Chapitre 13

 

 

REFLEXIONS sur ma guerre d'ALGERIE

 

 

 

A la fin de l'année 2000, soit près de quarante années après la fin de la guerre en Algérie, la question de la torture a été pour la première fois, publiquement exposée dans les media. Un jour, au début du mois de Décembre, subitement, sans réfléchir, je me suis mis face à l'ordinateur, et j'ai envoyé ce courrier électronique au journal "Le Monde", qui l'a publié le 11 de ce même mois :

 

J'ai soixante six ans et je suis prê­tre. A vingt-deux ans, à ma sortie de l'école d'officiers de réserve, j'ai « choisi» le 5' régiment de tirailleurs sénégalais, basé à Oujda, à la frontière maroco-aIgérienne. Deux ou trois mois plus tard, ce régi­ment déménageait à Nedromah, en Algérie. A l'époque, jeune sémina­riste, gentiment conservateur (cela va sans dire) mais inconscient de l'être, je ne connaissais rien à la poli­tique et j'ignorais les raisons exac­tes pour lesquelles la France devait «maintenir l'ordre» en Algérie. J'ai donc participé à des «opérations de maintien de l'ordre».

 

J'ai vu des douars incendiés par nous, en représailles, parce que nous avions découvert un fellagha caché dans une cave. J'ai vu l'offi­cier de renseignement du régiment «interroger» des «suspects» avec la «gégène» ou par la méthode de l'étranglement progressif, jusqu'à la limite. de l'asphyxie. J'ai côtoyé des sous-officiers qui, après avoir violé une jeune fille raflée lors d'une opération, se vantaient devant les copains de l'avoir égor­gée à la limite du camp. J'ai connu des chauffeurs de camion qui fai­saient un écart brusque vers la droi­te pour «foutre en l'air un Bougnou­le ». Et j'ai vu aussi des Algériens égorgés par des fellaghas sur le bord de la route, les parties génita­les dans la bouche.

 

Je suis intervenu quelquefois. J'ai peut-être sauvé deux ou trois vies. C'est peu. Mais surtout, rentré en France après vingt-sept mois d'ar­mée, j'avais le sentiment d'avoir fait une sale guerre. J'avais honte. J'ai toujours honte. Mais je me suis juré de toujours m'intéresser à la politique.

 

Pendant près de quarante années, je n'avais rien dit. Chaque fois que la conversation venait à aborder ce sujet, je disais : "Il y a des choses que j'ai vues, et dont je ne parlerai jamais !". Et puis, un peu partout en France, la parole s'est libérée tout d'un coup. Il a suffi pour cela qu'un général à la retraite déclare publiquement avoir personnellement torturé et assassiné pour que d'autres parlent.

 

Au chapitre précédent, je cite le cas d'un copain à qui le chef de bataillon a ordonné d'aller en "corvée de bois", et qui a, personnellement, tué un Algérien. Cet ami ne s'en est jamais remis, et ne s'en remettra jamais. Certes, il a mené une vie professionnelle et familiale, apparemment normale, mais la blessure ouverte ce jour-là par cet ordre-là, ne s'est toujours pas refermée.

 

Toute une génération, soit des centaines de milliers de jeunes Français, est passée par l'Algérie, et a vécu, de près ou de loin, de telles expériences. Elle en est restée marquée.

 

On nous a trompés.

 

A vingt ans, nous étions idéalistes, et surtout nous étions naïfs. Les gouvernants de l'époque nous ont envoyé là-bas. Nous y sommes allés. Nous ne connaissions rien de l'Algérie. A l'école, nous n'avions appris que les départements algériens : ORAN, ALGER, BONE et CONSTANTINE. Mais l'histoire véritable de la colonisation, les intérêts économiques en jeu, l'état véritable de la population, l'histoire de la civilisation, personne ne nous en avait jamais rien dit.

 

Nous avons découvert aussi là-bas l'état moral lamentable des officiers de l'armée française. Certains, qui avaient été résistants pendant la seconde guerre mondiale, avaient été envoyés en Indochine pour combattre l'influence communiste. Ils avaient cru à la justesse de la cause. Et le 8 mai 1954, ils avaient connu l'humiliation de Dien Bien Phû. Surtout, ils avaient découvert une sale guerre, la guerre révolutionnaire; une guerre qui ne dit pas son nom; une guerre où l'ami du jour se transforme la nuit en ennemi; une guerre où il importe d'exploiter le plus vite possible le renseignement. Et où il importe donc de recueillir le plus vite possible ce renseignement, au besoin par la torture.

 

En écho à mon témoignage dans le journal "Le Monde", j'ai reçu quelques lettres, dont celle d'un ami qui avait été aumônier militaire en Algérie, et qui écrivait : "Il m'est arrivé deux fois de recevoir les confidences d'officiers pleurant de honte en me racontant leur pratique, mais qui remettaient ça le lendemain. Celles aussi, faussement cyniques, d'un capitaine, ancien déporté, qui "expérimentait" sur les prisonniers les tortures qu'il avait subies dans les locaux de la Gestapo…".

 

Quelques semaines après la parution de ce témoignage, j'ai été contacté par le réalisateur de télévision Patrick ROTMAN, qui préparait un film sur la torture en Algérie, et me demandait si j'accepterais de témoigner. Je lui ai répondu positivement. Il est venu quelques temps après avec son équipe. Nous avons passé un après-midi ensemble, à enregistrer. Il a ensuite rencontré d'autres témoins. Et il a produit : "L'ennemi intime", un film de trois heures. Le titre de ce document est  doublement bien choisi, puisqu'il désigne à la fois l'algérien, proche de la France, à qui nous faisions la guerre; et cet autre ennemi qui est en chacun de nous, et que nous, chrétiens, nommons "Satan", l'Adversaire. Celui dont saint PIERRE parle ainsi : Votre adversaire, le diable, est en vous comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer…". C'est exactement cette expérience que nous avons faite là-bas. Je sais maintenant que la bête est toujours à l'affût, en chacun de nous, et qu'elle se manifeste chaque fois que les conditions lui sont favorables. Si, personnellement, je n'ai pas torturé, ce n'est pas parce que j'étais meilleur que les autres. C'est parce que j'étais séminariste, et qu'on m'a épargné d'avoir à le faire. En ce sens, je suis solidaire de ceux qui l'ont fait.

 

C'est pourquoi j'admire beaucoup ceux qui ont eu le courage de dire non. Et en tout premier le général PARIS de la BOLLARDIERE qui, cette même année 1957 où j'étais là-bas, démissionna de l'Armée, pour dénoncer les pratiques criminelles dont il était témoin. Mais cela, nous ne le sûmes que très longtemps après notre retour en France…

 

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