Chapitre 17

 

 

207 rue Félix Faure au HAVRE – 3

 

3 - L'Enseignement

 

 

SAINT JOSEPH

 

Non, Saint Jo n'avait pas déménagé. C'est le système de numérotation des habitations qui avait été modifié dans les années 62-63. La rue Félix Faure, et elle seule, était passée à la numérotation métrique. C'est pourquoi Saint Jo avait hérité du n° 207, aux lieu et place du 43.

 

C'est là que, de 1960 à 1969 inclus, j'eus la responsabilité d'enseigner les Lettres (Fran9ais-Latin) :

 

- en 1960-1961 en 5°3 et 6°4

- en 1961-1962  en 5°3 et 6°2

- en 1962-1963 en 3°2, 4°2 et 6°2

- en 1963-1964 en 4°3, 5°M et 6°2

- en 1964-1965 en 1°MM', 3°2 et 6°2

Année scolaire 1961-1962 (Bulletin de ST Jo)

- en 1965-1966 en 1°MM', 3°2 et 4° d'accueil

 

 


- en 1965-1966 en 1°MM', 3°2 et 4° d'accueil

- en 1966-1967 en 1°MM', 3°2 et 3° d'accueil

- en 1967-1968 en 1°MM', 2°, 3° d'accueil, 4° d'accueil et 6°2

- en  1968-1969 en 1°MM', en 3°2 et 6°2


 

De plus, à la rentrée 1963, je proposai à Jean GRICOURT, qui était le Directeur des Etudes, de créer, au sein de l'Etablissement, un Bureau d'Orientation des Elèves. C'était l'année de la première réforme de l'Enseignement depuis Napoléon, la Réforme FOUCHET (du nom du ministre de l'époque), qui  repoussait l'obligation scolaire jusqu'à 16 ans, et qui créait les Collèges d'Enseignement Général. J'assurai des permanences pour les élèves comme pour les parents, afin d'aider les uns et les autres à s'orienter vers une profession en rapport avec les possibilités du jeune. Je n'ai jamais pu vérifier si mes conseils avaient porté leurs fruit. Je sais simplement qu'il y avait toujours du monde aux permanences.

 

Enfin, de la rentrée 1967 à Juin 1969, nous eûmes, Pierre BERNARD et moi-même  la responsabilité de la Pastorale (Enseignement religieux et Célébrations) pour l'ensemble du premier et du second degré. Expérience éprouvante, eu égard à l'époque. Parmi les parents qui réunissaient des Equipes de Jeunes, il y avait le docteur GENTIL, du P.S.U, et Madame de MALAUSSENE, dont l'époux venait de se faire élire Président des Parents d'élèves, et qui militait à l'extrême-droite. Les réunions de catéchistes étaient passionnantes… !

 

J'ai aimé enseigner. Pourquoi ? Parce qu'il est passionnant d'éveiller des intelligences à la compréhension du monde; et aussi, je dirais même surtout, parce qu'avant d'enseigner, il faut apprendre. J'ai beaucoup appris en enseignant…!

 

Quelques souvenirs. Simplement. 

 

Classe de 4°. Composition de Français (on ne parlait pas encore de Contrôle). Je dicte un texte extrait de "Miss Harriett" de MAUPASSANT. Et, parmi les questions, je demande : Expliquez le mot "bidet" - Que signifie l'expression : La carriole avançait au trot saccadé d'un bidet ? – Réponse du jeune Jean-Michel (que sa réponse n'a pas empêché de devenir médecin généraliste) : Le bidet est un petit appareil destiné à se laver les pieds ordinairement. Au trot saccadé d'un bidet signifie que, comme il y avait de l'air dans les tuyaux, ça faisait glouglou

 

Classe de 6°. Je demande aux élèves de m'indiquer par écrit la profession qu'ils aimeraient exercer plus tard, en expliquant pourquoi. Le jeune Philippe répond  : Juge des enfants – Parce que j'aime bien jurer les enfants !.

