Fin
Août 1969 : deuxième déménagement. Je quittais une seule pièce à Saint Jo, pour
trois pièces au presbytère de la paroisse Sainte Jeanne d'Arc du HAVRE, 23 rue
Eugène Duroméa. J'embauchai mon père pour cette opération. En deux voyages avec
nos deux voitures, tout fut transféré : le lit, le bureau métallique,
l'armoire, les rayonnages, les livres, le pétrin-table en merisier (que j'avais
payée 500 Francs à un antiquaire de SAINT VALERY en 1965), les chaises, et les
quelques bibelots… Au presbytère, le Curé avait son entrée, et le Vicaire la
sienne. Mon bureau se trouvait au rez-de-chaussée. Au deuxième étage, j'avais
un petit appartement de deux pièces, que le Père BELLANGER, curé, avait fait
spécialement aménager pour mon arrivée. Lorsque je lui avais rendu visite au
mois de Juin, il m'avait demandé si je comptais faire table commune avec lui,
ou vivre de manière indépendante. Je savais que la vie commune avec mon
prédécesseur, Bernard POIRIER de COUTANSAIS, avait été une véritable épreuve
pour l'un comme pour l'autre. Je lui répondis donc que je préférais avoir mon
indépendance. Il agréa immédiatement ! Pendant les vacances, il fit donc
aménager au deuxième étage un coin cuisine, dans une pièce qui me servirait de
séjour, et un cabinet de toilette avec douche sur le palier.
J'emménageai
dans ces trois pièces. Mes parents me donnèrent la vieille table de mes
grands-parents maternels, avec son vieux banc, un pétrin ancien que mon père
avait acheté en Salle des Ventes, de la vaisselle, et un petit salon en rotin.
Madame GRALL, professeur d'Anglais à Saint Jo, me donna cinq très belles
chaises rustiques. J'étais bien logé et bien meublé.
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La
paroisse Sainte Jeanne d'Arc du HAVRE était une fondation récente dans le
diocèse de ROUEN. Le premier curé en avait été l'Abbé LAUGIER, dont Charles
BELLANGER avait été le vicaire, avant d'en être nommé curé lui-même. Charles
BELLANGER était un homme tout simple, pas intellectuel, mais très fin et
rusé. Il n'avait aucun sens de l'organisation, mais il en avait conscience. C'est
pourquoi il s'était entouré de laïcs organisateurs et compétents : un Conseil
financier; un Comité des Bâtisseurs pour l'église dont la construction,
commencée en 1965, avait été achevée en 1967; et un Secrétaire paroissial. |
L'église Sainte Jeanne d'Arc |
A
cette époque, il n'existait encore aucune politique financière diocésaine. Les
paroisses se débrouillaient chacune avec leur budget particulier. La seule
relation qu'elles entretenaient avec l'Archevêché de ROUEN était le pourcentage
annuel sur les recettes ordinaires, qu'elles devaient lui verser. Lors de ma
première entrevue avec le Père BELLANGER, celui-ci m'annonça que je recevrais
700 Francs par mois… Je me souviens que, cette année-là, le slogan de la C.G.T
était : Pas de salaire inférieur à 1000 Francs ! A Saint Jo, rémunéré
par l'Etat comme Maître-auxiliaire Catégorie III, je recevais 1400 Francs
mensuels… D'un seul coup, mon train de vie était divisé par deux ! Mais tel
était mon choix !
La
rentrée scolaire, cette année-là, avait été fixée au Lundi 15 septembre.
Le
mardi précédent, 9 septembre, j'avais rendez-vous avec la Directrice du Lycée
Claude-Monet, dont j'allais être le nouvel aumônier. L'entrevue fut formelle,
cela va sans dire, mais cependant courtoise. Je la prévins d'entrée de jeu :
"Je viens de la Maison d'en-face !". Ce qui était doublement
vrai : je venais de l'Enseignement catholique; et d'un Etablissement situé à
200 mètres du Lycée… Elle me parla du Lycée, son organisation, son recrutement,
et nous nous quittâmes.
