Chapitre 1
Rue
Frédéric Deschamps n°5
Nul ne guérit de son enfance…
Mon père, Paul, était né le vendredi 24 avril 1908, aux GRANDES-VENTES, dans le Pays de Bray. Ma mère, Thérèse, était née à LINDEBEUF, dans le Pays de Caux, le lundi 7 octobre 1912.
Lorsque je naquis, le vendredi 24 août 1934, mes parents demeuraient dans le quartier des Chartreux, sur la rive gauche de ROUEN, dans deux pièces que leur louait "la tante Blanche", une tante de mon père. Mais, dès qu'ils le purent, ils déménagèrent pour la rive droite, rue Frédéric Deschamps, au nord-ouest de la ville, dans le quartier saint GERVAIS, entre la rue Thomas Dubosc, en haut, et la rue Chasselièvre, en bas. Si je précise "haut" et "bas", c'est parce que cette rue a une pente très forte.
Le
propriétaire était Monsieur BRULIN. Il était coiffeur. C'était un petit
bonhomme, avec une petite moustache. Il habitait une maison et en louait une
autre : sur deux niveaux, divisée en quatre logements : nous habitions le
premier, Monsieur et Madame DUPERREY le deuxième; Monsieur et Madame PONTIEUX,
le troisième; et Monsieur et Madame CHAMBRIN le dernier.
Chez nous,
il y avait deux pièces, la cuisine-séjour au rez-de-chaussée, et la chambre au
premier étage. Devant la maison, une petite cour, où je jouais; et une
buanderie commune.
La
chambre était tout juste assez grande pour contenir le lit de mes parents, mon
petit lit à moi, puis, à partir du 25 septembre 1942, le berceau de mon petit
frère Dominique. En bas, une table au milieu de la pièce. Une autre contre le
mur. En face, l'escalier, sous lequel, lorsque mes parents, en 1943,
acceptèrent de prendre ma grand'père PIMONT, malade, ils mirent un lit.
Accroché au mur, par des équerres métalliques, un poste de radio, de marque
"MARQUETT", qui crachouillait, chuintait et sifflait comme tous les
postes de cette époque, qui ne connaissait pas encore la modulation de
fréquence. En 1942, les Allemands obligèrent tous les possesseurs
d'appareils-radio à venir les déposer à la Kommandantur. Mon père n'y alla pas,
mais descendit rue de Constantine, où nous louions un jardin, et le cloua sous
la petite table de la cabane. Plus tard, il le remonta en douce. Et, chaque
soir, tous volets fermés, et sans hausser le son, nous écoutions Radio-Londres,
avec Monsieur POWER, un ami anglais naturalisé français, qui demeurait rue
Guillaume Le Talleur. Nous faisions en sorte de ne pas nous faire remarquer,
parce que, de l'autre côté du mur qui fermait la cour, habitait une dame, que
nous appelions "la mère saucisse", parce qu'elle zozotait, et
qui aurait pu nous dénoncer aux Allemands.
Dans
sa jeunesse, mon père avait été bon élève à l'école de saint JEAN du Cardonnay,
où demeuraient ses parents. Son instituteur aurait bien voulu l'envoyer au
Cours Complémentaire, après son Certificat d'Etudes, pour qu'il devienne aussi
instituteur, mais il était le deuxième de la famille, son père n'était que
valet de ferme, et il y avait sept enfants derrière lui. Un salaire
supplémentaire serait le bienvenu. Il devint donc boulanger. Puis, à partir de
son mariage, en 1933, il changea de
profession, et devint ouvrier peintre. Il travaillait rue saint Patrice, chez
Monsieur LAURENT. C'était à l'époque une petite entreprise, qui devait employer
trois ou quatre ouvriers. Je me souviens que, lorsqu'il parlait de son patron,
il disait "le singe". Et, parlant de son épouse, Madame
LAURENT, il l'appelait "la patronne", ou encore, je ne sais
pas pourquoi "Sidonie" (son véritable prénom était Estelle).
