NEDROMAH (Algérie)

Février – Octobre 1957

 

 

 

C'est en Février 1957 que le 2° Bataillon du 5° Régiment de Tirailleurs Sénégalais, sous le commandement du Chef de Bataillon AUSSUDRE, fait mouvement, à partir d'OUJDA, franchit la frontière avec l'Algérie, et, quelques heures plus tard arrive à NEDROMA.

 

Aussitôt, ma Compagnie part à un ou deux kilomètres, se positionner sur le flanc Nord du Djebel Filaoussene, au Poste d'AIN KEBIRA.

 

Zone de Texte:  Ce poste était jusqu'alors tenu par un capitaine S.A.S, qui remplissait deux fonctions, l'une civile, l'autre militaire. Il avait avec lui quelques "moghazni", des autochtones civils sous statut militaire, ni harkis ni soldats.

 

Ce poste est un petit village. Une construction principale, comprenant le logement et le bureau de l'officier S.A.S, et le bureau de la Compagnie, avec une chambre pour le Commandant de Compagnie, et une pièce qui va servir de réfectoire aux officiers et sous-officiers. Près de cette construction, qui sera le Quartier Général de la Compagnie, des "mechtas" dans lesquelles nous logerons, ainsi que les sous-off. Les hommes de troupe seront logés sous tente.

 

Le Compagnie est commandée par un type extrêmement sympa, le capitaine Louis-Marie LAURY. Né en 1919, il a fait Saint-Cyr, participé à la guerre 39-45, puis à la guerre d'Indochine. C'est un idéaliste, un patriote. Il est marié, et a quatre enfants.

 

Dès les premiers jours, nous organisons des opérations, avec l'unique but de nous faire voir, et de sécuriser la population. Car la mission officielle donnée à l'Armée en Algérie se résume alors en deux mots :  "pacification" et "maintien de l'ordre". Les "douars" (villages) qui nous entourent ont nom : OULED BEKHALED, OULED BOUZBIB (je cite les noms de ceux dont je me souviens). Dès la première sortie, nous nous rendons compte que, loin de sécuriser la population, nous l'inquiétons au contraire. Les braves gens de ces douars ont une trouille bleue des Africains, et paraissent terrorisés dès qu'ils nous aperçoivent. D'autant que nous sommes en charge du "maintien de l'ordre", et que nous pénétrons dans les mechtas, pour fouiller les lieux et les personnes, à  la recherche de suspects , d'armes et de munitions.  Au début, et tant que le capitaine LAURY sera présent, tout se passera à peu près bien, sans dérapage.

 

Une des premières opérations qui nous est confiée est la garde d'une ferme : la ferme INESTA. Les INESTA sont une famille de colons, qui tiennent une très grosse exploitation agricole, et qui craignent les incursions de ceux qu'en France on nomme "rebelles", mais qu'en Algérie on nomme " les fellaghas". Je commence à prendre conscience qu'une partie de notre mission pourrait bien avoir pour objectif la protection des colons et de leurs intérêts…

Le 24 mars, le Régiment part pour une vaste opération (toujours de "maintien de l'ordre" !…). Je reste de garde au Poste avec ma section. Mais nous suivons l'opération par la radio. Dans la matinée, j'entends un appel affolé : "Le capitaine a pris une balle dans le foie. Il est mort !". Je n'ai pas encore compris pourquoi je me suis mis soudain à pleurer. Il ne m'était pas proche. Il n'était pas mon ami. Il était simplement lui, un brave type, un brave père de famille, dont j'ai gardé la photo de ses enfants encore aujourd'hui. Mais surtout je commence à prendre conscience en même temps, et de l'absurdité de cette guerre que nous faisons à des gens qui désirent leur indépendance, et de la précarité de la vie humaine : tu es ici tout de suite, dans trente secondes tu n'y seras peut-être plus ! Cette expérience que je viens de faire, des milliers et des milliers de jeunes Français la feront, et ils mettront beaucoup de temps à la surmonter.

 

Le poste d'AIN KEBIRA

En attendant un nouveau capitaine, c'est mon copain Jean FLEUROT, sous-lieutenant de réserve, l'officier le plus ancien dans le grade le plus élevé, qui prend la direction de la compagnie. L'intérim durera peu de jours. Car voici qu'arrive le nouveau commandant de compagnie : le capitaine MARTINEZ, un pied-noir. Ca change ! L'Algérie, il connaît.

