Chapitre
2
LINDEBEUF
Mes grands parents maternels habitaient LINDEBEUF, où ma mère était née. A l'époque, dans les années 1940, c'était un village de 180 habitants, sans originalité. Pas de passé prestigieux. Pas de château. Pas de personnalité marquante. Pas de scandale. Un vrai village quelconque. En plein cœur du Pays de Caux. A 5 kilomètres de YERVILLE, le bourg le plus proche. A une quarantaine de kilomètres de ROUEN.

Je ne sais
plus combien de fois nous y sommes allés, avec mes parents, entre 1934, année
de ma naissance et 1946, année de la mort de ma grand'mère. Car, pour nous qui
habitions ROUEN, et pour mon père et ma mère, qui n'avaient chacun que leur
vélo, aller à LINDEBEUF, c'était une
expédition ! Le plus souvent, nous prenions le train à ROUEN, un omnibus, qui
s'arrêtait à toutes les gares, MAROMME, MALAUNAY-LE HOULME, BARENTIN, PAVILLY.
Il y eut même un temps (une année ? deux ans ?), après le bombardement du
viaduc de BARENTIN, où nous quittions le train au HOULME, pour gagner la gare
de PAVILLY en car. Nous descendions à MOTTEVILLE. Là nous montions dans le
"tortillard", un petit chemin de fer à voie étroite, qui passait par
YERVILLE, pour descendre ensuite, rejoindre la vallée de la Saâne, et trouver
son terminus à GUEURES. Nous nous arrêtions à YERVILLE. Il nous restait alors
cinq kilomètres… à faire à pied ! Me revient en mémoire un souvenir olfactif :
l'âcre odeur de lait caillé qui nous prenait à la gorge lorsque nous passions
devant la fromagerie "Le Jacquard", à VIBEUF.
Et
nous arrivions à la maison de mes grands-parents, à l'entrée du village. La
barrière s'ouvrait sur une cour plantée
de pommiers. Des poules, des canards y picoraient. Des cages à lapins. Et la
maison. En colombages, toute de
plain-pied. D'abord le cellier, avec les barriques de cidre. Puis une chambre,
celle de ma tante Marie-Madeleine. Puis la chambre des grands-parents, par
laquelle on accédait à une pièce mansardée, qui était la chambre de mon oncle
Gaston. Puis la cuisine, qui était aussi la seule pièce à vivre, à la fois
cuisine, salle de séjour, et salon. Au fond, l'horloge et le buffet. D'un côté,
le poêle à bois,
table
et le banc en bois. Face au buffet, la porte à deux vantaux, avec une
chevillette et une bobinette. Face à l'horloge, la fenêtre, et devant la
fenêtre, une table. Et enfin une pièce à bricoler, qui était un vrai foutoir,
où mon grand-père "rangeait" ses affaires. Contre cette pièce, mais
avec entrée par l'extérieur, "les cabinets" : une tinette qu'on
vidait lorsqu'elle était pleine. Et, sur le trône, le "Catalogue des Armes
et Cycles de Saint Etienne", précieux entre tous, car il permettait la
lecture pendant l'opération, et les soins d'hygiène ensuite, grâce à son papier
fin, bien qu'un peu glacé ! De chaque
côté de la maison, un grenier auquel on
accédait par une échelle.
Le
sol était tout de terre battue. Je revois ma grand'mère balayer sa cuisine,
avec un "balai de brinches", fait de branches de noisetier assemblées
autour d'un manche. Le samedi matin, elle faisait le ménage en grand : elle
lavait la table de bois à l'eau javellisée, faisait les cuivres, passait un
coup de chiffon sur les meubles. Et remettait tout en ordre.
Ma grand'mère
La
grand'mère de LINDEBEUF, c'était "grand'mère PIMONT", pour la
différencier de l'autre, "grand'mère BOULAND", à SAINT JEAN DU
CARDONNAY.