Dès
l'âge de 14 ans, ma mère avait été placée par sa mère comme "bonne à tout
faire" dans deux familles bourgeoises de ROUEN, les PELAY et les PAULET
(dans cette famille, l'un des membres était prêtre, et devint plus tard
Supérieur de l'Institution Join-Lambert).
Elle en garda toute sa vie une certaine méfiance vis-à-vis de la
bourgeoisie. Elle cessa de travailler lorsqu'elle se maria, et resta alors à la
maison. Cependant, lorsque mon mère fut mobilisé, et jusqu'à la naissance de mon frère, elle se trouva
dans l'obligation de "faire des ménages", chez deux ou trois
personnes du quartier saint GERVAIS.
Mon
père et ma mère m'apprirent très tôt à lire, si bien qu'à trois ans, je pouvais
déjà déchiffrer le "Journal de Rouen". Je me souviens aussi qu'à
l'âge de quatre ans, mon père m'apprenait le calcul mental, et qu'ensemble nous
faisions des concours. La question reste libre de savoir si je pouvais faire
cela parce que j'avais une excellente mémoire, ou si c'est en faisant cela que
j'ai acquis une excellente mémoire !
C'est aussi
vers l'âge de trois ans que j'entrai à l'école libre saint GERVAIS, rue Henri Barbet,
Pourquoi l'école libre ? Pas par idéologie, mais tout bêtement parce que mes
parents étant membres de la "Ligue Ouvrière Chrétienne" (L.O.C), le vicaire de la paroisse, l'Abbé PLACE leur
avait conseillé de me mettre dans cette école paroissiale. J'ai gardé un
excellent souvenir de ma première année, avec "Mademoiselle Madeleine"
(son nom était Madeleine LEROY), mon institutrice, qui était toute jeune à
l'époque, mais que je revis plusieurs fois, beaucoup plus tard, au hasard de
déplacements dans ROUEN.
Mes
années d'école primaire se déroulèrent dans la "grande école" Saint
GERVAIS, située tout à côté de la Maternelle, et dirigée par Monsieur DUPERRON.
Ce père de famille nombreuse (je crois me souvenir qu'il avait sept enfants),
était un excellent pédagogue, qui savait des tas de choses, avait le charisme
de l'enseignement, le sens de la discipline, et aimait les enfants.
En
1939, ma mère, sur les recommandations de l'Abbé PLACE, m'avait inscrit au
Patronage saint GERVAIS. C'est ainsi que je fus membre de la "Croisade
eucharistique" (qui devint plus tard le "Mouvement Eucharistique des
Jeunes"). Nous avions des réunions régulières, au cours desquelles nous
faisions le point sur les quatre aspects de notre vie spirituelle, qui étaient
inscrits sur une carte que nous devions remplir chaque jour : PRIE, COMMUNIE,
SACRIFIE-TOI, SOIS APOTRE. Je faisais
aussi partie du Mouvement "Cœurs Vaillants" ( A cœur vaillant, rien
d'impossible !). A partir de 1941, les réunions commençaient par l'Hymne au
Maréchal PETAIN :
Maréchal, nous voilà
Devant toi, le sauveur de la France,
Nous jurons, nous tes gars
De servir et suivre tes pas.