Il n'a pas envie de la voir indépendante. A part cela (si tant est qu'on puisse mettre cela à part !), il est sympa, ouvert, extrêmement jovial.

 

Et ça va changer, effectivement. Mais je n'arrive pas à faire le partage entre ce qui est de sa responsabilité, et ce qui revient à l'évolution de la situation globale en Algérie.

 

C'est vers cette époque, fin Mars début Avril que je commence à entendre parler de torture. Je descends un jour au Quartier Général du Régiment, et je vais dans le bureau de l'Officier chargé du Renseignement. Et il entreprend de nous raconter les tortures qu'il fait subir aux "suspects" qui sont interpellés lors des opérations de maintien de l'ordre : la baignoire (la tête dans l'eau jusqu'à ce que l'individu suffoque), la gégène (c'est la génératrice à pédale qui alimente les postes de radio, ou la génératrice à main qui alimente le téléphone de campagne : on branche une électrode sur l'oreille, et l'autre sur les parties génitales, et on tourne…), la pendaison par les mains liées dans le dos, les pieds touchant à peine le sol… "Tu vois, il faut arrêter quand on voit le gars bander, parce qu'on bande toujours avant de mourir !". J'écoute. Je suis sidéré. Mais pour un peu, je trouverais cela presque normal, puisque nous avons à faire à une guerre subversive, et que le renseignement est la clé de ce type de guerre.

 

Un copain m'a raconté par la suite qu'un soir, étant descendu lui aussi au Quartier Général du Régiment, le chef de bataillon lui a dit : "Untel… j'ai un travail pénible à vous demander. Nous avons un gus qui ne veut pas parler. On lui a tout fait. Il ne l'ouvre pas. Je vous charge de lui. Corvée de bois !". La corvée de bois, on connaissait : à la nuit tombante, on emmenait le type en dehors des limites du camp, et là, d'un coup de pistolet, ou avec un poignard, on le liquidait. Le copain lui dit : "Mon commandant, ne me demandez pas ça ! " – "Je n'ai que vous sous la main. C'est un ordre !". Et le copain partit pour sa corvée de bois. Il s'en souvient encore aujourd'hui, après plus de quarante années !

 

Durant les six premiers mois de 1957, la situation empira en Algérie. C'était le plein moment de la "Bataille d'Alger", dont nous entendions un peu parler, à la radio, et par les officiers qui étaient au courant. Plusieurs fois, au Poste, nous eûmes à subir les harcèlements des fellaghas. Vers minuit-une heure du matin, pétarades à l'extérieur. Branle-bas de combat général. Chacun rejoignait son poste de combat. On allumait les projecteurs… rien. Plus un bruit. C'était fini. C'était la guerre des nerfs.

 

J'ai le souvenir particulier d'un soir de harcèlement. Des hommes de troupe, des européens, s'étaient généreusement "saoulé la gueule" à la bière. L'un d'eux, un violent, s'étant disputé avec les autres, se mit à ouvrir le réseau de barbelés pour aller en dehors du camp. Avec bien du mal, et en s'y mettant à plusieurs, on réussit à l'en dissuader. Nous avions à peine terminé de refermer les barbelés que la pétarade éclata. D'un coup, le gars fut dessaoulé. Il venait de comprendre subitement que, s'il était parti, il était mort !

 

Le 20 avril, veille de Pâques, nous partons en opération dans le Djebel Filaoussene. Je marche en tête de ma section. A ma droite et à ma gauche, les deux voltigeurs de pointe, deux gars originaires du Nord de la France, deux jeunes ch'tis, ANDROWSKI et WOZNISIAK. Derrière moi, les sergents Simon KYELEM et Sekou TOURE, chacun avec son groupe, et le reste de la section.

