Chapitre 23 – SAINT AUBIN ROUTOT –2

 

 

La vie ordinaire d'une paroisse

 

Qu'est-ce qui se passe dans une paroisse ? De quoi est faite la vie paroissiale ? Que fait le curé ?

 

Sans entrer ni dans la théologie, ni dans la sociologie, mais en restant au simple niveau des pâquerettes, la paroisse, c'est l'ensemble des paroissiens; c'est-à-dire l'ensemble des personnes d'un territoire donné, qui se reconnaissent croyants, membres de l'Eglise catholique, ou proches de cette Eglise.

 

- Ils demandent à l'Eglise de baptiser leurs enfants, et le curé organise la préparation et la célébration de ces baptêmes.

- Ils demandent à l'Eglise de célébrer leur mariage, et le curé organise la préparation et la célébration de ces mariages.

- Ils demandent à l'Eglise de célébrer les funérailles de leurs défunts, et le curé organise la préparation et la célébration de ces funérailles.

- Ils demandent à l'Eglise d'éduquer leurs enfants à la Foi et à la vie religieuse, et le curé organise la Catéchèse.

- Ceux qui sont véritablement et profondément croyants ont besoin de se retrouver régulièrement pour célébrer l'Eucharistie, et le curé est là pour célébrer avec eux et pour eux l'Eucharistie, la Messe.

- Certains, qui sont malades, demandent à l'Eglise de les aider à vivre leur maladie dans la foi, et le curé organise les visites aux malades et la célébration du Sacrement de l'Onction des malades…

 

La tâche du curé n'est donc pas tellement de tout faire, que de tout faire faire. Mais il n'a pas la science infuse et ne peut ni connaître tout, ni être compétent en tout. C'est pourquoi il est assisté d'un Conseil pastoral paroissial, ensemble d'hommes et de femmes représentatifs de l'ensemble, qui réfléchissent ensemble à ce qu'il serait bien de faire, et aux lieux où il serait bien de le faire.

 

C'est ainsi qu'on trouve ordinairement dans une paroisse :

-         une équipe de catéchistes, organisés par années ( ou par classes), chaque niveau sous la responsabilité d'un(e) catéchiste. L'ensemble étant, ou sous la responsabilité directe du curé, ou sous la responsabilité d'un(e) membre du Conseil pastoral.

-         Une équipe liturgique, qui a la charge de préparer les célébrations du dimanche et des fêtes, sous la responsabilité directe du curé, ou sous la responsabilité d'un(e) membre du Conseil pastoral.

-         Une équipe chargée de la Pastorale des malades, sous la responsabilité directe du curé, ou sous la responsabilité d'un(e) membre du Conseil pastoral.

-         Une équipe chargée de la Gestion financière, sous la responsabilité directe du curé, ou sous la responsabilité du Trésorier.

-         Un secrétariat, assuré ou bien par le curé, ou bien par une bénévole, ou bien par une salariée.

 

On trouve également, ça et là, des équipes chargées de l'accueil, des équipes chargées de la Communication…

 

Finalement, une Paroisse, vue du ras des pâquerettes, ça ressemble assez à une Entreprise, mais avec une toute autre finalité. C'est pourquoi je ne raconterai rien de ma vie ordinaire à SAINT AUBIN ROUTOT, sinon les grands moments, où il s'est passé quelque chose d'important. Le reste, c'est la vie ordinaire, des rencontres individuelles, des préparations, des célébrations, des réunions. On pourrait peut-être penser que tout cela est répétitif, monotone. Il n'en est rien. Car, à chaque fois, il y a des personnes en jeu. Et on ne fait jamais deux fois la même réunion, la même rencontre, la même célébration.

 

Je ne me suis jamais ennuyé pendant les sept années que j'ai passées à SAINT AUBIN ROUTOT, OUDALLE, TANCARVILLE, LA CERLANGUE et LES TROIS PIERRES.

Le domaine s'agrandit

 

En 1981, l'Abbé LEGRIS, curé de SAINT ROMAIN de COLBOSC, âgé de 72 ans, démissionne et est remplacé par Claude GOSSET.

Michel RAAS (40 ans) le remplace à GOMMERVILLE.

