Chapitre 16

 

 

43 rue Félix Faure – le havre

 

2 – Les RESPONSABILITES

 

 

J'avais passé ma première année, de septembre 1960 à juin 1961, sans assumer d'autres responsabilités que les cours à Saint Jo, les cours en Fac de Lettres et le service à la paroisse Notre Dame.

 

Dès la rentrée scolaire de 1961, il y eut du changement. J'acceptai d'être aumônier d'une Unité des Guides de France, d'une Equipe Enseignante, de participer au Club Citoyens 60, et de suivre la J.E.C.

 

Les GUIDES de FRANCE

 

Depuis une année déjà, j'allais pratiquement chaque dimanche chez Madame GRANDGUILLOT, la mère d'Yves. Des huit enfants (je ne compte pas Michel, qui était décédé à 14 ans ), les quatre garçons avaient quitté la maison : Pierre, marié à Rina, habitait en région parisienne; François, marié à Danièle, habitait encore au HAVRE, mais devait déménager dans le courant de l'année; Roger, marié à Nicole, demeurait quelque part en France (j'ai oublié où); et Yves était vicaire à Saint François. Les quatre filles étaient encore avec leur mère : Marie-Thérèse (23 ans), Anne (21 ans), Geneviève (19 ans) et Maguy (17 ans).

 

Dans la famille GRANDGUILLOT, tous, garçons et filles, étaient passés par le Scoutisme. Maguy était encore chez les Guides Aînées, et Anne était cheftaine de la 2° Compagnie des Guides de France. C'est elle qui me demanda un jour si j'accepterais d'être l'aumônier de cette Unité, car l'Abbé André LOUIS,  vicaire de la paroisse saint Vincent, où se trouvait leur local, n'était pas assez présent.

 

Je n'avais jamais participé, ni de près ni de loin, à des rencontres avec des filles. Je n'avais donc aucune connaissance de la psychologie féminine (mise à part celle de ma mère !). J'acceptai donc sa proposition, un peu du bout des lèvres, mais avec les encouragements de Yves. Non seulement je ne le regretterai jamais, mais surtout, je resterai 15 années dans le Mouvement, jusqu'en 1975.

 

C'est ainsi que, en Juillet 1962, je participai à mon premier camp avec la Compagnie. C'était à GRUGE L'HOPITAL, dans le Maine et Loire, au Château de Champiré, chez le Comte de BODARD, dont l'épouse était la sœur du Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE.

 

Je découvris deux mondes en même temps : le monde des filles, et le monde de la Noblesse.

 

Le monde de la Noblesse. Je le vécus un tout petit peu de l'intérieur, puisque j'avais une chambre dans une des dépendances (c'était l'époque où le règlement des aumôniers des Guides de France précisait : Au camp, ce n'est pas le moment de coucher sous la tente !). Deux choses me frappèrent : la première, c'est que Monsieur le Comte appelait ses valets par le nom de leur province, comme au Grand Siècle : Normand, Picard, Bourguignon… La seconde, ce fut la meute de quarante lévriers que Monsieur le Comte emmenait à la chasse à courre.

 

Le monde des filles. Deux souvenirs. Un jour, je découvre une Guide en pleurs. "Qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas ?" – "La cheftaine ne m'aime pas !". J'en avais fait des colonies de vacances avec des garçons… je n'en avais jamais vu aucun pleurer parce que le moniteur ne l'aimait pas ! Ce fut l'occasion pour Anne de m'expliquer certains méandres de la psychologie féminine…qui me furent utiles par la suite…

 

En 1962, les Evêques réunis au Concile œcuménique décidèrent d'autoriser les clercs qui le désiraient à porter l'habit de clergyman, et non plus la soutane. Ce fut la ruée des prêtres chez les tailleurs, chacun se faisant tailler un costume à sa mesure, avec le gilet à col romain. Nous n'avions jamais tant parlé chiffons entre nous ! Lorsque je partis pour le camp, l'autorisation n'avait pas encore été promulguée. Je commençais donc le camp en soutane. Mais  j'avais emporté mon habit de clergyman avec moi, pour le cas où …

 

Un soir, j'étais dans la pièce où allait avoir lieu la veillée, assis, en soutane. Tout à coup deux filles viennent se placer de chaque côté de moi, chacune avec une bougie, et entonnent le chant du Requiem… Fou-rire général, évidemment. C'était gentil, mais cela donnait quand même une idée de l'image que les prêtres pouvaient donner aux jeunes de cette époque. Peu de jours après, l'autorisation fut promulguée. Et je crois me souvenir que je terminai le camp en costume. 

 

Anne avait une assistante, Suzel. Et Suzel était fiancée à René.

 

A la rentrée de 1962, Suzel nous annonça qu'ils envisageaient de se marier l'année suivante, au début de leurs Congés. Et elle me demanda de les aider à préparer leur mariage. C'est ainsi que commença une amitié qui dure encore aujourd'hui. J'ai célébré leur mariage le Lundi 8 Juillet 1963 à 11 heures 45 à l'église sainte ANNE du HAVRE. Par la suite, j'ai baptisé leurs cinq enfants. J'ai célébré les funérailles du père de Suzel, des parents de René. Je vais chez eux comme je veux, et eux viennent chez moi. Nous avons toujours à échanger sur quelque chose. C'est vraiment cela, l'amitié.