Je
connaissais déjà l'église, puisque j'y célébrais une messe chaque dimanche
depuis une année. Cette année-là, l'horaire des messes dominicales était le
suivant : Samedi soir 18 heures 30, Dimanche 9 heures, 10 heures 45, et 18
heures 30. Les messes du samedi et du dimanche soir étaient célébrées dans la
chapelle, les deux autres dans la grande église, qui pouvait contenir 900
personnes, mais qui était, évidemment, rarement pleine…
Le
lundi 15, jour de rentrée, j'assurai ma première permanence au secrétariat de
l'église. Et ce fut mon premier choc ! Une brave femme arriva : "Monsieur
le Curé n' est pas là ?" – "Non, mais je suis prêtre, si vous désirez
un renseignement, je peux vous le donner." – "Non, non, c'est lui que
j'veux voir !". Cette réflexion me mit d'un seul coup à ma place.
Lorsque j'étais professeur, les gens avaient un certain respect pour la
fonction d'enseignant. Tout d'un coup,
je n'étais plus que vicaire! … C'était bon pour l'humilité !
Vicaire,
j'héritais une équipe de femmes de l'Action Catholique Générale Féminine
(A.C.G.F). Je me souviens de mon étonnement, le jour où la responsable
m'annonça au téléphone l'horaire de la réunion : 14 heures. Jusqu'alors, je
n'avais eu de réunions que le soir, ou quelquefois le Jeudi matin, jour de repos.
Mais je devais me faire à la réalité : je n'étais plus professeur; et les mères
de famille se réunissaient aux heures où leurs enfants étaient à l'école.
J'héritais
également l'aumônerie du C.E.G Pierre-Brossolette, petit collège de 400 élèves.
Je devais organiser la catéchèse et l'enseignement religieux pour les enfants
dont les familles le désiraient. Les réunions avaient lieu dans les locaux
paroissiaux, au Manoir, rue Horace Vernet. Il y avait là un grand terrain, sur
lequel avait été édifié, en des époques reculées, un Manoir en colombages. Le
tout appartenait à une Association paroissiale, l'Association Jacques-Isabelle
(le prénom des parents de Jeanne d'ARC).
L’héritage
comprenait enfin une équipe de J.O.C.F (Jeunesse Ouvrière Chrétienne Féminine) :
quatre filles de dix-huit à vingt ans : Brigitte, Evelyne, et Annick (j’ai
oublié le nom de la quatrième…). C’était une découverte pour moi : je
n’avais jamais participé à ce type de réunion. Chacune prenait la parole à son
tour, pour exposer aux autres ce qu’elle vivait dans son travail, sa famille,
sa vie de loisirs. Les trois autres l’écoutaient, en notant soigneusement ce
qu’elle disait. Lorsque toutes avaient parlé, on posait des questions pour
mieux comprendre ce que telle ou telle avait dit, et pour l’aider elle-même à
mieux comprendre et à mieux s’exprimer. Puis on priait ensemble, et on se
séparait. C’est là où j’ai pu prendre la mesure de l’importance d’un Mouvement
tel que la J.O.C pour l’éducation humaine et l’approfondissement de la foi. Ce
n’était pas une idéologie qui passait, mais une pédagogie. Cette équipe ne dura
que deux oui trois années, puis l’une puis l’autre se maria…
Le
mardi 16 et le mercredi 17 septembre 1969, avait lieu l’inscription au
catéchisme. Le Père BELLANGER et moi-même, ensemble ou à tour de rôle, nous
recevions les parents dans la salle LE HEGARAT, une annexe de l’église, dont
l’entrée était située à côté de l’entrée principale (à gauche sur la photo
ci-dessus). Cette année-là, je me souviens que nous inscrivîmes 70 enfants en
1° année. C’était la pleine époque où les enfants du « baby-boom »
des années 43 à 50 se mariaient, et les premiers enfants des premiers mariés
arrivaient à l’âge d’entrée en C.E.2. A simple titre indicatif, le nombre total
des mariages en France en ces années-là tournait autour de 270.000… Ces deux
journées d’inscription au catéchisme furent l’occasion pour moi de redécouvrir
un milieu socio-culturel que j’avais un peu oublié pendant mes années à Saint
Jo, mais que je connaissais bien
néanmoins, puisqu’il avait été le mien au temps de mon enfance.
Le
vendredi 19, j’assurais la permanence d’accueil à l’église. Vint me voir une
jeune femme dont j’avais inscrit le troisième enfant au catéchisme trois jours
auparavant. Je pense qu’elle avait trouvé quelque chose de sympathique en moi.
