Chapitre 18

 

 

207 rue Félix Faure – 4

 

La CRISE et son DENOUEMENT

 

 

 

J'ai conservé tous mes agenda, en vue de la rédaction, un jour, de mes souvenirs. Et ce jour est arrivé. En consultant ceux de 1967 et 1968, un quidam n'y découvrirait rien de particulier : les réunions sont apparemment du même type que les années précédentes, mêmes invitations, mêmes rendez-vous avec des parents d'élèves…

 

Mais l'observateur plus attentif que je suis note plusieurs réunions d'une certaine Commission scolaire diocésaine, à laquelle le Vicaire général, Philippe MALANDRIN, m'avait demandé de participer; plusieurs réunions de professeurs, au niveau de Saint Jo comme du diocèse; des réunions de parents d'élèves. Cela, parce qu'il y avait du remue-ménage, et du remue-méninge, dans l'Enseignement.

 

Je note également des rencontres concernant le Scoutisme et le Guidisme. Depuis 1965, j'étais "aumônier du district des Guides de France", le district étant une circonscription du Scoutisme équivalant à l'Arrondissement du HAVRE. Et ces dernières années, le Mouvement scout avait fait un "aggiornamento" national, en supprimant le système des patrouilles, et en créant à la place deux branches : les Rangers et les Pionniers. Cela avait amené de nombreuses discussions, de nombreuses excommunications, et, en fin de compte, la création d'un Mouvement nouveau : les Scouts Unitaires de France, qui restait fidèle à l'ancienne méthode.

 

Je note enfin de nouvelles invitations. Certains parents, qui participaient à la Catéchèse, avec Pierre BERNARD et moi-même, m'invitaient chez eux. Par leurs interventions en réunion, j'avais repéré leurs engagements, ou au moins leur situation sur l'échiquier socio-politique. Bizarrement, ceux qui désiraient m'avoir à leur table étaient, ou bien des gens de droite (pas de la droite extrême), ou des gens de gauche. Peut-être espéraient-ils me rallier à leur panache… !

 

Par souci d'honnêteté et d'objectivité, je dois ajouter que je ne cachais pas mes préférences. J'ai le souvenir de certaines réunions, ou de certaines célébrations, où j'osais (oui, à cette époque, il fallait oser) aborder la question du sous-développement, de la faim dans le monde, de la répartition des richesses…

 

C'était la grande époque de Bob DYLAN, traduit et chanté en Français par Hugues AUFRAY : "Les temps changent", "Cauchemar psychomoteur", "J'entends siffler le train… L'époque de Gilbert BECAUD : "La vérité", "L'important c'est la rose"… L'époque de Jean FERRAT : " Que la montagne est belle". Ces chansons, nous en utilisions certaines dans les célébrations… et ça n'était pas du goût de tout le monde !

 

Du 6 au 9 avril 1968, je participai aux Journées Universitaires, organisées par les Equipes Enseignantes et la Paroisse Universitaire à ROUEN. J'ai le souvenir d'y avoir entendu des exposés extrêmement pertinents sur la crise du monde occidental, sur la réforme du système scolaire, sur les nécessaires transformations à effectuer dans l'Eglise… Après le mois de Mai, tout cela nous a paru prophétique, mais sur le coup nous les avons reçus comme de simples analyses.

 

Le 13 mai ne nous surprit pas, parce que ce n'était pour nous que la manifestation d'un ras-le-bol accompagné d'une immense aspiration au changement. Mais nous ne pensions pas que cela allait durer et s'amplifier.

 

Tout se passa à Saint Jo, comme si rien ne se passait ailleurs. La vie ordinaire continua, cours, réunions, notes, compositions…

 

Mais en moi, il se passait des choses. Surtout à partir du moment où la grève générale se déclencha. Je me souviens que le Vendredi 17 mai, à la fin de la réunion de passage en 6°, je dis à mon ami Roger (je tairai son nom par discrétion) : "La France entière est en grève, et nous, ici, on continue. Ca ne te paraît pas bizarre ?" – "Qu'est-ce que tu veux ? Grâce à De Gaulle, j'ai un salaire convenable, j'ai pu emprunter pour m'acheter une maison. Je  ne peux pas faire grève !". A partir de ce jour, je ne l'ai plus regardé du même regard…

 

Le Jeudi 23 mai, fête de l'Ascension,  était jour de première communion à Saint Jo. Je célébrai la messe, bien. Puis, de retour chez moi, je réfléchis. Je pris un papier. Je notai : A partir de ce jour, considérez que je suis en grève. Je n'assurerai donc pas mes cours ni demain ni Samedi. Et je glissai ce papier sous la porte du bureau de Jean GRICOURT, le Supérieur. Puis j'allai  passer la journée  chez Madame GRANDGUILLOT, pour rentrer le soir.