 

Les EQUIPES ENSEIGNANTES

 

On nous avait recommandé, au Séminaire, de nous trouver chacun un "Père spirituel", un prêtre qui serait notre confesseur, et qui pourrait nous aider. C'est pourquoi, dans les premiers temps de mon arrivée au HAVRE, j'avais demandé à Roger LACROIX, qui était alors le tout nouveau curé de saint PAUL d'Aplemont, au Nord-Est du HAVRE, d'être pour moi ce tuteur. Et il avait accepté.

 

C'est lui qui, un jour, me parla des Equipes Enseignantes et du Club "Citoyens 60". Je décidai donc d'aller voir de ce côté-là..

 

Les Equipes Enseignantes étaient un Mouvement chrétien, qui regroupait les Instituteurs et Institutrices de l'Enseignement public. Son équivalent, pour les Professeurs du Second Degré, était la Paroisse Universitaire. Le Père Paul HUE (qu'on appelait "le Grand Hue", à cause de sa taille), en était l'aumônier diocésain à plein temps. J'allai donc le voir. Et il me proposa d'accompagner une équipe de foyers,  suivie, une ou deux années après,  d'une équipe de célibataires.

 

C'était un monde nouveau pour moi. Nous nous retrouvions une fois par mois, ou bien en soirée chez un foyer de l'équipe, ou bien un dimanche à la Maison familiale "HEURTEVENT" d'ETRETAT. Nous échangions sur l'Evangile; non seulement en en méditant, mais en étudiant, crayon en main, un Evangile proposé pour l'année par la Revue du Mouvement. Ensuite de quoi, toujours avec la Revue, nous échangions sur un thème en relation avec la vie enseignante. C'est là que j'ai vraiment découvert ce qu'est la Laïcité, non pas neutralité bienveillante et abstention de tout sujet qui fâche, mais rencontre de personnes d'opinions et d'options diverses, dans le respect de  chacun.

 

Là aussi, j'aurai peu à peu, au fil du temps, l'occasion d'entrer en amitié avec Pierre et Mady, lui Perpignanais, elle Bolbécaise, tous deux militants actifs au P.S.U (Parti Socialiste Unifié). Que de conversations, à propos des diverses professions de foi de Pierre, candidat du Parti à toutes les élections, autour des grands problèmes nationaux et régionaux... Il aurait bien voulu que je prenne ma carte du P.S.U, mais j'en ai toujours décliné l'offre.  Cette amitié dure encore, mais elle s'est beaucoup distendue du fait que le frère de Pierre, prêtre du diocèse de PERPIGNAN, a quitté le ministère dans les années 80, ce qui a occasionné une prise de distance de Pierre et Mady par rapport à l'Eglise; et du fait de son évolution politique vers la Droite. Non pas que je tienne les hommes de Droite en moindre estime, bien que ma sensibilité politique soit à Gauche, mais parce que j'aime ceux qui restent fidèles à l'idéal de leurs vingt ans !

 

L'équipe des Jeunes était formée de "remplaçantes", des filles qui venaient de passer le Baccalauréat, et qui, ayant choisi l'Enseignement, entraient directement, sans passer par aucune filière de formation, pour effectuer des remplacements là où les envoyait leur Inspecteur primaire. La formation, elles la recevaient lors de journées particulières, et sur le tas.

 

L'équipe que j'accompagnais comprenait Monique, Marie-Françoise, Annette, Françoise, Maggy et Danièle. Toutes des filles d'une personnalité certaine. Elles sortaient du Lycée de Filles, et étaient passées par la J.E.C (Jeunesse Etudiante Chrétienne). Elles avaient le souci de bien faire leur métier, et d'approfondir leur foi. Nous avions le même type et le même rythme de réunions que les foyers. Cette équipe a duré jusqu'au moment où toutes, ou bien se sont mariées, ou bien ont été nommées en dehors du HAVRE.

 

D'être aumônier de cette équipe m'a valu, vers les années 1975-1976, une demande en mariage… Voici l'histoire. Un soir de 1967 ou 1968, j'étais allé chez Monique pour dîner avant la réunion. Nous n'étions donc que tous les deux. Elle avait préparé une salade de laitue. Au moment de me servir, naïvement, je mets dans son assiette, le cœur de la laitue… La repas se termine, suivi de la réunion, et de quelques autres par la suite. Puis, en 1971 ou 1972, Monique déménage pour aller en région parisienne. Je n'avais plus de nouvelles d'elle, lorsqu'un jour de 1973, elle me téléphone pour me demander si elle pouvait passer me voir. J'accepte. Elle vient. Elle me parle de ce qu'elle fait, de son isolement, des prêtres, du célibat… Nous échangeons là-dessus. Elle part… Et deux ou trois semaines plus tard, je reçois un mot d'elle, me disant qu'elle avait été heureuse de me rencontrer, me rappelant le cœur de laitue, et me demandant si j'accepterais de l'épouser. Etonnement de ma part… Je lui réponds que je n'y ai jamais pensé, et que je n'ai aucun projet de ce côté-là. Je n'ai plus jamais eu de ses nouvelles. J'aurai dû réfléchir avant d'accomplir ce petit geste banal en soi, et naïf de ma part, car elle n'avait pas cessé d'y penser pendant des années, sans oser m'en parler; alors que je l'avais oublié dès le soir même.