 

Plus sérieux. Une année j'avais en classe de 6° un élève, dont les parents étaient pontiers (ils assuraient le fonctionnement d'un pont sur le Port du HAVRE). Chaque jour, il faisait le trajet aller-retour en bicyclette du Pont VII jusqu'à Saint Jo, soit 10 kilomètres. Il travaillait avec acharnement, mais n'avait pas de gros moyens intellectuels. Cette année-là, je me suis efforcé de le suivre plus que d'autres. Mais à la fin des fins, l'année suivante, les parents furent dans l'obligation de choisir une autre orientation pour lui. Dans la suite des années, et jusque vers l'année 2000, il a repris contact de temps en temps avec moi.

 

En 1964, la classe de 3° où j'enseignais le Français était passionnante. D'abord parce que c'était la fin des "évènements" d'Algérie : la guerre était finie, mais l'O.A.S faisait des ravages. Il y avait dans la classe deux élèves qui mettaient des tracts dans les boîtes aux lettres, la nuit. D'autres qui s'opposaient à eux. Et tout cela, avec la fougue d'adolescents qui découvrent la politique. Il y avait aussi un "petit génie", un jeune surdoué de 13 ans, qui me remettait des compositions françaises de 12 pages. A chaque fois, je la lui rendais : Réduis-moi cela en six pages !. Il le faisait pour le cours suivant. Jacques est mort à 36 ans…

 

J'ai déjà dit qu'à Saint Jo, les élèves étaient invités à se confesser régulièrement. Parmi ceux qui venaient à moi cette année-là (j'ai oublié laquelle avec précision), il y avait le jeune Serge, d'une classe de 4°, qui avait par ailleurs beaucoup de mal dans ses études. Un jour, il arrive chez moi, et tout de go, me dit : L'Abbé, j'ai découvert pourquoi je dois travailler ! – Ah bon ! Et c'est quoi à ton avis ? – Eh bien, c'est pour moi que je travaille ! A partir de ce jour-là, ses résultats s'améliorèrent.

 

Parmi les élèves qui avaient choisi Jean GRICOURT, il y en avait dont les parents étaient  protestants… Pourquoi venaient-ils se confesser, alors que ce n'était pas obligatoire pour eux ?  Parce que mon ami Jean donnait toujours un bonbon après la confession …!

 

Chaque semaine ou chaque mois, je ne sais plus, une messe était célébrée pour les élèves du premier degré (de la 11° à la 7°), par le prêtre responsable de la catéchèse. J'arrive un jour à la Chapelle au moment où le prêtre parlait (par amitié, je tairai son nom…). Madame LECUYER, la sacristine, me dit : "L'Abbé… je ne sais pas s'il croit tout ce qu'il dit, mais qu'est-ce qu'il cause bien !"

 

En classe de 3°. L'âge ingrat, diront certains; l'âge bête diront les autres. Un jour, par un beau soleil de printemps, un élève ne trouve rien de mieux que de balancer une boule puante… Je vois les regards braqués sur moi. Je ne réagis pas. Je dis simplement : "Fermez les fenêtres !". Nous avons tous souffert en silence ! Personne n'a jamais recommencé.

 

En 1963, j'avais dans ma classe Jean-Luc, fils d'un médecin, ancien élève de l'Abbé SAUVAGE. Il me rend un jour une version latine impeccable. Je savais qu'il prenait des cours particuliers avec l'ancien professeur de son père, et qu'ils avaient fait ensemble le devoir. Pour bien marquer que je n'étais pas dupe du stratagème, je lui mis 21/20 ! L'incident ne se reproduisit plus. C'est ainsi que j'appris qu'avant la rentrée, l'Abbé SAUVAGE, voyant que Jean-Luc n'était pas sur la liste de ses élèves, avait demandé à son père en quelle classe il était : "Il est dans la classe de l'Abbé BOULAND !" – "Oh ! le pauvre petit ! "

 

Le brave Abbé SAUVAGE (j'emploie le qualificatif "brave", parce que, malgré son air bourru et son radicalisme anti-démocratique, nous l'aimions bien) donnait des cours particuliers au tarif fort. En ces années-là, il demandait 10 Nouveaux Francs pour une heure. Ce qui était beaucoup. D'autres professeurs, prêtres ou laïcs, dépannaient des élèves gratuitement. Mais on se bousculait à la porte de l'Abbé SAUVAGE. Il nous disait : "Il faut être con pour ne pas mettre 1 million (10.000 Francs) de côté par an !".  