Il y avait aussi le "Chant des Cœurs Vaillants" :
A cœur vaillant rien d'impossible
C'est notre cri de ralliement – de ralliement
C'est notre devise infaillible
Qui nous fait tout prendre gaîment
Puis
ce chant que j'ai gardé en mémoire, parce qu'il m'a marqué, comme il a marqué
toute une génération de petits chrétiens, qui se sont retrouvés ensuite dans la
JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne), la JEC(Jeunesse Etudiante Chrétienne) ou la
JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne) :
|
Nous referons chrétiens nos frères Par Jésus Christ nous le jurons Nous leur porterons la lumière Et la flamme dont nous brûlons |
Nous lançons partout à la ronde Notre programme et notre cri Nous voulons conquérir le monde Pour le gagner à Jésus Christ. |
J'accompagnais aussi mes parents aux récollections de la Ligue Ouvrière Chrétienne, et je les entendais chanter :
|
Sois fier ouvrier Ton œuvre est fécondeSans toi que deviendrait le monde ? Ne rougis pas de ton métier Sois fier ouvrier. |
Toi qui sans cesse bûches et trimes Loyal et vaillant travailleur As-tu songé que ton labeur a quelque chose de
sublime ? Que grâce à toi la société possède un peu plus de
bien-être Et que sans toi l'humanité Ne saurait être ? |
Le 18 mai 1941, je fis ma première communion. C'était un jour important pour moi, auquel nous avait préparé notre catéchiste, Mademoiselle VANHAVERBERGHE et l'Abbé PLACE. J'ai gardé deux souvenirs de ce jour : d'abord celui du petit corsage en organdi, avec des petites fleurs, que ma mère m'avait fait confectionner. Et puis, le cantique de la communion, interprété par une soliste, depuis la tribune de l'orgue :
Le ciel a visité
la terre
Mon bien-aimé
repose en moi
Du grand amour
c'est le mystère
O mon cœur,
adore et tais-toi
O mon cœur,
adore et tais-toi.
Sinite parvulos, sinite parvulos, venire, venire ad me.
Ay
début de l'année 1942, ma mère se trouva enceinte. Nous nous réjouissions tous,
mais surtout mon père, parce qu'il espérait que, cette fois-ci il aurait une
fille. Nous attendîmes donc pendant sept ou huit mois " la petite
sœur". Pour laquelle mes parents choisirent le prénom de Marie-Geneviève
(parce que leurs amis POWER avaient une fille, amie de ma mère, qui se
prénommait Geneviève).
Vers
la mi-août, je fus envoyé chez ma tante Simone, la sœur aînée de ma mère, qui
tenait un café-bar à BERVILLE EN CAUX, et dont le mari, Roger, était facteur
dans la campagne environnante. Car la petite sœur allait naître, et ma mère,
qui avait vécu une fin de grossesse difficile, devait se reposer. Mon oncle et
ma tante avaient alors trois enfants, Arlette, Claude et Michel (ce dernier
avait le même âge que moi). Je passai là des vacances campagnardes
passionnantes. C'est là que je fumai ma première cigarette : des feuilles de
pommier, séchées, enveloppées dans du papier journal, derrière le monument aux
Morts de la Grande guerre ! J'avais huit ans !
Et
le 25 septembre, ma mère accoucha… d'un garçon, qu'ils prénommèrent Dominique.
Je pus, après une huitaine de jours, revenir à la maison, pour la rentrée
scolaire. Mais je n'étais plus le fils unique. Il y en avait un autre, dont il
fallait s'occuper, parce qu'il était souffreteux; auquel il fallait faire des
piqûres, et qui ne pouvait pas se nourrir du lait maternel. Je fis donc ma
crise. Pendant une ou deux nuits, je fis pipi au lit. Une ou deux nuits… pas
plus… les fessées de ma mère me remirent les idées en place.
Un
jour de 1943, des voisins dirent à ma mère qu'il y avait un arrivage de charbon
rue Thomas Dubosc. Elle me demande d'y aller voir, et de me renseigner.
Mais, arrivé sur place, je n'osais pas
demander. Et je revins à la maison : "Il n'y a plus rien !", dis-je à
ma mère. Mais peu après, les mêmes
voisins lui demandèrent si elle avait pu avoir quelque chose. Elle leur
rapporta ce que je lui vais dit. Etonnement des voisins. Interrogatoire de ma
mère. Je dus bien avouer que j'avais menti. Ma mère m'ordonna alors de lui
demander pardon : "Tant que tu ne l'auras pas fait, je ne te parlerai
pas !". Je refusai. Et cela dura deux jours. A la fin des fins, c'est
moi qui dus caler, et lui demander pardon. Cette déficience est toujours restée
en moi : je veux bien pardonner; mais je n'aime pas demander pardon, ce qui
signifie, bien sûr, que j'ai un mal fou à reconnaître mes torts.
