Chapitre 15

 

 

43 rue Félix Faure - LE HAVRE

 

1- Les débuts

 

 

C'est, je pense, vers le 20 septembre que je rejoignis mon premier poste : l'Institution saint JOSEPH, 43 rue Félix Faure au HAVRE.

 

Nous étions  trois nouveaux ordonnés nommés au HAVRE : Yves GRANDGUILLOT à la paroisse saint François; Dominique LEROY à la paroisse sainte Cécile, pour la nouvelle église saint Paul dans le quartier d'Aplemont; et moi-même à l'Institution saint Joseph. André ROBIAL n'était pas loin de nous, à MONTIVILLIERS.

 

Personnellement, je n'étais pas en territoire inconnu, puisque j'avais déjà enseigné dans cette Institution durant l'année scolaire 1954-1955. Cinq années, en soi, ce n'est pas grand'chose, mais ces cinq années-là, pour moi, équivalaient à un siècle ! Tant d'évènements s'étaient déroulés ! Je n'étais plus le même homme. Et, de plus, j'étais prêtre. Je veux dire que je me sentais partie intégrante du corps des responsables.

 

Mon déménagement fut rapide : dans le Tôlé Citroën du Grand Séminaire, conduit par Marcel LE ROULLEY, je mis une cantine et une valise pleines de mes affaires personnelles, mon vélomoteur… et c'est tout ! Et j'emménageai dans mon nouveau logement, une chambre du second étage à l'Ouest, dont le fenêtre ouvrait sur le grand large, et était située juste en face de la salle de bains de Pierre COURANT, qui avait été Maire du HAVRE et ministre de la Reconstruction dans les années 1950.

 

L'Institution saint JOSEPH était (est toujours) située rue Félix Faure, la rue qui domine toute la Ville basse du HAVRE, où se trouvaient les villas des grands négociants protestants (RUFENACHT, REINHART, HAUSER, SIEGFRIED), et d'où l'on embrasse tout le panorama de l'estuaire de la Seine, depuis HONFLEUR jusqu'à CAEN. Elle a été construite en 1953 sur le terrain de l'ancienne propriété du Président Félix Faure. A la rentrée 1960, on y comptait 428 élèves dans 17 classes, de la 6° à la Terminale; et 164 élèves en 7 classes de la 11° à la 7°.

 

Je m'étais donné un objectif : bien que professeur, rester en contact avec la vie paroissiale. Cela m'était facile. La paroisse saint François, où Yves était vicaire, était toute proche de la paroisse Notre-Dame, où un de ses  copains d'école, Michel SAILLY, était lui-même vicaire. Je n'avais pratiquement pas connu Michel SAILLY au Séminaire, puisqu'il avait été ordonné prêtre l'année où j'étais revenu d'Algérie. Mais, par lui, j'entrai en relation avec son curé, l'Abbé André FOERSTER, ancien professeur à saint JOSEPH. Nous fîmes affaire, et c'est ainsi qu'il fut décidé que je célébrerai une messe chaque dimanche, et que j'aurai la responsabilité de la première année de catéchisme. Le mercredi 28 septembre, je participai à la réunion de rentrée des catéchistes de la paroisse. Et le dimanche 2 octobre, à 11 heures 45, je célébrai ma première messe dans l'église Notre-Dame.

 

Jusqu'au départ de Michel pour la paroisse de Notre-Dame de GRAVENCHON, en 1965, j'assurerai ainsi ce double service. Et je déjeunerai très régulièrement chaque dimanche midi chez lui, avec ses parents. De 1965 à 1968, je n'assurerai plus qu'une messe chaque dimanche.