 

Nous marchons dans le lit d'un oued asséché. Nous avançons. Il fait beau. Il fait très chaud. Le treillis colle à la peau. Quelle heure est-il ? Je ne sais pas. Face à nous, à environ 800 mètres, le Djebel domine la plaine. Nous sommes en zone d'insécurité, mais il ne se passe rien. Pour un peu, on dirait que la vie est belle!… …lorsque, tout à coup, ça canarde de partout. Mes deux voltigeurs de pointe tombent. Je me retourne pour donner les ordres à ma section. Je ne vois personne : tous les gars sont collés au sol, à l'abri de ce qu'ils ont pu trouver, une touffe d'herbe, un arbuste, un rocher…  Il est vrai que ces braves Africains ne comprennent rien à ce qu'ils viennent défendre en Algérie. Moi-même je n'y comprends pas grand'chose ! Je fais signe à l'infirmier de venir voir les blessés : "Ce n'est pas grave", me dit-il. Il donne les premiers soins. Et repart en rampant. Ca canarde toujours, de partout, eux d'en-haut, nous d'en-bas. Mais les tirs viennent de trop loin pour être précis et faire mouche. Le capitaine ESPARBET, qui  assure le commandement des sections en opération donne l'ordre de cesser le feu, afin que nous puissions repérer d'où viennent les tirs rebelles. On ne voit rien.

Et on n'entend plus rien. Car, en face, eux aussi ont cessé le feu. Et on attend… on attend…. Jusqu'au moment où nous nous rendons compte que les rebelles ont décroché. Alors, tout le monde se relève. Le capitaine vient vers moi, et me dit : "Bouland, chapeau, vous êtes resté debout au milieu de vos hommes !".

 

Vers le début du mois d'Avril, nous recevons au poste deux canons de 155 mm, de vieux engins à l'âge plus que respectable, d'une portée de 15 kilomètres, afin d'appuyer les troupes en opération. C'est à moi que le capitaine les confie ! Et j'accepte ! Pourquoi ? Peut-être tout simplement parce que c'est nouveau, et que j'ai toujours aimé ce qui est nouveau… Je me mets donc à étudier les tables de logarithme, afin de pouvoir calculer la portée et la dérive à donner à ces armes, selon la distance et la direction du tir. Et ma section est revue en fonction de sa nouvelle mission. Comme chaque tir est guidé par un avion, j'ai la certitude absolue que je n'ai jamais tué personne… sauf une fois, un âne ! Mais le capitaine MARTINEZ inventera un emploi non prévu des obus de ces canons. Il en fera placer tout autour du poste, reliés chacun au P.C par un cordon et un détonateur, afin de décourager les rebelles de venir nous harceler. Nous ne les utiliserons qu'une seule fois pendant mon séjour.

 

Un jour, je ne sais plus quand, le Caïd local (il ne s'agit pas du patron de la mafia, mais du chef d'un ensemble de villages) invita les officiers chez lui pour un méchoui. C'est pour moi un souvenir gastronomique inoubliable. Nous étions une quarantaine, notabilités autochtones et officiers, dans une grande salle magnifique, avec une vaisselle étincelante. On nous apporta sur un magnifique plat de cuivre ciselé un énorme mouton rôti à point. Servi avec de la semoule sucrée et des raisins secs, accompagné de jus de fruit frais… c'était grandiose ! C'est la seule expérience gastronomique qu'il m'ait été donné de faire là-bas.

 

Le 16 juin, la Compagnie partit de nouveau en opération, et je restai au poste, en appui, avec mes bonshommes et mes deux canons. L'opération se déroulait au Nord de la route de TLEMCEN, dans le djebel, juste face au poste. Nous suivions la progression des camions à la jumelle, lorsque, brusquement, je vis un énorme nuage de poussière s'élever au passage de l'un d'eux. Une mine venait d'exploser. Nous apprîmes peu après que plusieurs hommes étaient blessés, et que le caporal-chef QUEMENER était mort.

 

Qui était le caporal-chef Joseph QUEMENER ? Originaire de PARIS (il disait Paname), c'était  un véritable titi parisien, un parigot pure souche. Il avait été adjudant de la Légion étrangère, qui, à la suite de je ne sais quoi, avait été dégradé, et était redevenu caporal-chef dans l'Infanterie coloniale. Né en 1927, il avait trente ans. Il envisageait déjà le moment où il devrait

 

que vous voulez que je fasse quand je serai démobilisé ? Je serai tueur à Pigalle. On ne m'a jamais appris qu'à tuer; c'est la seule chose que je sais faire". Fort heureusement, au lieu de finir sous la guillotine, il est mort ce jour-là; mort pour la France dit-on. C'est la réflexion que je me suis faite en apprenant sa mort…

 

Zone de Texte:  
"Maintien de l'ordre" ou "Pacification" ?
Et les opérations de "maintien de l'ordre" continuaient. Je mets l'expression entre parenthèses, car elles m'apparaissaient davantage comme des opérations de création de désordre.