Maria
(c'était son prénom) était née à LINDEBEUF, en 1883, fille aînée de Victor
PEROUELLE et de Marie-Augustine GACOUIN. Son frère Gaston, mobilisé en 1914,
fut tué à 29 ans le 12 juin 1918. La troisième, Germaine, célibataire, resta
avec sa mère jusqu'à la mort de celle-ci. Maria était une petite bonne femme,
rondouillarde, vêtue de sombre; la jupe tombant jusqu'à ses chevilles. Des
cheveux longs, qu'on ne voyait que lorsqu'elle les coiffait, pour les remonter
ensuite sur le dessus de sa tête, et former un chignon, fixé par un nombre
impressionnant d'épingles à cheveux. Je
n'ai pas le souvenir qu'elle m'ait jamais manifesté une quelconque marque
d'amour. Je pense que ce qu'elle avait vécu dans sa jeunesse l'avait à jamais
immunisée contre cette tentation…
Un
beau jour de l'année 1906, Maria (c'était son prénom) "tomba"
enceinte, sans être ni fiancée ni mariée. Sa mère, mon arrière-grand'mère, qui
était une maîtresse-femme, l'interrogea pour connaître le nom du responsable,
qui était sans doute son amoureux. Maria ne voulut pas avouer (bien longtemps
après, on apprit que c'était un nommé LEGAY, dont on ne connut jamais que le
nom). Pour sauver l'honneur de la famille, sa mère l'envoya servir, chez une de
ses cousines, qui tenait un café-bar au MANS. Quelques semaines après, on ne
sut jamais pourquoi, elle partit chez une autre cousine, mais au HAVRE cette
fois, qui tenait elle aussi un café-bar. Un soir, arriva un marin en escale,
qui avait ses habitudes dans ce café. Il habitait YPORT, et avait promis de ne
pas se marier, afin de rester avec sa mère. Mais la serveuse lui plut. Maria
vit là l'occasion de donner un père à l'enfant qui allait naître. Ce qui fut
dit fut fait ! Emile PIMONT accepta de donner son nom à l'enfant. Puis ils
revinrent ensemble au village, où ils se marièrent. L'honneur de la famille
était sauf !

Par
la suite, ils eurent ensemble quatre autres enfants : Simone, née en 1910;
Thérèse, ma mère, en 1912; Marie-Madeleine, en 1918; et Gaston, en 1920. Pour
arrondir les fins de mois, en ces temps où les Allocations familiales n'avaient
pas encore généralisées, ils accueillirent successivement quatre enfants de
l'Assistance Publique (on ne disait pas encore la DDASS) : Albertine, Jacques,
Georges et Marceau.
Je
ne pense pas qu'elle ait jamais aimé son mari. Je me souviens qu'un soir, couchant chez eux, dans la
mansarde au-dessus de leur chambre, je les avais entendu se disputer et parler
de divorcer. Ils devaient avoir à l'époque entre 55 et 60 ans.
Je
la revois allant donner à manger aux poules et aux lapins, et s'arrêtant tout à
coup pour marquer une pause assez longue. Elle reprenait ensuite son
occupation, et je constatais une petite mare à l'endroit où elle s'était
arrêtée… !
Je
la revois aussi à table. Pour manger (ou plutôt boire) sa soupe, le plus
souvent un bon gros potage de légumes du jardin, elle prenait son assiette par
le dessous, de la main gauche, la montait jusqu'à son menton, et, avec sa
cuillère, qu'elle tenait de la main droite, elle enfournait le potage. Et ça
faisait des gros "schlaff" et des gros "schliff" !
Un
jour de Juin 1940, mon père ayant été mobilisé, comme tout le monde, en
septembre 1939, j'étais dans la cour, avec ma mère et ma grand'mère. Nous
n'avions pas de nouvelles de mon père. Et je demande à ma mère: "Qu'est-ce
qu'il fait papa ?". Et c'est ma grand'mère qui répond avec son bon
accent cauchois : "Ben, l'est
comme z'aoutes, y fait l'coup d'feu !".

"Grand-père
PIMONT" est le seul grand-père que j'aie connu. L'autre, le père de
mon père, ancien combattant de la guerre de 1914-1918, gazé sur le champ de
bataille, était rentré malade, dépressif, agressif. Il battait sa femme. Un
jour de 1933, une année avant ma naissance, on le retrouva pendu. Personne ne
le pleura.