 

J'ai déjà dit qu'au Séminaire, nous étions quatre copains : Jean LE GUEN, Marcel LE ROULLEY, Yves GRANDGUILLOT et moi-même. Jean avait été nommé vicaire à la paroisse saint SEVER de ROUEN. Marcel avait été prié d'aller consulter le Père BERNAERT, psychanalyste, et son ordination avait été repoussée à l'année suivante. Au HAVRE seul restait Yves. Il me fit connaître sa mère, qui demeurait près de l'église Notre-Dame. Ce fut le début d'une très longue amitié, et d'un grand respect réciproque. Pendant des années et des années, jusqu'à son entrée en maison de retraite, j'y allai le dimanche, et chaque fois que j'en éprouvai le désir. Elle me considérait comme l'un de ses fils (elle avait eu neuf enfants, cinq garçons et quatre filles, l'un des garçons était mort à 14 ans). Et je fus considéré par les enfants comme un véritable frangin. A tel point que, pour les nombreux neveux et nièces qui naquirent par la suite, j'étais un tonton comme les autres.

 

A l'époque, les vicaires de l'Ouest de la Ville basse se retrouvaient une fois par mois, un dimanche soir, pour dîner ensemble. Avec Jean GRICOURT, je m'intégrai à ce groupe. En 1960, il comprenait : Gérard HAUCHECORNE, aumônier du Lycée de Jeunes Filles; Michel RUDY et Francis HENOCQUE, vicaires à la paroisse saint JOSEPH; André LOUIS et Adrien VASON, vicaires à la paroisse saint VINCENT de Paul; Michel SAILLY, vicaire à Notre-Dame; Yves GRANDGUILLOT, à saint FRANCOIS; Jean GRICOURT et moi-même, professeurs à Saint Jo.

 

Ce groupe continuera longtemps, environ une vingtaine d'années. Certains, nommés ailleurs, loin du HAVRE, ou qui choisiront de quitter le ministère, le quitteront. D'autres le rejoindront, certains n'y restant qu'un temps, d'autres jusqu'à leur départ du ministère, d'autres jusqu'à la dissolution : Claude CHAPPELIN, Daniel DUPONT, Dominique LEROY, Michel LEPRETRE. Au début, retenant la date sur mon agenda, je notais : J.P (Jeunes Prêtres); après dix années : P.Q.R (Prêtres Qui se Réunissent). Claude continuera jusqu'au bout de noter : J.P. Ces rencontres mensuelles me permettront de rester en relation avec des copains insérés dans un ministère différent du mien, et que je n'aurais pas eu l'occasion de rencontrer ailleurs.

 

DEUX ANNEES à la FACULTE des LETTRES

 

Le Supérieur de l'Institution saint JOSEPH était, depuis 1955, l'Abbé Jacques CAHIERRE. Avant la fin de l'année scolaire précédente, il avait demandé à l'Archevêque de ROUEN (il n'existait pas encore de diocèse du HAVRE) de lui donner un prêtre-professeur pour enseigner le Français et le Latin. Dans un premier temps, l'Archevêque lui avait répondu qu'il n'avait pas de prêtre disponible. Puis, dans un deuxième temps, il m'y avait nommé. Mais, entre temps, le Père CAHIERRE avait cherché ailleurs. Et il avait trouvé un laïc qui ferait bien l'affaire. Si bien que, lorsqu'il apprit ma nomination, il ne savait plus quoi faire de moi. Il me demanda donc d'assurer quelques cours de Français et de Latin en 6° et en 5°, et de commencer à préparer une licence de Philosophie. Ce que je fis. Cette année-là, j'assurai quelques heures d'enseignement du Français et du Latin en 5°3 et 6°4. Chaque Mercredi soir, je prenais le train pour ROUEN, je passai la nuit chez mes parents; et, à 8 heures le jeudi matin, j'étais à la Faculté des Lettres, rue Beauvoisine, qui dépendait encore de l'Université de CAEN.

 

Je préparai une licence. C'est-à-dire qu'il me fallait d'abord préparer et passer l'examen de Propédeutique, autrement nommé "Certificat de Littérature Générale Classique". Je me remis donc à l'étude de la Philosophie,  du Français, du Latin et du Grec.