 

Ces opérations étaient pratiquement toujours menées sous la responsabilité du chef de bataillon, ou de son adjoint, et se déroulaient, à partir de Mai-Juin 1957 selon le même scénario.

 

Apprenant qu'une troupe de fellaghas avait séjourné dans un village l'une des nuits précédentes, nous organisions l'encerclement du village et faisions sortir les habitants (c'est-à-dire les femmes et les enfants) de leurs maisons. Nous entreprenions alors la fouille de ces maisons, et si nous découvrions quelque chose, nous mettions le feu aux maisons. Si nous rencontrions un ou deux hommes, nous les ramenions au poste. Ils acquéraient alors le qualificatif de "suspects", et ils étaient enfermés dans un enclos, avec le titre de P.I.M (Prisonniers d'Intérêt Militaire).

 

Un jour où j'étais resté au poste, quelques hommes de la Compagnie allèrent visiter l'un des petits hameaux qui jouxtaient le Poste. Quelques heures après, ils revinrent, amenant avec eux une jeune fille d'environ 17 ou 18 ans, qu'ils qualifiaient de "suspecte". Lorsqu'ils revinrent, j'étais occupé à je ne sais quelle tâche. Mais une ou deux heures plus tard, pris d'un doute, j'allai faire un tour dans le local où ils l'avaient enfermée. Et j'appris qu'ils "se l'étaient faite" à plusieurs, c'est-à-dire qu'ils l'avaient violée. Je la pris aussitôt sous ma responsabilité. La pauvre fille criait, pleurait, était terrorisée. Je tentai en vain de la rassurer. Et je la mis dans un local, en interdisant à quiconque de l'approcher. Tout se passa bien dans la journée. Mais le lendemain matin, à mon lever, j'appris que le commandant de compagnie avait donné ordre à deux sous-officiers de l'emmener pour la "corvée de bois". Et peu après, j'entendis les deux sous-off raconter avec force détails et force plaisanteries, comment ils l'avaient égorgée dans un ravin, près du camp…

 

J'interromps ici mon récit pour une réflexion.

 

Car je me rends compte que je ne donne aucune date précise, rien que des approximations. A part les dates de la mort du Capitaine LAURY et du Caporal-chef QUEMENER, dont j'ai trouvé trace sur le site Internet www.memoire-des-hommes.fr. C'est que, là-bas et en ce temps-là, les jours suivaient les jours, sans distinction entre semaine et dimanche. Personnellement, je n'ai pu participer à la Messe qu'une seule fois pendant mon séjour en Algérie, lorsque j'ai eu la chance de suivre une récollection réservée aux séminaristes, organisée par l'Aumônerie militaire. Nous étions dans le pays de nulle-part, dans un monde autre que le monde ordinaire, pour accomplir une tâche à laquelle rien ne nous avait préparé, mais dont nous prenions peu à peu conscience.

 

Néanmoins, jour après jour, le temps avançait. En Août 1955, j'étais parti pour un service militaire de 18 mois. Qui avait été repoussé à 21 mois, puis à 24 mois, puis à 27 mois. Traditionnellement, dans l'Armée, lorsqu'un appelé parvient à cent jours de son retour à la maison, il fête le "Père Cent". Personnellement, j'ai fête quatre fois le "Père Cent" ! Si bien qu'en Septembre 1957, lorsqu'arriva l'avis de ma libération, je ne poussai aucun cri de joie. J'attendis d'être absolument certain. Et encore ! Je me souviens que le matin de mon départ, alors que je devais rejoindre le P.C du Bataillon dans l'après-midi, je travaillais à un plan de regroupement des habitants des villages d'alentour dans un village qui devait se construire près du Poste.

 

C'est ainsi que, je ne me souviens plus quel jour d'Octobre 1957, j'embarquai à ORAN pour rejoindre MARSEILLE, où mes parents m'attendaient. Ils avaient tenu à faire le voyage. Car nous ne nous étions pas vus depuis plus d'une année !

 

Je les avais quitté encore jeune et naïf. C'est un homme qu'ils retrouvèrent.

 

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