Pour
revenir à "Grand-père PIMONT", j'ai le sentiment qu'il était un peu
inexistant. Il était né à YPORT en 1878. Au village, dans sa jeunesse, on le
surnommait "l'moqueux" (le moqueur). Il avait navigué pendant
des années, comme marin-pècheur à TERRE-NEUVE et SAINT PIERRE ET MIQUELON
d'abord, puis comme marin du commerce. Pendant tout le temps de sa navigation
sur toutes les mers du monde, sa femme avait tout mené et tout dirigé toute
seule. Si bien qu'à sa retraite, il était de trop dans la maison ! Pour moi, il
était gentil, avec sa face ronde et aimable, et sa grosse moustache, toute
rude. Je l'aimais bien. Et lui aussi, je crois. Souvent, il demandait qu'on
l'embrasse. Si bien qu'un jour où, pour le nième fois il me disait : Fais-moi
un boujou! ; je lui répondis : Tu sais, grand-père, moi, j'suis pas
boujoussier !
Je
me souviens que le matin, il puisait un seau d'eau à la citerne située devant
la maison, et se lavait la figure, le torse et les bras à grande eau, comme il
l'avait toujours fait sur le pont de son bateau. J'étais en admiration !
Ce
sont les seuls souvenirs que j'ai de lui. Il survécut d'une bonne dizaine
d'années à sa femme, et mourut à 79 ans, le 7 juillet 1957. A l'époque, j'étais
en Algérie, à cause des "événements" que l'on sait !
Dans
le village, et toujours dans les années 1940-1950, demeuraient mon oncle RENE
(le premier fils de ma grand'mère); la sœur cadette de ma grand'mère, GERMAINE;
la sœur cadette de ma mère, MARIE-MADELEINE; et ALBERTINE, que je considérais
comme une de mes tantes.
GERMAINE était demeurée célibataire. Tous, dans la famille, parlant d'elle, disaient "la tante". Née en 1895, elle avait fait quelques études dans sa jeunesse. Je me souviens qu'elle avait le souci de s'exprimer le plus clairement possible. On dit qu'elle avait eu jadis un amoureux, qu'elle n'avait pas pu épouser… Elle habitait la maison de sa mère… jusqu'au jour où elle ne put plus y tenir. Car, une "vieille fille" dans un petit village, cela paraissait étrange. Et certains, qui la considéraient comme une sorcière, capable de "faire du mal", venaient quelquefois, la nuit, jeter sur le seuil de sa porte des poignées de gros sel, ou y déposer des médailles de saint Benoît… pour conjurer le mauvais sort ! Si bien qu'un jour, dans les années 1950, elle décida de quitter le village, et partit à AUFFAY, comme gouvernante du curé, qu'elle accompagna ensuite lorsqu'il fut nommé curé de la Ville d'EU. Elle mourut en 1990, à 95 ans.
Mon
oncle RENE était le type jovial. Sympathique, bon vivant, aimant bien manger,
bien boire, et la bonne compagnie. Régulièrement, à la fin du repas, on le
voyait s'assoupir et mettre la tête dans ses mains. Si ma mère lui disait alors
: "Tu dors René ? "? la réponse était toujours : "Chin
(cinq) minutes !".
Il
était à la fois menuisier, charron, forgeron. Sa maison, et son atelier se
trouvaient à la sortie du village, sur la route qui rejoint celle de ROUEN.
J'aimais les bruits divers et les odeurs de cet atelier : la scie à ruban; les
copeaux et la sciure du bois; le soufflet de la forge; les chevaux qu'il
ferrait; les cercles, chauffés à blanc, qu'il adaptait aux roues des chariots.
Sa femme, ma tante LUCIENNE, était aussi discrète et effacée qu'il était
démonstratif et extraverti. On sentait qu'elle portait le poids de tous les
soucis de la maison et de l'entreprise, et ne devait pas rire tous les jours.
Ils eurent ensemble cinq enfants : MARIE-ROSE, FRANCIS, ALAIN, DIDIER, et JOEL,
mort très vite après sa naissance.
Un jour, il fut alléché par les propositions et
les perspectives d'avenir d'un margoulin qui lui proposa de s'associer. Mais
celui-ci mangea tout l'actif, et le brave RENE fut déclaré en faillite,
contraint de tout vendre, et de partir s'embaucher comme ouvrier dans une
entreprise à VALMARTIN, entre PAVILLY et CLERES.