 

En classe de 1°, certaines dissertations étaient truffées de fautes d'orthographe. D'un côté, je ne désirais pas pénaliser les élèves dont les idées étaient bien exprimées. D'un autre côté, je tenais quand même à marquer le coup. Il me vint un jour une idée, qui, à la longue fut positive. Je divisais la note sur 20 en 4 notes sur 5 : les idées, le style, la composition, l'orthographe. Au lieu de se voir retirer des points pour les fautes d'orthographe, les élèves pouvaient augmenter leur note générale, jusqu'à 5 points par une bonne orthographe.

 

Voilà ces souvenirs. Tout ce que ma mémoire a gardé de ces années d'enseignements. C'est peu. Tout le reste, ce sont les heures ordinaires passées en cours avec les élèves. Rien que de très ordinaire. Mais toujours passionnant.

 

SAINT ROCH

 

Dans un chapitre précédent, je disais qu'en 1964, Claude SCHLUMBERGER (SCHLUM pour les intimes) avait quitté Saint Jo pour BUJUMBURA, au BURUNDI; et que j'avais recueilli son héritage : l'Enseignement du Français en Classe de 1°, à Saint Jo et à Saint ROCH.

 

A cette époque, le "Pensionnat" Saint ROCH était un Etablissement du premier et du second degré, mises à part les classes terminales, qui étaient à Saint Jo. Quelques professeurs de Saint Jo y enseignaient aussi. La directrice en était "Mademoiselle de BELLENAY". Je mets son nom entre parenthèses, parce qu'il est symbolique de la personne. "Mademoiselle" de BELLENAY était célibataire, et elle tenait au titre de "Mademoiselle", sans doute comme garant de respectabilité. La soixantaine passée, la coiffure en chignon strict, habillée de sombre, elle avait voué toute sa vie et donné toute sa fortune à l'Enseignement; non seulement l'Enseignement "libre", mais l'Enseignement "catholique". Par conviction et par idéal. Aristocrate jusqu'au bout des ongles, elle était également membre du Tiers-Ordre dominicain. Elle fut dans l'obligation de quitter Saint ROCH en 1967, lorsque le Pensionnat des Ormeaux, dont la directrice était une religieuse dominicaines, d'accord avec la Direction diocésaine de l'Enseignement libre, décida de faire de Saint ROCH une simple école primaire pour ses élèves. Elle ne comprit pas. Elle était ulcérée. Elle me le dit : "Monsieur l'Abbé, c'est une sœur dominicaine qui me fait cela !". Elle en souffrit beaucoup. Elle mourut un an après, loin du HAVRE, pauvre et seule dans une chambre d'hôtel.

 

Je la rencontrai pour la première fois le Jeudi 3 décembre 1963. Je ne fus pas surpris lorsque je la vis. SCHLUM, Marcel CATELAIN et Gilbert EDOUARD m'en avaient déjà tracé le portrait. Après les salutations d'usage, elle m'invita à m'asseoir, et me dit : "Monsieur l'Abbé, on m'a dit que vous aviez des idées avancées !" – "Mademoiselle, ce sont certainement des gens qui ne partagent pas mes idées qui vous ont dit cela." – "Ne craignez rien, Monsieur l'Abbé, vous avez toute ma confiance !". Et nous passâmes à la transmission des horaires et des clés.

 

Elle avait une secrétaire qui était tout l'inverse d'elle. La trentaine, jolie, avenante, maquillée un peu trop, mais avec bon goût, Liliane entretenait avec sa directrice d'excellents rapports, et elles se faisaient mutuellement confiance. Pendant quatre années, nous fûmes comme étrangers l'un à l'autre. J'arrivai, je faisais mon cours, et je repartais. Il fallut les "évènements" de Mai 1968, pour qu'elle m'invite un soir chez elle. Je rencontrai Georges, son mari, et Arnaud, leur fils unique. Le courant passa bien. Ce jour-là nous devînmes amis. Notre amitié dure encore, malgré la mort de Georges.