 

Reprenant des études supérieures, neuf années après le Baccalauréat, et après tout ce que j'avais vécu, j'avais du mal. C'est alors que je me rendis compte qu'au Séminaire, j'avais désappris à travailler intellectuellement. Nous étions tellement différents les uns des autres,, que les Professeurs s'alignaient tout naturellement sur les plus faibles. Je passai neuf heures sur la première version grecque que le professeur nous donna ! Je n'aurais jamais pu penser que j'étais si rouillé ! Néanmoins, à la fin de l'année, j'obtins le fameux Certificat. Je me souviens encore du thème de la Dissertation philosophique : "Optimisme et Espérance". Et, en Octobre 1961, j'entrai en première année de licence de Philosophie.

 

J'ai gardé le souvenir de deux professeurs : Messieurs LAGAE et MATARASSO. Le premier enseignait la Philosophie, le second la Sociologie. LAGAE était un type très doué, mais malheureusement très fumiste. Il arrivait en cours, pratiquement les mains dans les poches ! J'appris d'un ami qui le connaissait qu'il avait commencé une thèse depuis de nombreuses années, qu'il ne finissait pas. Rencontrant un jour un collègue, celui-ci lui demande : "Alors, ta thèse ? " – "Ca suit son cours !" – "Qui est ton patron ? " – "C'est Untel !" – "Mais il est mort depuis deux ans !". MATARASSO était lui extrêmement sérieux. Nous avions quelquefois quatre heures de cours à la suite, d'où nous sortions complètement crevés.

 

Je me trouvais, sur les bancs de l'Amphi, avec des religieuses de la Providence, elles en habit, moi en soutane. Sans problème de cohabitation avec les autres étudiants.

 

A la fin de l'année, je fus recalé à l'examen.

 

Je réfléchis alors, et, au début des vacances de l'été 1962, je demandai rendez-vous à Monseigneur MARTIN, Archevêque de ROUEN. Je fis le point avec lui sur les débuts de mon ministère, et lui dis mon désir de ne pas continuer les études de licence. Il me conseilla d'en parler au Supérieur. Ce que je fis. Le brave Père CAHIERRE était déçu. Mais il était prêtre avant tout, et comprenait qu'un jeune prêtre ne désire pas s'engager pour de longues années de professorat. Il m'autorisa donc à cesser. Fin de ma carrière universitaire .

 

La vie à saint JO.

 

A la rentrée 1960, nous étions 11 prêtres, professeurs à l'Institution Saint Joseph, autrement appelé Saint Jo : Jacques CAHIERRE, Supérieur; puis, par rang de nomination : Albert SAUVAGE (1928), Jean-Paul LEROUX (1938), Marcel CATELAIN (1939), Gilbert EDOUARD (1940), Jean GRICOURT ( 1947), Claude LODIN (1948), Michel LEFEBVRE (1950), Fernand BOIVIN (1955), Pierre BERNARD (1958) et moi-même.

 

Insécurité… déjà !

Extrait du Bulletin de St Jo – Septembre 1961

 

LES « ESCALI ERS»

 

Des Parents m'ayant demandé quelques éclaircissements, je réponds ici collectivement..

Depuis quelques années, il s'est produit plusieurs fois les incidents regrettables que l'on devine à l'égard de tels de nos jeunes Elèves circu­lant seuls dans les escaliers des Noyers, Beasley, du Funiculaire ou autres, ces voies tortueuses se faisant parfois le refuge de certains déséquilibrés.

Aussi est-il bon de tenir nos jeunes enfants de 11° à 7° à l'écart de ces itinéraires. Ceci explique que je leur aie interdit cette année, comme les années précédentes, d'emprunter des chemins autres que la rue Félix-Faure et la rue Germaine Coty pour gagner à pied la ville basse.

Abbé CAHIERRE Supérieur

La veille de ma première rentrée, je participai pour la première fois à ma première réunion de professeurs. Avant d'entrer dans la Salle des Profs, l'Abbé SAUVAGE, 56 ans à l'époque, trente-deux années de présence, me prit la main, et me dit : "Bonjour, Monsieur le Supérieur !". Et devant mon air interloqué, il poursuivit : "T'es là pour ça, mon gars !". D'un coup, je me vis engagé pour quarante années dans la Maison !