Un
autre jour, c'était en d'Avril 1943,
pendant la récréation, quelqu'un vient me dire que je dois rentrer à la maison.
Je reviens en courant. Et je trouve ma mère en pleurs, qui me dit que les
Allemands sont venus chercher mon père pour le Service du Travail Obligatoire
(S.T.O). Avec mon petit frère dans son landau (il avait 7 mois), nous descendons
avec ma mère jusqu'à la rue Poisson, où étaient rassemblés tous les hommes
requis pour le S.T.O, et qui deviendra, après la libération, la rue des Requis.
Juste le temps de dire au revoir à papa, et il est emmené…
En
1943, il avait déjà 35 ans. Il ne fut donc pas envoyé en Allemagne. Il se
retrouva à OCTEVILLE SUR MER, à côté du HAVRE, pour y construire les blockhaus
du "mur de l'Atlantique". Il n'y travaillait pas très fort, et un
jour, je ne me souviens plus quand, nous le vîmes revenir. Il avait faussé
compagnie à ses "employeurs". Peu de jours après, il nous raconta
que, l'après-midi, des policiers français étaient venus, et lui avaient demandé
s'il était bien Paul BOULAND. Il leur avait répondu : "Non, Paul, c'est
mon frère, mais il n'est pas là, il est au S.T.O à OCTEVILLE SUR MER".Ces
policiers, bien qu'au service du Régime de VICHY, devaient être quand même
patriotes. Il n'entendit plus jamais parler de rien. Il reprit son travail chez
Monsieur LAURENT, sans être déclaré (ce qui permettait à son patron de le payer
comme il l'entendait… je me souviens qu'il gagnait 9 francs de l'heure.
En
1943-1944, j'étais en Cours Moyen 2° année, avec Monsieur DUPERRON, qui
dirigeait l'école. A la fin de l'année, je passai le D.E.P.P (Diplôme d'Etudes
Primaires Préparatoires), qui devint quelques temps après l'Examen d'Entrée en
Sixième. C'était après les premiers grands bombardements de ROUEN, et on nous
donna le sujet de rédaction suivant : Vous vous promenez dans les rues de
Rouen. Racontez ce que vous voyez. Je n'étais pas descendu en ville, mais
j'avais entendu des gens raconter ce qu'ils avaient vu. C'est donc leur récit
que je rapportais. Et j'eus une bonne note. Je fus reçu et admis en sixième.
La
Ville de ROUEN fut libérée le 31 août. Avec des milliers de Rouennais, nous
descendîmes Place Cauchoise. Et nous vîmes défiler le cortège des soldats
allemands faits prisonniers par les Canadiens. Je me souviens d'une réflexion
de ma mère : "Quand je pense qu'il y a trois mois, ils acclamaient
PETAIN … !". C'était bien vrai. Le Maréchal était venu en visite
officielle à ROUEN le 15 mai, acclamé par une foule enthousiaste.
En
Avril ou Mai 1944, le patron de mon
père mourut, et son entreprise se trouva mise en vente. Mes parents décidèrent
de l'acheter. A cette époque, il n'était pas possible de conclure un emprunt.
Ils s'entendirent avec Madame LAURENT pour la payer par mensualités. Il était
d'ailleurs prévu que Madame LAURENT garderait la libre disposition de deux
grandes pièces sur la rue, au premier étage.
Et
nous déménageâmes de la rue Frédéric Deschamps, jusqu'à la rue saint PATRICE.
C'est-à-dire d'une petite maison pour
une grande.
Mes
parents n'avaient pas d'argent disponible pour payer un déménageur (et pourtant
notre voisin, Monsieur PONTHIEUX, travaillait dans une entreprise de
déménagement) . Qu'importe, nos bras suffiraient, augmentés des bras de deux
tontons… et de la carriole à bras de l'entreprise. Nous entassâmes les quelques
meubles sur cette brave carriole. En quelques voyages (il y avait environ 1
kilomètre 500 d'une maison à l'autre), le tour fut joué, et à la fin du mois
d'Août, nous avions changé de domicile.