Il
mourut en 1995, à 88 ans. Lucienne mourut à 97 ans, en 2002.
Sur
ALBERTINE, je ne peux rien dire. Avec ANDRE, son mari, ils demeuraient près du
boulanger du village. Ils avaient c inq enfants : NELLY, BERNADETTE, ANNETTE,
YVES et JOELLE. C'étaient des gens simples, accueillants, à qui, quand nous
étions à LINDEBEUF avec mes parents, nous ne manquions jamais de faire visite.
Quant
à MARIE-MADELEINE, née en 1918, elle habitait encore avec mes grands-parents,
jusqu'à son mariage en 1941 (un peu contraint et forcé, car, avec GEORGES, que
ma grand'mère élevait, ils avaient "fêté Pâques avant les Rameaux"
!). Ils eurent six enfants : Georges, Annick, Elisabeth, Gabriel, Jean-Marie et
Armelle. Ils habitèrent successivement une partie du Presbytère; une autre
maison, sur la route de Torp-Mesnil; puis une maison à Vibeuf, sur la route
d'Yerville; avant d'acheter un pavillon à Yvetot, au Quartier du Fort-Rouge;
qu'ils revendirent pour s'établir à LOUANNEC dans les Côtes d'Armor, lorsque
Georges fut en retraite.
Marie-Madeleine
fut tuée dans un accident de voiture en 1990. Georges décéda en 2004.
Quand
nous étions à LINDEBEUF, nous allions à la messe, et quelquefois aux Vêpres, à
l'église du village. C'était, c'est
toujours une église quelconque, de celles qui ont été construites à des
centaines d'exemplaires dans la seconde partie du 19° siècle (celle-ci date de
1873).
Dans
les années 1940, le curé était l'abbé LEMIRE. Un vieux prêtre, sec et à l'air
sévère, qui évoquait encore les prêtres de l'ancien régime. Mon oncle, Gaston
hérita de quelques-uns de ses livres, qui me revinrent ensuite. Sur la page de
garde de ceux-ci, on peut lire "Ex libris Messire Albert LEMIRE". Il
était curé de LINDEBEUF, où il demeurait, et desservait TORP-MESNIL et
VIBEUF. Chaque dimanche, à la fin de la
messe, il annonçait : "Dimanche prochain, à … heures, je dirai la messe
à VIBEUF (ou à TORP-MESNIL). Monsieur … viendra me chercher et me ramènera".
Car ce brave curé, comme nombre de ses paroissiens, ne possédait pas de moyen
propre de locomotion.
L'abbé
Jean LECOQ, qui lui succéda, était un bon
vivant, aimant la bonne chère et le bon vin. Il chantait bien, et le savait. Je
le revois, à la messe du jour de Pâques,
chantant la grande préface, dite Solemnior : il posait, et prenait
plaisir à faire de grandes volutes et de grands arpèges sonores, se levant sur la pointe des pieds,
pour retomber ensuite, au rythme de la mélodie. C'était un grand moment, bien
qu'un peu ridicule ! Il fut ensuite nommé curé de VARENGEVILLE-SUR-MER, où il
mourut. On peut toujours voir sa tombe dans le cimetière marin, qui entoure
l'église paroissiale.
Dans
le chœur de l' église, le dimanche, prenaient place, outre les enfants de chœur
(tous des garçons… pas encore question de filles dans le sanctuaire !), trois
chantres, dont mon oncle René, et Célestin RADOUT, qui était aveugle. A cette
époque, où il n'était pas encore question que l'Assemblée chantât, les chantres
s'égosillaient, chantant à pleine voix le latin, avec l'accent cauchois.
Aux
grandes fêtes, notamment celle de Pâques, à laquelle nous participions, l'église
était pleine, et, à la sortie de la messe, on se retrouvait tous devant le
portail, pour y rencontrer les personnes de connaissance, et échanger les
informations locales et familiales. Certains hommes allaient au café, chez la
mère DOLORIS, faire leur partie de dominos. D'autres, dont nous étions, se
rendaient au cimetière, sur la tombe de leurs morts. Souvenir d'un bruit : le
grincement caractéristique de la grille, qu'on n'entend plus aujourd'hui,
l'entrée ayant été refaite à neuf en 2003…