 

Le dimanche 16 octobre 1983, sur le coup de 8 heures, Claude GOSSET, qui est Doyen du Secteur, reçoit une communication téléphonique de la sœur de l'Abbé Pierre MARTIN, curé de TANCARVILLE : "Mon frère vient de tomber dans le coma. Le docteur dit que c'est irréversible. Il faut le remplacer à TANCARVILLE ET aux TROIS PIERRES où il devait célébrer la messe". Aussitôt Claude GOSSET passe un coup de fil à Auguste PAUMELLE, un cultivateur des TROIS PIERRES, membre du Mouvement Chrétiens en Monde Rural (C.M.R) et lui demande d'assurer, au pied levé, une Célébration sans prêtre. Panique au bout du fil. Mais le brave Auguste réussira à aider les fidèles, qui viennent à l'église pour 9 heures 30, à prier.

 

 

 

L'église saint MICHEL de TANCARVILLE

Claude GOSSET me téléphone ensuite pour me mettre au courant de la situation. Nous décidons de nous rencontrer le lundi matin. Et là, nous tombons d'accord pour obtenir un rendez-vous chez l'évêque, afin d'assurer la continuité de la Pastorale des trois paroisses du Père MARTIN.

 

Le Jeudi 20, nous sommes, Claude et moi, chez le Père SAUDREAU à 9 heures 30. Surprise : en entrant dans son bureau, nous le trouvons devant la Carte routière du département. Intérieurement, je me dis : "On va avoir droit à la Pastorale de la Carte Michelin!". Et l'évêque nous dit : "J'ai réfléchi, je vais donner Les TROIS PIERRES au Père CARDON, LA CERLANGUE à vous Père GOSSET, et TANCARVILLE à vous, Père BOULAND !".  Comme un seul homme, Claude et moi répondons :"Il n'est pas question de diviser les trois paroisses que le Père MARTIN a essayé d'unir !. Il faut les garder ensemble. Et surtout il faut consulter les paroissiens, afin de voir leur réaction". Interloqué, le Père SAUDREAU finira quand même par accepter cette réunion de tous les paroissiens. Réunion que nous fixons ensemble au jeudi suivant 27 octobre à 20 heures 30 à TANCARVILLE.

 

Ce jeudi, dans la salle paroissiale de  TANCARVILLE sont présentes 80 personnes, venues des trois villages. L'évêque ouvre la séance en disant qu'il n'a aucun prêtre à nommer pour remplacer le Père MARTIN, et qu'il faut donc trouver une solution entre nous. Je prends alors la parole, un feutre à la main, devant le tableau à feuilles. "Si vous voulez, nous allons mettre noir sur blanc tout ce que faisait le Père MARTIN ". Et j'écris, au fûr et à mesure des interventions : Responsabilité des trois paroisses, Catéchisme, Camp de vacances, Liturgie, Messes, Mariages, Baptêmes, Inhumations, Propreté des salles… Quand le tableau est plein, je dis :"Eh bien maintenant, qui peut assurer la Catéchèse ?… Qui peut assurer la responsabilité de chacune des paroisses ?… Et la Liturgie ? Et le ménage ?…". Lorsque tous les domaines qui avaient été listés ont été passés en revue, 60 personnes ont accepté une responsabilité. C'est extraordinaire. Je comprends tout à coup l'étonnement des Douze, aux débuts de l'Eglise, lorsqu'ils créaient des communautés, à voir l'empressement et l'enthousiasme des croyants. L'Esprit-Saint est tombé sur TANCARVILLE !

 

L'évêque me demandera quelques temps après de suivre le fonctionnement de ces trois paroisses, en les ajoutant aux deux dont j'ai déjà la charge. Ce ne sera pas difficile, car chacune des paroisses sera animée par une équipe de personnes assurant les tâches essentielles, et chaque équipe sera placée sous la responsabilité d'une personne : Auguste PAUMELLE aux TROIS PIERRES, Marie Thérèse LEBRUMENT à LA CERLANGUE et Michel PICQUEREY  à TANCARVILLE. Des rencontres mensuelles des responsables auront lieu à SAINT ROMAIN, animées par Claude GOSSET. Et cela fonctionnera très bien.

 

Quant aux célébrations dominicales de ces trois paroisses et de celles dont j'ai la charge, elles suivront le rythme régulier: deux célébrations eucharistiques suivies d'une ADAP.