 

L'Abbé SAUVAGE était une figure ! Très massif d'apparence, bourru, solitaire, mais malheureux de l'être, royaliste de surcroît, il ne pouvait pas s'empêcher de dire ce qu'il pensait, comme il le pensait, au moment où il le pensait. Ce qui faisait de lui un excellent professeur de Troisième (Français-Latin-Grec), car il y avait en lui un vieux reste de révolte adolescente.

 

Lorsque j'arrivai à Saint Jo, en Septembre 1960, l'Enseignement "libre" était en pleine effervescence. La Loi Debré avait été votée le 31 décembre 1959, permettant aux Etablissements qui en feraient la demande de conclure avec l'Etat, ou bien un Contrat simple (seuls les Professeurs étaient rétribués sur les mêmes bases que les Maîtres Auxiliaires du Public), ou bien un Contrat d'Association ( l'Etat rétribuait les Professeurs comme dans le Contrat simple, mais, en plus, versait un forfait proportionnel au nombre d'élèves). Il y avait donc bagarre, entre les Etablissements qui ne voulaient conclure que le Contrat simple, et ceux qui voulaient passer immédiatement au Contrat d'Association. Il y avait même bagarre à l'intérieur des Etablissements, entre tenants de l'un et tenants de l'autre. A Saint Jo, Jean GRICOURT était le chef de file des partisans de l'Association; Jacques CAHIERRE, préférant jouer la prudence, ne voulait conclure qu le Contrat simple. En fin de compte, c'est le Contrat d'Association qui fut conclu entre l'Etat et Saint Jo. Lorsque je repense aujourd'hui à cette époque, et à l'évolution de l'Enseignement catholique comme à l'évolution de ses rapports avec l'Etat, notamment après 1986, je mesure le chemin parcouru. Et je constate qu'il serait maintenant impossible de faire marche arrière…

 

A Saint JO, j'avais retrouvé Pierre BERNARD, que j'avais connu au Séminaire en 1957-1958. Après avoir exercé la profession d'électricien, il était entré au Séminaire des Vocations tardives, et avait ensuite intégré celui de ROUEN. Il avait été ordonné prêtre deux années avant moi, en Juin 1958. Avec lui, Jean GRICOURT et l'Abbé Jean-Paul LEROUX, nous décidâmes un jour – je ne sais plus quand – de nous retrouver régulièrement, chez l'un ou chez l'autre, pour échanger et prier. Ce que nous fîmes pendant deux ou trois années. Jean-Paul LEROUX était notre ancien. Alors que Jean GRICOURT avait 38 ans, Pierre BERNARD 39, et moi 26, lui avait déjà 49 ans. C'était un mystique, aimant l'isolement, pince-sans-rire, homme de bon conseil, mais d'une susceptibilité et d'un entêtement pas possibles !

 

Un seul exemple. Le 29 octobre 1961, c'était l'inauguration et la bénédiction de la Chapelle. Le Père CAHIERRE avait demandé à Monseigneur BLANCHET, Recteur de l'Institut Catholique de PARIS, de co-présider la cérémonie avec Monseigneur MARTIN, Archevêque de ROUEN. Monseigneur BLANCHET avait naguère été Supérieur de Saint Jo, avant d'être nommé Evêque de SAINT DIE. Tout se déroula parfaitement bien, jusqu'à la fin du repas. Le Supérieur prit alors la parole pour remercier tous ceux qui avaient contribué au financement et à la construction de la Chapelle… en oubliant simplement l'Abbé LEROUX, qui en avait financé la plus grande partie. Celui-ci ne dit rien. Mais le soir, nous ne le vîmes pas au repas. Le lendemain matin, il avait affiché un petit papier à sa porte : Absent du HAVRE. Pendant quinze jours, il assura ses cours, prit ses repas avec nous sans rien dire. Puis tout redevint comme s'il ne s'était rien passé.