 

Et le lendemain, je restai chez moi. Je descendis néanmoins m'entretenir avec Jean GRICOURT, car c'était un bon ami, et quelqu'un que je respectais profondément. Il me dit : "Je ne suis pas d'accord avec l'analyse que vous faites, mais je suis prêt à soutenir votre décision devant tout le monde".

 

Pendant le repas de midi, je me disais : "En ce moment, on doit parler de moi dans de multiples familles. Un prêtre qui fait grève, c'est la première fois que ça se voit !".

 

Le lendemain Samedi après-midi, une réunion avait été organisée pour les parents, dans le Gymnase. Des questions s'élevèrent : "Pourquoi donc avez-vous laissé un prêtre se mettre en grève ?"', demandèrent des parents au Supérieur. Celui-ci défendit la liberté de pensée et d'expression, et le droit de grève. C'est alors que se leva l'Abbé Jean LEMOINE, qui était professeur de Philosophie. D'un naturel timide et introverti, il faisait manifestement un énorme effort. Il dit simplement : "Ne croyez surtout pas que si certains ne font pas grève, c'est parce qu'il sont d'accord avec vos choix personnels !". Et il se rassit. Je lui ai toujours eu une infinie reconnaissance pour cette manifestation de solidarité qu'il lui coûtait de formuler en public. Je devais le retrouver à SAINTE ADRESSE de 1990 à 2004. En le quittant, le 30 août de cette année-là, je lui ai rappelé cette réunion - qu'il me dit avoir oubliée - pour lui redire combien j'avais été sensible à son intervention.

 

Le Dimanche 26 au soir, nous avions une réunion des P.Q.R (Prêtres Qui se Réunissent). Je racontai aux copains comment se vivait le mois de Mai à Saint Jo, et la position que j'avais prise. Et je terminai en disant : "Je vais demander rendez-vous au Vicaire Général parce que je ne peux pas rester !". Daniel DUPONT me dit alors :"Non, Jean-Paul, il faut que tu restes. Si tu partais, tu donnerais raison aux autres".

 

Il me convainquit. Je décidai de rester encore une année.

 

Une anecdote. Cette année-là, le Camp des Guides se déroula en Vendée, j'ai oublié où, dans une immense propriété appartenant à un Marquis, dont j'ai aussi oublié le nom. Nous y étions allés pendant les vacances de Pâques, afin de repérer les lieux de camp possibles. C'est le régisseur qui nous avait reçus. Tandis qu'il nous accompagnait en voiture jusqu'aux lieux possibles, je lui demandai : "Le domaine est-il grand ?" – "Comme on dit chez nous, aussi loin que vous portez les yeux, ça appartient à notre maître !".

 

Sur mon agenda de 1969, je trouve trace de nouvelles structures crées à Saint Jo à la suite de Mai 68 : Vendredi 7 février, 20 heures 30, Conseil apostolique. – Lundi 10 février, 20 heures 30, Conseil de Maison. Ce sont deux structures que nous avions décidé de mettre en place, alors que rien ne nous y contraignait. La première, c'est ce qui deviendra dans les années 80-90 le Conseil pastoral, groupant tous les acteurs de la Pastorale, prêtres et laïcs. Le second, c'est ce qu'on nomme maintenant Conseil d'Administration, regroupant des délégués des Professeurs, des Parents, des Elèves et du Personnel administratif et de service. A noter que, depuis 1967, des délégués élus par les élèves assistaient aux Conseils de classe.

 

L'année se déroula sans trop de heurt. Certains des parents qui m'avaient invité les deux années précédentes cessèrent de le faire. J'ai néanmoins gardé une profonde reconnaissance au Président des Parents d'élèves de l'époque, Emile LAFARGE, que je retrouverai également quelques années plus tard à SAINTE ADRESSE. Je savais qu'il n'était pas en accord avec mes options. Mais c'était un homme honnête, dans tous les secteurs de sa vie, et un démocrate. Et c'était un homme d'une foi et d'une fidélité certaines à l'Eglise. Il m'avait invité avant Mai 68. Il continua de le faire après. Et lorsque nous nous revîmes en 1990, ce fut avec beaucoup d'amitié.