 

Une SEMAINE en 1984

 

Lundi  :

-         7 heures 30 Départ pour le Carmel du HAVRE, où je célèbre au moins une messe chaque semaine depuis 1975. Célébration de l'Office des Laudes avec les Sœurs.

-         8 heures 30 : Messe

-         9 heures 30 : retour à SAINT AUBIN – 35 kilomètres A/R

-         10 heures : Inhumation à LA CERLANGUE.

-         11 heures 30 : Retour à SAINT AUBIN – 15 km A/R

-         14 heures : Travail personnel

-         17 heures 30 : Préparation  au mariage d'un ancien de l'Aumônerie du Lycée.

-         19 heures 30 : Dîner et Réunion M.C.C. à MONTIVILLIERS

-         23 heures : retour chez moi – 20 km A/R

Mardi  :

-         9 heures : Départ

-         9 heures 30 : Réunion au HAVRE à la Centrale d'Action catholique – 35 km A/R

-         12 heures 15 : Déjeuner chez Claude GOSSET à SAINT ROMAIN.

-         14 heures 30 : Centrale d'Action Catholique : Préparation d'un Rassemblement pur la Paix

-          20 heures 30 : Réunion de préparation au mariage à SAINT AUBIN

 

Mercredi :

-         6 heures 30 : Départ pour PARIS–Train en gare du HAVRE

-         Achat de matériel pour l'Association FRANCE-POLOGNE.

-         16 heures : retour au HAVRE

-         réunion du Comité diocésain du C.C.F.D.

-         19 heures 30 : Dîner chez les WIECZAK et réunion du Bureau de l'Association FRANCE-POLOGNE

-         23 heures : retour chez moi – 35 km A/R en voiture

Jeudi :

-         9 heures 30 : départ de SAINT AUBIN

-         10 heures : Permanence du C.C.F.D

-         12.30 : repas à la Centrale.

-         14 heures 30 : retour chez moi – 35 km A/R

-         17 heures à SAINT ROMAIN : Réunion des responsables de la Préparation au Mariage.

Vendredi :

-         9 heures : à SAINT ROMAIN : Réunion des responsables des paroisses

-         11 heures 45 : Départ de chez moi

-          12 heures 15 : Déjeuner chez un Chef d'entreprise, membre du M.C.C. qui connaît de très gros problèmes professionnels (fermeture d'usine et reclassement du personnel).

-         15 heures :  retour chez moi- 35 km A/R

-         19 heures 30 : Dîner et réunion M.C.C à CAUVILLE sur Mer

-         23 heures 30 : retour chez moi – 40 km A/R

Samedi :

-         10 heures 30 : conduire ma voiture au garage. Le garagiste me prête un véhicule de remplacement.

-         11 heures 30 -14 heures 30 : déjeuner chez moi avec mon frère, son épouse et leurs enfants (ils apportent tout ce qui est nécessaire au repas).

-         16 heures : Baptême à SAINT AUBIN

-         17 heures : je vais rechercher ma voiture.

Dimanche :

-         9 heures 30 : Messe à OUDALLE

-         11 heures : Messe à LA CERLANGUE- 25 km A/R

 

soit 275 kilomètres en voiture dans la semaine. Cette année-là, et pendant tout le temps de ma présence à SAINT AUBIN, je compterai environ 30.000 kilomètres par an, vacances comprises.

 

La MORT de mon PERE

 

En 1983, ne se sentant pas en forme, mon père était allé consulter son médecin. Lequel l'avait orienté sur un spécialiste. Lequel avait diagnostiqué un cancer à la prostate. Dont il n'avait rien dit à mon père, se contentant de l'annoncer, sans précaution aucune, à ma mère.

 

Mon père avait été hospitalisé une ou deux fois. Il perdait du poids et des forces, et ne pouvait marcher qu'avec une canne. Il continuait néanmoins à conduire sa voiture.