 

Les repas se prenaient dans une salle à manger particulière, située au rez-de-chaussée, côté rue Félix Faure. Quelques professeurs laïcs venaient partager le déjeuner du midi. Le matin, nous prenions chacun séparément le petit déjeuner. Le soir, nous nous retrouvions à 19 heures entre prêtres. Il y avait une règle intangible : jamais nous ne parlions boulot ! Il nous arrivait de nous étriper sur des questions politiques (la guerre d'Algérie n'était pas terminée, et nous n'étions pas tous de fervents partisans du Général !), sur des questions sociales, éventuellement sur des questions religieuses, mais jamais nous ne parlions des élèves, ni de la vie de "la Maison", comme nous disions.

 

 

l'image-souvenir de l'inauguration de la Chapelle

 

A partir de 1962, avec un copain laïc, Claude SCHLUMBERGER, nous instituâmes un rite qui a perduré jusqu'à aujourd'hui : le café à 10 heures. Nous prîmes l'habitude, tous deux d'abord, bientôt rejoints par Marcel CATELAIN et Gilbert EDOUARD de filer à l'office pendant la récréation de 10 heures, et de nous faire un café.

 

Quelques mots sur Claude SCHLUMBERGER, car il ne fut pas pour rien dans mon évolution.

 

En 1961, il avait 33 ans. Beau garçon, bon vivant, amateur de bons repas et de bons vins, il était professeur de toutes les matières littéraires qu'on lui proposait d'enseigner, mises à part les langues ! Il lisait tous les romans qui sortaient, et parlait du Nouveau Roman comme personne, mais aussi du XVIII° et du XIX° siècle. Il était passionné de Jazz. Entendant un enregistrement, il était capable de donner le nom des interprètes, avec le lieu et la date de l'enregistrement. Il dessinait une carte de Géographie à main levée, de mémoire. Il pouvait faire un cours d'Histoire les mains dans les proches. Bref, un peu fumiste, mais véritablement génial. A part cela, aucun diplôme ! Mais c'était l'époque où les professeurs étaient rares. Et, dans l'Enseignement libre, les chefs d'Etablissements engageaient qui ils trouvaient. SCHLUM, ça avait été une bonne trouvaille.

 

Le paradoxe c'est que, dans cet établissement catholique d'enseignement, où enseignaient onze prêtres, il était agnostique. Et il n'était pas le seul ! C'était là la marque particulière de Saint Jo. On n'y a jamais demandé à un enseignant ou à un employé, avant de le recruter, s'il allait à la messe le dimanche, s'il était baptisé ou s'il était marié religieusement. Saint Jo était un établissement libéral. En revanche, on n'y a jamais transigé sur les questions de moralité, ce qu'on nomme aujourd'hui pédophilie. J'ai été témoin du renvoi d'un professeur, un jour, et d'un surveillant, une autre fois, dans l'heure qui a suivi la preuve irréfutable qu'ils avaient touché à un élève.

 

Avec SCHLUM, nous avons parlé des heures entières. De tout. De littérature et de Foi, d'Histoire et de Politique, de Jazz beaucoup et de Musique en général. Je ne sais le bénéfice qu'il en a retiré, mais ces conversations m'ont aidé à réfléchir, à me situer, à prendre position par la suite. Et, autre paradoxe, elles m'ont aidé à préciser ma foi.

 

Au début de l'année 1964, pour des raisons financières uniquement, il fit la demande de partir en Afrique, dans le cadre de l'Assistance technique. Il quitta donc Saint Jo en Décembre, pour rejoindre BUJUMBURA, au Burundi. C'est moi qui hérita, impromptu, la responsabilité de l'enseignement du Français en classe de 1°, à Saint Jo et à Saint Roch, Pensionnat de filles proche de Saint Jo. Il partit avec sa femme, qui était une jolie petite brune. Lorsque je le revis un an plus tard, il était seul, sa femme avait suivi un aventurier qui s'était plus intéressé à elle que son mari … Il repartit. Je ne l'ai plus jamais revu. J'ai appris sa mort vers 1990.