 

Le Vendredi 4 décembre, SCHLUM offrit un apéritif d'adieu à ses amis. J'y étais. Il partit la semaine suivante.

 

Et je commençai mes cours de Français en 1° .

 

Lorsque j'entrai dans la classe de Première à Saint ROCH pour la première fois, j'eus la sensation que les élèves retenaient leur inspiration, et m'inspectaient discrètement. Je passai par-dessus cette impression, et fis mon cours. Or Marie-Laure LE COURTOIS, la sœur de Pierre, était dans cette classe. Elle ne me dit rien ce jour-là. Elle attendit la fin de l'année scolaire, et, un soir que je dînai chez ses parents, elle me dit : "L'Abbé, est-ce que vous vous souvenez de votre premier cours à Saint Roch ?" – "Bien sûr que oui ! L'ambiance était particulière." – "Il faut que je vous dise qu'avant votre arrivée, Mademoiselle de BELLENAY était venue. Elle nous avait dit : Mes enfants, vous allez avoir un nouveau professeur, c'est Monsieur l'Abbé BOULAND. Il est jeune. Méfiez-vous !". Je compris mieux l'impression que j'avais alors ressenti…

 

Mon deuxième cours, ce fut autre chose. Je devais enseigner un programme que je ne connaissais pas. Je me levais à cinq heures le matin. Je travaillais jusqu'à sept heures. Puis la messe. Le petit déjeuner. Et les cours.  Les réunions. Puis travail jusqu'à onze heures-minuit. En gros, j'avais à peine une page d'avance sur les élèves ! Tout au long de l'heure que dura ce deuxième cours, je me disais :"Tu n'y connais rien. Tu es en train de dire des bêtises. Vivement que ça finisse !". Rentré chez moi, je repris tout, je retravaillai, et le lendemain, je dis aux filles : "J'ai l'impression qu'hier, je n'ai pas été très clair. C'est aussi votre avis ?" – "Oh oui !" -  "Bien, on efface tout et je recommence…".

 

Les VACANCES

 

Les vacances étaient occupées. A PAQUES, après les célébrations de la Semaine Sainte à Notre Dame, je partais généralement avec les responsables des Guides chercher un lieu pour le camp d'été. Les grandes vacances étaient divisées en 3 : première partie : le camp avec les Guides; deuxième partie : le Camp d'adolescents qui se tenait au hameau de Calltot, proche de SAINT LAURENT EN CAUX; troisième partie : les vacances personnelles, généralement du 25 août au 8 septembre, avec Yves GRANDGUILLOT. Quant aux vacances de NOEL, je les passais chez mes parents (après les célébrations de NOEL), et je travaillais une matière unique : une année, j'ai appris la guitare (ça a marché); une autre, j'ai travaillé les Math. modernes (je n'y ai rien compris); une autre année j'ai étudié la Graphologie (ça a bien marché); une autre l'Astrologie (je ne suis toujours pas persuadé de la pertinence de cette prétendue science…).

 

J'ai dit qu'un camp d'ados était organisé à SAINT LAURENT EN CAUX.

 

En 1961, l'Abbé WIERING avait été nommé curé de SAINT AUBIN ROUTOT, et la colonie de vacances du presbytère de SIERVILLE avait été dans l'obligation de déménager. L'Association avait donc acheté un terrain à SAINT LAURENT, au hameau de Caltot, situé à 1 kilomètre à l'Est, et qui appartenait à un demi-frère de ma mère, Jacques MOTTE, que mes grands parents avaient élevé. Chaque été étaient organisées deux sessions sous tente, regroupant 40 garçons de 11 à 15 ans. La première était dirigée par Jean-Pierre BULTEL. La seconde par moi-même.

 

Cela dura jusqu'en 1967. Rien ne fut organisé en 1968. Nous décidâmes de ne plus poursuivre en 1969. Le terrain fut vendu. Ainsi se terminèrent vingt années de séjours de vacances pour des enfants de ROUEN, de DIEPPE, d'YVETOT, puis du HAVRE.

 

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