Elle venait m’entretenir de quelques problèmes familiaux, et me demander
conseil. Nous ne pouvions pas prévoir, ni elle ni moi à quel point cette
première rencontre allait modifier le cours de nos vies. Car, après sa visite,
c’est sa fille qui vint me voir, puis l’aîné des garçons, puis son mari… Le 28
décembre, ils m’invitèrent pour la première fois chez eux. Pierrot était chef
d’équipe dans une entreprise de bâtiment ; Nicole femme de ménage pour une
association de quartier. Patrick avait treize ans et suivait péniblement une
classe de cinquième (l’année suivante, ayant changé de collège, il démarrera
bien…). Michèle était également en cinquième. Et Xavier entrait en C.E.2.
Trente-cinq années plus tard, nous sommes toujours intimes. Et il s’en est
passé des choses !… dont je parlerai à mesure qu’elles se présenteront.
Sans entrer dans des détails qui ne regardent que nous, et qu’ il serait
indécent d’exposer en public.
Depuis
1961, l'Abbé WIERING était curé de SAINT AUBIN ROUTOT. J'y allais assez
régulièrement, puisqu'il n'était qu'à une demi-heure de route de Saint Jo, ou
du presbytère de Sainte Jeanne d'Arc.
Le
samedi 22 novembre 69, je me trouvais chez Christiane PHILIPPE, qui était alors
Commissaire de District des Guides de France. Pendant le repas, appel
téléphonique. On m'annonce que le Père WIERING venait de mourir subitement. Je me rendis chez lui le
lendemain dimanche. Madame GRUCHY, qui tenait le presbytère, me raconta alors
que le vendredi, il s'était rendu chez son cardiologue. Celui-ci lui avait dit
: "Vous avez un cœur de vingt ans !". Il était rentré rassuré !… pour
mourir le lendemain.
Après
la célébration de ses funérailles, le mercredi 26 à 15 heures, au moment où son
cercueil descendit dans la fosse; je me fis cette réflexion : "Maintenant,
tu es adulte !". Simple remarque, apparemment, mais qui me disait à
moi-même combien il avait compté dans mon évolution, et combien il m'avait
apporté.
Avec
son neveu Pierre, nous entreprîmes ensuite de vider le presbytère. Lourde tâche
! Je le connaissais bien. Je savais qu'il répugnait à jeter le moindre morceau
de papier. Le grenier était plein de vieux journaux ("Je les garde,
disait-il, comme ça, je pourrai toujours retrouver un article !"). Il
y avait aussi ses vieux agendas, dans lesquels nous retrouvions de vieux
billets, dont certains étaient périmés : on les lui avait donnés comme
honoraires de messes; il avait célébré les messes, et oublié d'utiliser
l'argent… Et puis les vieux documents des anciennes colonies de vacances.
En
deux ou trois demi-journées, nous vînmes à bout de l'opération. Pierre me donna
son horloge, ce qui me fit un très grand plaisir.
La
vie continuait ! Dix années plus tard, je serai nommé moi-même curé de SAINT
AUBIN ROUTOT… !
Le
M.C.C.
Un
jour du début de 1971, je reçus un appel téléphonique : " Allo,
père BOULAND " – "Oui !" – Mon nom ne vous dira rien… Je suis
responsable d'une équipe M.C.C. le Mouvement des Cadres Chrétiens. Notre aumônier
nous quitte. Nous avons pensé à vous pour le remplacer. Qu'est-ce que vous en
pensez ?… Vous savez, ça ne demande pas beaucoup de travail : une réunion par
mois et c'est tout !" – "Je sais que lorsqu'on met le petit doigt
quelque part, il faut être prêt à laisser passer le bras tout entier. Alors, je
vous dis OUI tout de suite !".
Quelques
temps après, je participais à ma première réunion… Je suis toujours aumônier
d'une équipe, après avoir été aumônier de trois équipes, aumônier diocésain, et
aumônier pour toute la Normandie…. Le bras y est passé, et même un peu plus.
C'était un bon coup de téléphone !
1969
fut aussi l’année où l’Archevêque de ROUEN convoqua un Synode diocésain.