 

Un dimanche de 1985, j'avais rejoint mes parents sur le terrain qu'ils avaient acheté à BRETTEVILLE SAINT LAURENT, et où je demeure maintenant. L'après-midi, je tondais la pelouse, et je voyais mon père l'air soucieux, comme s'il pestait au-dedans de lui-même. Je m'approche de lui et lui dis : "Je sais, je ne fais pas comme tu ferais, mais je m'efforce de bien faire quand même. Et puis, ce qui est important, c'est que tu as fait tout ce que tu pouvais faire quand tu étais en pleine forme". Et je lui rappelle combien j'étais émerveillé de le voir manier le pinceau, et la régularité, et la rapidité tranquille avec laquelle le travail avançait… Il me répond simplement : "Je sais bien, mais ça m'emmerde quand même !".

 

Le dimanche 20 octobre de cette même année, mes parents viennent à SAINT AUBIN, comme ils venaient environ une fois tous les deux mois. Mon père n'allait pas bien. L'après-midi, il dormait sur le canapé pendant que nous regardions la télévision, ma mère et moi. Sur le coup de 16 heures, ils repartent. Voyant la voiture s'éloigner, je pense : "C'était la dernière fois qu'il est venu. Il ne reviendra plus !".

Le 1 novembre, je vais déjeuner chez mes parents à DEVILLE LES ROUEN. Mon père n'allait vraiment pas bien. Il buvait, buvait, buvait pendant le repas. En début d'après-midi, mon frère nous rejoint. Au moment de partir, mon père nous dit : "Vous savez que vous pouvez venir quand vous voulez. Ici, vous êtes chez vous !".

 

Ce furent les dernière paroles que j'entendis de mon père.

 

Le samedi 2 novembre. Il est 20 heures 30. Sonnerie du téléphone. C'est ma mère, affolée : "Papa vient de tomber dans le coma. Pourtant, on avait passé une bonne soirée. Il a même regardé "les Chiffres et les Lettres" à la Télé. Et puis, tout d'un coup, il s'est affaissé. Le docteur est venu. Il dit qu'il faut l'hospitaliser. Il n'y a plus rien à faire. C'est une embolie cérébrale" – "Je viens !". Je raccroche.

 

J'arrive à la maison. Mon frère est là. Les ambulanciers sont en train de monter mon père dans l'ambulance. A 21 heures 30, nous nous rendons directement aux urgences du C.H.U de ROUEN. On trouve un lit libre. Un toubib vient. "Il n'y a rien à faire, qu'à attendre la fin", nous dit-il.

 

Nous sommes tous les trois autour de mon père inanimé, qui semble se débattre. Contre quoi ? Simples réflexes.

 

Une heure passe. Des brancardiers arrivent. On a libéré un lit dans le service de Neurologie. Nous y allons. Ma mère me dit : "Tu ne peux pas lui donner le sacrement des malades ?" – "Non, il n'est plus conscient. Ce n'est plus la peine. On ne peut plus que prier pour luiTu as peut-être raison". Puis, sur le coup d'une heure du matin, nous partons.

 

Je reconduis ma mère chez elle. Je lui propose de rester un peu. Elle me dit qu'elle préfère être seule. Je repars donc. Ce dimanche, je dois célébrer deux messes. Je reviendrai dans l'après-midi.

 

J'allume la radio, sur France-Musiques. Et j'entends l'Hymne à la Joie !…

 

Le dimanche après-midi, je retourne à l'hôpital. Mon père est toujours inanimé. Ma mère me dit: "J'ai vu le Père CALENTIER, l'aumônier de l'hôpital – nous l'avions connu jadis vicaire à la paroisse SAINT GERVAIS – il a donné le sacrement des malades à ton père. Je suis rassurée !".

 

Le lendemain, lundi 4 novembre, je reviens d'une réunion du Bureau de l'Association FRANCE-POLOGNE. Téléphone. Ma mère me dit : "Ton père vient de mourir. Tu peux venir ? ". Je passe à DEVILLE, je prends ma mère. Nous allons à l'hôpital. Mon père est sur son lit. Mon frère nous rejoint avec son épouse. Nous prions ensemble.  Nous repartons.

 

Jeudi 7 novembre. 13 heures 45, à l'église SAINT PATRICE de ROUEN, je célèbre les obsèques de mon père. Mes copains sont là. L'église, qui est relativement petite, est pleine. Au moment des condoléances, je suis éberlué de voir là des gens que je n'avais pas vus depuis mon enfance, d'anciens voisins, d'anciens membres de la Ligue Ouvrière Chrétienne, des clients, des relations. Et je pense "Mon père était un type bien !".

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