 

Autre cas particulier dans le corps professoral de l'époque : Juan DURAN-BASTE. Ancien avocat à MADRID (à moins que ce ne soit BARCELONE), opposant farouche à Franco, il s'était enfui d'Espagne, avait erré un peu partout, exerçant tous les métiers qu'on lui proposait, avant d'atterrir au HAVRE.  Je ne sais pas comment il avait été engagé à Saint Jo, mais, bien qu'il n'eut aucun diplôme, c'était un excellent professeur de langue espagnole. Tenue toujours impeccable, costume trois pièces, cravate assortie, parfum discret, l'allure un peu précieuse, très homme du monde, mais collègue extrêmement sympathique, avec qui nous avions les uns et les autres plaisir à discuter… sauf Albert SAUVAGE, bien évidemment. Son avis était souvent très juste en Conseil de Classe.

 

Les amitiés durables nées à Saint Jo

 

A Saint Jo comme dans tout établissement catholique, chaque élève devait se choisir un confesseur particulier. Chaque prêtre "suivait" ainsi une bonne vingtaine de garçons, certains plus, d'autres moins. Régulièrement, chaque élève était invité à rédiger un "billet de confession", un papier sur lequel ils demandait à rencontrer son confesseur. Ce papier était remis au prêtre. Et le prêtre, un jour, invitait le jeune garçon à venir se confesser.

 

Cela paraît maintenant d'un autre âge, proche de l'Inquisition. Mais, grosso modo, dans l'ambiance de Saint Jo, ça se passait bien.

 

C'est ainsi que j'eus l'occasion de rencontrer le jeune Alain, dont je ne donne pas le nom, puisqu'il s'agit d'une connaissance faite par le ministère de la confession. Il parla de moi à ses parents, à son oncle et à sa tante, qui me connaissaient, car ils habitaient le Quartier Notre Dame, et venaient le dimanche à la messe que je célébrais. Et, de proche en proche, j'entrai en amitié avec la famille. Cette amitié s'est un peu distendue, avec le temps et l'évolution de chacun, mais elle perdure depuis fin 1960 jusqu'à maintenant. J'ai assisté son oncle mourant, et célébré ses funérailles.  J'ai participé aux funérailles de son beau-frère. J'ai célébré les funérailles de sa mère.

 

La famille LE COURTOIS, je l'ai connue autrement. Et c'est pourquoi je cite leur nom.

 

A la rentrée scolaire 1961, le Père CAHIERRE me prévint qu'il me confiait, dans la classe de 6°2, dont j'étais titulaire (on dirait aujourd'hui professeur principal), un jeune hémophile. Ses parents tenaient à ce qu'il suive une scolarité normale, avec des camarades normaux, plutôt que de le mettre en institution spécialisée. Je fis donc connaissance du jeune Pierre LE COURTOIS. Son hémophilie se manifestait par des crises d'hémarthrose : pour un rien, son genou se mettait à enfler, jusqu'à doubler de volume. Il souffrait alors d'une douleur suraiguë, qui nécessitait, pour le calmer, qu'on lui administre du palfium, un antalgique plus fort que la morphine, une véritable drogue. La crise durait une quinzaine de jours. Il les passait allongé, dans le noir, car la lumière avivait sa douleur. Puis, brusquement, un matin, il demandait un sandwich. La crise était résolue ! Le problème, c'est qu'après quinze jours de palfium, il avait tout oublié de ce qu'il avait appris auparavant.

 

Bien évidemment, je rencontrai sa mère dès le début de l'année. Nous sympathisâmes. Elle m'invita. Et je fis connaissance du père et des deux sœurs. C'est d'ailleurs chez eux que j'eus l'occasion de boire mon premier verre de whisky, et de voir pour la première fois à la télévision "Cinq colonnes à la une".

 

Peu à peu, notre amitié s'approfondit. Au point qu'il me suffisait de donner un simple coup de téléphone à leur Agence pour prévenir que je viendrais dîner le soir. Certains soirs, les enfants disaient : "Ah ! l'Abbé vient ! Chic, on va bien manger !". Cette amitié n'a cessé qu'avec la mort de Micheline, la mère de Pierre, en 2002; et celle de Jacques, son père, en 2003. Quant à Pierre, il est mort le 9 décembre 1989, des conséquences d'une transfusion avec du sang contaminé.

 

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