J’avais suivi la préparation de très loin, étant à Saint Jo. J'en suivis
également de très loin le déroulement. A dire vrai, il n’en sortit pas grand
chose, sinon, pour les prêtres la Loi « des dix ans » : les
nominations qui, jusqu’alors, ne comportaient pas d’indication de durée, seraient
faites dorénavant pour dix années. C’est ainsi qu’en 1970 le Père BELLANGER fut
frappé par cette loi, et sut qu’en septembre 1971, il devrait céder la place à
un successeur.
Parmi
les principes qui guident mon existence, il y a celui-ci : « toujours
précéder les évènements de peur d’avoir à les suivre »… Au début de
1971, je me mis en chasse d’un successeur. Personne ne m’avait mandaté, mais je
préférais travailler en confiance avec quelqu’un que je connaîtrais, plutôt que
d’avoir à subir l’antipathie d’un inconnu. Je consultai donc l’annuaire
diocésain. Le seul qui me parut disponible et apte à remplir la fonction fut Jacques SOULE. Il avait à l’époque 40
ans, et était vicaire à SOTTEVILLE LES ROUEN. Je l’avais connu au Séminaire,
puisqu’il avait été ordonné prêtre en 1953. Le samedi 16 janvier, j'avais
rendez-vous avec le Père BARDONNE, évêque auxiliaire de ROUEN, en résidence au
HAVRE. Je lui fis connaître les résultats de mes recherches… Que se passa-t-il
ensuite au sein du Quartier Général de l'Archidiocèse de ROUEN ? Je n'en sais
rien. Mais nous apprîmes en Mai que l’Archevêque avait nommé Jacques SOULE curé
de sainte Jeanne d’Arc du HAVRE. Le mardi 22 juin j'allai le voir à SOTTEVILLE
pour lui parer de la paroisse. Lui me parla de son désir de vivre ensemble une
vie d'équipe, ce qui correspondait à mes projets, mais qui, nous le verrons au
chapitre suivant, se termina en catastrophe… Il me dit aussi son projet de
demander un jeune prêtre comme vicaire avec moi, et une communauté de
religieuses. Un mois après, nous
apprenions que l'Archevêque nommait Christian CAFFET, nouvel ordonné, vicaire à
la paroisse.
Quant
à Charles BELLANGER, il partait à GAINNEVILLE, dont il était nommé curé.
Du
15 au 31 juillet de cette année 1971, j'organisai, avec la J.E.C du HAVRE, un
Camp d'adolescents pour les élèves des classes de 5° à 3° du Collège
Pierre-Brossolette. Ce fut le meilleur de tous les camps que j'aie jamais
faits. Une ambiance extraordinaire. Une entente parfaite. Des conflits
inévitables, mais bien réglés. Une vraie détente. Malgré un orage monumental
qui s'abattit subitement un après-midi, soulevant les grandes tentes, et noyant
les vivres et les bagages.
Je
résumerai ainsi mes responsabilités durant ces deux années 69/70 et
70/71 :
|
-
les célébrations quotidiennes et dominicales à l’église |
-
la pastorale paroissiale ordinaire : préparation au baptême et baptêmes,
préparation au mariage et mariages, funérailles… |
|
-
l’aumônerie du district des Guides de France |
-
la responsabilité de la catéchèse des C.E.2 |
|
-
la catéchèse et la J.E.C au Collège Pîerre-Brossolette |
-
les réunions d’aumônerie et la J.E.C au Lycée au Lycée Claude-Monet. |
|
-
deux Equipes Enseignantes Jeunes |
-
une Equipe Enseignante de Foyers |
|
-
une équipe A.C.G.F paroissiale |
-
une équipe J.O.C.F |
|
-
une équipe informelle de foyers en recherche |
|
et
la poursuite des relations créées dans les années précédentes.
1971
fut l'avant-dernière année des "trente glorieuses". Nous ne le sûmes
qu'après, bien sûr. Nous pensions que l'évolution et le progrès dureraient
encore longtemps. Nul ne pouvait prévoir la crise économique qui allait
survenir. Ni la crises des idées. Ni la crise de l'Eglise…
Pour
moi, 1971 et 1972 forment à elles deux comme la charnière du vingtième siècle.
Rien ne fut plus après comme avant.