire.
Ils nous faisaient chanter, parce que c'était obligatoire, l'hymne au Maréchal,
mais cela n'était suivi d'aucun endoctrinement.
C'est
aussi au sein de ces deux Mouvements qu'est né en moi le désir de faire le
monde meilleur. Plus tard, on me parlera de "Royaume de Dieu", mais, pour
l'heure, on inculquait en moi un idéal qui, soixante années après, me tient
toujours au cœur.
Aussi
loin que je remonte dans mon passé, j'ai le souvenir d'avoir toujours désiré
être prêtre. Marie-Rose, une de mes cousines, se souvient qu'un jour je lui
avais dit : "Oui, je serai prêtre, et missionnaire !".
Pourquoi
ce désir ?
Lorsqu'on
parle de vocation, habituellement on parle d'appel intérieur de Dieu. Bien que
je n'élimine pas cette possibilité d'appel – après tout Dieu fait ce qu'il veut
! – je place en tout premier dans ce désir personnel, le désir de ma mère. En
ce temps-là en effet, pour une mère, avoir un fils prêtre (on disait : donner
son fils à l'Eglise) était un très grand motif de fierté. Vient ensuite le fait
que cette mère, ma mère, avait un frère au Séminaire, qui était son cadet de 8
ans, qu'elle affectionnait particulièrement. Peut-être, inconsciemment, est
ainsi né en moi le désir de lui ressembler… Pendant mon service militaire et
mon stage à l'Ecole d'Officiers de Réserve de SAINT MAIXENT, un soir de
permission, nous avons eu un entretien avec ma mère sur l'origine de ma
vocation, et je me souviens lui avoir dit : "Tu sais, je crois qu'au
point de départ, c'est toi qui désirais que je sois prêtre !". Elle
avait alors vigoureusement nié, mais trop vigoureusement pour qu'il n'y ait pas
un peu de vrai. Je l'avais alors
rassurée : "Ne t'en fais pas, maintenant, j'ai assumé ce désir, et il
est vraiment le mien !".
J'ai
eu une jeunesse heureuse.
Le
meilleur pain que j'aie jamais mangé, c'est pendant la guerre que je l'ai
mangé. Eh oui ! pendant la guerre.
Comme
tous les Français de cette période, nous étions soumis au rationnement. Alors,
de temps en temps, mon père prenait le train, et se rendait à LINDEBEUF, chez
son beau-frère René. Je ne sais pas comment il s'y prenait, mais je sais qu'il
revenait avec du beurre, de la farine, de la viande, qu'il achetait là-bas, et
dont il devait revendre une petite partie à des amis. C'est avec la farine bien
blanche qu'il rapportait qu'il nous confectionnait de formidables petits pains
tout blancs (il faut savoir que le pain qui était commercialisé à l'époque
était noir, comme le pain allemand). Et c'était bon ! Comme était bonne la
cervelle de mouton qu'il nous a rapportée une ou deux fois, et que ma mère
préparait avec dextérité !.
Une
fois il est rentré bredouille. Il nous a raconté qu'à l'arrivée en gare de
ROUEN, alors qu'il s'apprêtait à sortir avec ses deux valises pleines, il a
aperçu la police sur le quai. Ce jour-là, les valises sont restées dans le
train, et n'ont certainement pas été perdues pour tout le monde ! Il savait en
effet, chaque fois qu'il partait ainsi, qu'il jouait, non pas sa vie, mais au
moins sa liberté. Ce qu'il faisait, c'était uniquement par amour pour nous.
J'ai
eu une jeunesse heureuse.
J'ai
la chance d'avoir toujours joui, et de toujours jouir d'une bonne santé. Je
peux faire le compte de mes visites chez le médecin : une opération des
"végétations", lorsque j'avais six ans; une rougeole, vers 7/8 ans;
une grippe vers 21/22 ans… et c'est tout ! Mon frère, en revanche, né en 1942,
en pleine guerre, a souvent souffert de maladies plus ou moins graves. Mon père
a dû subir cinq opérations, à cause d'une ostéomyélite tenace, alors qu'il
avait une cinquantaine d'années. Et il est mort, officiellement d'un cancer à
la prostate, mais à mon avis d'une tumeur bénigne au cerveau, à 77 ans, en
1985. Quant à ma mère, elle a vécu
toute sa vie avec des douleurs d'estomac. Je me souviens que, lorsqu'elle était
enceinte de mon frère, et qu'elle mettait à cuire du chou, elle me disait : "Viens
Jean-Paul, on va aller faire un tour, ça sent les brûlures d'estomac !".
Ce qui ne l'a pas empêchée de vivre jusqu'à 91 ans.
En
fin de compte, je n'ai que des bons souvenirs de ma jeunesse. Bien sûr, je me
souviens de quelques fessées ou de quelques paires de claques mémorables de la
part de ma mère (jamais mon père ne m'a battu). Je l'entends encore me traiter
un jour de "gibier de potence". Mais rien de cela n'avait
d'importance.
Mes
parents s'aimaient. Cela se voyait. Ils firent le maximum pour assurer à moi
d'abord, à mon frère ensuite, une enfance exempte de soucis. Que demander de
plus ?…