 

CITOYENS 60

 

Il ne s'agit plus là d'un Mouvement dont j'étais l'aumônier, mais d'un Mouvement dont j'étais simple membre.

 

Le Club "CITOYENS 60" avait été créé en 1959, à la suite de la "Nouvelle Gauche", par des membres de "La Vie Nouvelle", Mouvement  lui-même issu des "Amitiés scoutes". Son premier responsable national en avait été Jacques DELORS. Il avait l'ambition de réveiller chez les citoyens le goût de la démocratie, et de la chose politique. J'y ai participé à partir de la rentrée 1962. Le Club participa à la "Convention des Clubs", à partir de 1969, qui devait aboutir à la formation du Parti Socialiste au Congrès d'EPINAY en 1971. Il disparut alors.

 

Au HAVRE, les principaux animateurs en  étaient des professeurs du Lycée François 1° : JAY, DUJEU, GAY, NATANSON. J'y ai rencontré pour la première fois deux amis avec qui j'ai fait du  chemin par la suite, bien que séparément : Jean-Marc OLIVIER, que j'ai retrouvé en 1971 au Mouvement des Cadres Chrétiens (M.C.C) et au Groupe RADAR, dont je parlerai en son temps; et André DESCOL, qui a rejoint le Comité Catholique Contre la Faim et pour le Développement (C.C.F.D), en 1975, peu après sa création dans le Diocèse du HAVRE, et dont j'étais l'aumônier diocésain. Les réunions du Club avaient lieu, soit à la Salle Masséna, soit à la Salle des Sociétés savantes, soit à la nouvelle Maison de la Culture.

 

Dans mon agenda de 1963, je relève quelques réunions : Vendredi 25 janvier : Les Nouveaux rapports entre l'Homme et la Ville; Vendredi 26 avril : La démocratisation de l'Enseignement; Vendredi 24 mai : Les problèmes constitutionnels; Vendredi 25 octobre : La radio; Vendredi 8 novembre : Les loisirs… Il y eut également des rencontres autour du projet d'une Université au HAVRE; et surtout une réunion fameuse à la Salle François 1°, en 1964,  à laquelle participèrent plus de cinq cents personnes, avec Pierre MENDES-FRANCE, autour du projet du Général De Gaulle d'élire le Président de la République au suffrage universel.

 

L'expérience de la guerre d'Algérie, les conversations avec Claude SCHLUMBERGER, les discussions avec Pierre et Mady, les rencontres du Club Citoyens 60, voilà comment, peu à peu, s'est formée ma conscience politique.

 

La J.E.C

 

LE HAVRE est l'une des villes de France où l'Action catholique s'est implantée très tôt, sous l'influence de l'Abbé Maurice LESTIBOUDOIS. Né en 1889, il avait 71 ans lorsque je l'ai connu à l'église Notre Dame, où il venait célébrer une messe certains dimanches.  Ordonné prêtre en 1920, il avait été séduit par la méthode de réflexion de la J.O.C (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) dès les débuts de sa fondation. Il avait implanté le Mouvement au HAVRE. L'un des premiers membres en fut Michel QUOIST, qui devait devenir prêtre par la suite, et suivre le parcours que nous avons connu.

 

C'est Michel QUOIST qui avait implanté la Jeunesse Ouvrière Chrétienne dans sa ville. A mon arrivée en 1960, la J.E.C était un Mouvement extrêmement vivant. De multiples équipes dans plusieurs établissements de la Ville et de MONTIVILLIERS. Yves GRANDGUILLOT, vicaire à saint FRANCOIS était également aumônier du Lycée Irène Joliot-Curie, et réunissait plusieurs équipes. A partir de 1961,Claude BADILLER en créera au Lycée Porte Océane, dont il sera nommé aumônier. J'avais moi-même en projet la création d'équipes à Saint Jo. Je participai donc aux rencontres d'aumôniers, ainsi qu'à certains Week-ends qui avaient tous lieu au Château de SAINT JOUIN BRUNEVAL, propriété des Sœurs de Saint Thomas de Villeneuve. A ces Week-ends, qui 'étaient pas mixtes, puisque les établissements ne l'étaient pas encore, il n'était pas rare de voir 60 ou 80 garçons, et autant de filles.

 

J'avoue ne pas avoir réussi à implanter durablement le Mouvement à Saint Jo… Le milieu n'y était pas favorable…

 

Néanmoins, la réflexion entre aumôniers et la participation aux Week-ends m'ouvrirent les yeux sur le monde scolaire au HAVRE. Si j'ajoute à cela ma participation aux Equipes Enseignantes, je puis dire que j'avais une perception assez correcte des problèmes aussi bien de l'Enseignement public que de l'Enseignement libre.

 

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