 

Le lundi 24 mars, j'avais rendez-vous à 10 heures 15, avec l'Abbé Jacques RICARD, nouveau Vicaire général. Nous fîmes ensemble le point sur ma présence à Saint Jo. Il savait, car nous nous connaissions bien, que je désirais en partir. Je le lui redis, en ajoutant que, depuis la rentrée, j'avais cessé de rendre des services à Notre Dame, pour les proposer à la paroisse Sainte Jeanne d'Arc. En bon Vicaire général, il en prit note. Et un jour, au début du mois de Juin, il vint jusqu'à Saint Jo : "Monseigneur l'Archevêque a pensé à toi pour être vicaire à la paroisse Sainte Jeanne d'Arc ! Qu'est-ce que tu en penses ?" -  "A ton avis, je le prends comme une proposition ou comme une nomination ?" – Oh ! prends-le comme une nomination !" – "Bon, alors je n'ai qu'à obéir !".

 

Quelques jours après, il revint. "On a également pensé à toi comme aumônier du Lycée Claude Monet. Tu es d'accord ?". Cette fois-ci, c'était une proposition. Je l'acceptais néanmoins.

 

Fin Juin, je quittai donc Saint Jo, où j'avais passé neuf années. Je ne dirai pas "sans regrets", car j'avais aimé l'enseignement, les amis prêtres avec qui j'avais vécu pendant neuf années, et j'avais découvert le milieu bourgeois, que je ne connaissais pas auparavant, et dont j'avais appris beaucoup.

 

En même temps que moi, partait Jean-Paul LEROUX, après trente-et-une années de présence. Il était nommé à la paroisse Saint DENIS de Sanvic, proche de Sainte Jeanne d'Arc.

 

Je partais vers une autre aventure.

 

 

Post-scriptum – Du samedi 1 au vendredi 7 juillet 1967, le Régiment de réserve auquel j'avais été affecté, fut mobilisé. C'est-à-dire qu'il n'y avait pas moyen d'y échapper. Le samedi matin, je me rendis donc à pied au Fort de Tourneville, proche de Saint Jo. La première journée était réservée aux officiers. Je fis connaissance avec mes collègues. Parmi eux se trouvaient Hubert RAOUL-DUVAL et un DAIRAINE (dont j'ai oublié le prénom), deux négociants importants sur la place, qui continuaient leurs affaires comme si de rien n'était… ! Je revins déjeuner à Saint Jo le midi en uniforme. L'Abbé SAUVAGE exultait de me voir dans cette tenue : "Bonjour, mon Lieutenant !", me dit-il.

 

Le lundi, les hommes de troupe arrivèrent.

 

IV - ­THEME

 

41. Situation générale

 

A la suite d'une brève période de tension, un Etat ORANGE du Nord Est a franchi le Rhin vers COLOGE et, poussant vers l' OUEST  menace à courte échéance de franchir nos fron­tières.

 

Les armes nucléaires tactiques sont employées de part et d'autre. En FRANCE les forces d'intervention du Corps de Bataille ont été engagées le 1er Juillet soir. Depuis cette date, l'agitation subversive n'a pas cessé de croître. De nombreux sympathisants pro-oranges, aidés par. des parachutages clandestins d'armes et de personnels ont perpétré quelques assassinats et des sabotages. Des maquis sont en voie de constitution renforcés par des commandos ennemis parachutés notamment dans les régions forestières de l'AISNE et de l'OISE.

 

La mission de ces maquis semble être l'interception de convois logistiques sur les axes.

 

On les habilla. On leur donna une arme. Puis en camion, direction SISSONNE.

Le voyage fut d'un pittoresque… ! Les hommes, dont certains qui étaient artisans et avaient du quitter leur travail, râlaient, car ils perdaient de l'argent. On mit plus d'une demi-journée à faire le trajet. On arriva enfin. Tout le monde s'installa.

 

Et les manœuvres commencèrent.

 

J'ai oublié le détail des opérations, pour ne garder qu'une impression : du mardi matin au jeudi midi, ce fut à proprement parler le "bordel" dans le camp. Tous rechignaient, rigolaient, faisaient n'importe quoi… mais le Vendredi matin, lorsque fut organisé le défilé final, tout le monde marchait au pas… l'Armée avait repris ses hommes en main !

 

suite