OUJDA (Maroc)

Octobre 1956 – Février 1957

 

 

 

En embarquant pour le Maroc, en Octobre 1956, je ne savais pas ce que j'allais trouver outre-Méditerranée, ni que l'expérience que j'allais vivre aurait une incidence décisive sur l'orientation de mon existence. En Octobre 1956, j'étais encore jeune et insouciant; une année plus tard, j'étais devenu adulte. En embarquant pour rejoindre mon affectation, j'étais ignorant des réalités et des motivations politiques. En débarquant une année plus tard, j'avais décidé de m'y intéresser désormais.

 

Nous étions trois aspirants affectés au 5° R.T.S. Nous débarquons à CASABLANCA. Un officier nous attend. Il nous fait monter dans sa voiture, et nous conduit à FES, d'où, après quelques formalités, nous gagnons, toujours en voiture, OUJDA, à l'extrême Est du Maroc, où était stationné le 2° Bataillon de ce Régiment.

 

Accueil vraiment sympa, aussi bien des officiers d'active, que des officiers de réserve. Le 5° R.T.S fait partie de "la Coloniale", avec son passé, sa culture, ses traditions, ses rites. Les officiers d'active ont leur logement particulier, souvent avec leur famille. Le "celibatorium" accueille les "aspi" (aspirants). Mais les effectifs viennent d'être augmentés, le celibatorium est complet, nous logerons dans les baraquements où sont regroupés les services des sections que nous avons la responsabilité de commander.

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Une partie de ma section – à gauche : Simon KYELEM

Je me retrouve donc chef de section à la 3° Compagnie. Mon adjoint est le Sergent-Chef DUBOURG, 15 années de service. Deux chefs de groupe : le sergent Simon KYELEM, 1 mère 80, catholique, originaire de la Haute-Volta (qui n'est pas encore devenue le BURKINA-FASO), et le sergent Sekou TOURE, un Sénégalais pur race, musulman. Deux types que j'aurai plus tard l'occasion d'admirer, car c'étaient des gars extraordinaires…

 

…D'entrée de jeu, le premier matin, je commets ma première bourde, en toute naïveté, mais la naïveté n'excuse rien. Au moment où l'on sert le "jus" aux hommes de troupe, je demande au Chef DUBOURG:"Vous allez me chercher le café, s'il vous plaît ?". Tête du chef ! 35 ans, 15 ans d'armée, et voilà qu'un jeune peigne-cul d'aspirant le considère comme sa bonne à tout faire ! Il le fait néanmoins. Mais un autre aspi, plus ancien que moi, me fait comprendre que j'ai fait une grosse gaffe. Je ne le ferai plus.

 

Un autre jour, dans les premiers, deuxième gaffe. Plus importante et plus conséquente celle-là. Désignant l'un des hommes de couleur, j'emploie le mot "nègre". Rien ne se passe. Mais deux minutes plus tard, le garçon en question revient, le copain près de qui je me trouvais me prend vivement par le bras, et me fait reculer. "Qu'est-ce qu'il y a ?" – "Tu n'as pas vu qu'il avait un couteau ! Tu l'as échappé belle !". C'est ainsi que j'appris que le terme "nègre" désignait les esclaves, et était le summum du mépris pour un Noir.

 

De temps en temps, les officiers organisaient un "raout", un repas-dansant pour les officiers et leurs familles. Dans la coloniale, une tradition voulait que ce fut le plus jeune officier qui annonçât le menu. La première fois, c'est à moi qu'il revint de le faire. "Bonsoir mesdames, bonsoir messieurs les officiers, le colonel xxx est heureux de vous accueillir. Voici le menu : (on énumère alors les différents plats, puis on continue) Foutez vous-en plein la gueule, que la dernière bouchée vous étouffe, et ce dans l'ordre inverse de la hiérarchie, dont je serai d'ailleurs le premier bénéficiaire !".

 

L'Algérie est proche. Nous suivons les "évènements". Le 22 octobre, nous apprenons à la radio l'arrestation à ALGER d'Ahmed BEN BELLA, l'un des chefs de la révolution. Nous nous en réjouissons tous. Sans doute parce que nous pensons qu'ainsi le problème de l'Algérie va pouvoir être rapidement réglé. Si nous avions pu savoir… !

 

Nous nous retrouvons souvent entre aspirants au Celibatorium, pour boire un coup, nous détendre et parler ensemble. C'est là que je découvre le premier disque de Roger PIERRE et Jean-Marc THIBAUD. A force de le passer, nous l'apprenons quasiment par coeur : Bonsoir Cyra – 'soir Vicomte,  tu passais ou tu me cherchais – J'te cherchais – Ah. Ah.  Va y avoir feu d'artifice chez les mecs à Riquichelieu.

 

Et le trantran habituel de la vie de garnison se poursuit malgré tout. Peu à peu, j'ai fait connaissance avec "mes" hommes. Il y a des Sénégalais, des Voltaïques, des Guinéens, des Ivoiriens… bref de toutes les ethnies et de toutes les nationalités africaines. J'ai une "ordonnance", Mamadou KEITA, guinéen, qui est à mon service. Il prépare et range mes affaires, fait mon ménage, et toujours avec un grand sourire. Les occasions de promenade et de visite de la région sont nulles. L'insécurité règne déjà à la frontière maroco-algérienne. Nous ne sortons que pour des manœuvres. Quelques escapades en ville, pour aller boire une bière, ou au cinéma, où j'aurai l'occasion de voir "La fureur de vivre", avec James DEAN. Des copains en profitent pour aller au bordel…

 

Au mois de Janvier, nous apprenons qu'il va falloir déménager et rejoindre NEDROMAH, de l'autre côté de la frontière, en Algérie. En quelques jours, nous démontons, chargeons les camions, faisons les paquetages… et vogue la galère ! Car ça va en être une !

 

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