Chapitre 24 – SAINT AUBIN ROUTOT – fin

 

 

Une ENGUEULADE MEMORABLE

 

C'était un jour de 1984, je crois. J'étais allé, en fin d'après-midi, chez Pamela, qui était catéchiste, pour lui demander ou lui rendre quelque chose… je ne me rappelle plus quoi. Raymond, son époux, était là. Il était, à l'époque, directeur de l'Usine RENAULT de SANDOUVILLE.

 

Lorsque j'en eus terminé avec son épouse, il me prit à parti : "Peut-être n'avez-vous pas remarqué que nous ne venons plus à la messe à SAINT AUBIN. Je préfère aller à SAINT ROMAIN de COLBOSC, parce que, là au moins, le Père GOSSET ne nous culpabilise pas avec ses homélies. Vos homélies à vous ne sont faites que de culpabilisation gratuite. Comme si nous ne faisions rien de bien… Mais venez donc à l'Usine, je vous y attends quand vous voudrez. Vous verrez tout ce que nous essayons de faire pour changer les choses… Ce qu'on attend du prêtre, ce n'est pas qu'il nous culpabilise. C'est au contraire qu'il nous encourage. Mais cela, apparemment, la plupart des prêtres ne savent pas faire, parce qu'ils ne connaissent rien… !".

 

J'attendis qu'il ait déroulé complètement sa diatribe. Je lui dis alors tout simplement, mais la rage au cœur : "Ecoutez, Raymond, si je vous réponds, nous allons nous engueuler, et cela, je ne le veux pas. Je vous propose donc de revenir un de ces jours " Et je partis.

 

Je ne pus pratiquement pas fermer l'œil de la nuit. Je me disais :"Non mais, quelle impudence. De quel droit se permet-il de me juger ? Quelle supériorité a-t-il donc sur moi ? Sa position de patron ne lui autorise pas tout ". Ainsi de suite, toute la nuit. Je m'endormis quand même au petit matin. Et en m'éveillant, je me dis :"Mais il a raison. Je croyais mes homélies bonnes. Mais c'est vrai que je fais toujours la morale. Encourager au lieu de dénoncer, voilà ce que devons faire".

 

Et je retournai le voir quelques jours après… pour le remercier.

 

Je n'ai jamais oublié cette fin d'après-midi d'un certain jour de 1984…

QUELQUES FIGURES

 

Lorsque j'étais gamin, mes parents recevaient chaque mois la "Sélection du Reader's digest". Il y avait régulièrement un article intitulé "L'Etre le plus extraordinaire que j'aie rencontré". Je n'ai pas rencontré d'êtres véritablement extraordinaires, mais j'ai rencontré, à SAINT AUBIN comme ailleurs, avant ou après, des gens tout à fait ordinaires, mais qui avaient en eux ce petit "plus" qui fait les gens bien, et qu'on est heureux d'avoir connus.

 

Madame GUEROUT

Elle était cultivatrice. Une petite ferme. Une famille nombreuse. Un mari malade, de cette maladie qui n'ose pas dire son nom, mais qui détruit bien des personnalités et bien des familles. Levée la première, couchée la dernière (la formule est usée, mais elle correspond ici à la réalité). Les travaux du ménage et les travaux de la ferme. Et la comptabilité. "Vous savez, Monsieur l'Abbé, il y a des mois où on tire vraiment le diable par la queue. On cultive le lin. On croit qu'on va bien le vendre. Et quand on nous le paie, on nous dit que la récolte a été si abondante que les prix ont baissé. Et on ne peut rien dire…".

 

En plus de ses occupations habituelles, elle avait accepté de faire le catéchisme aux enfants de son hameau. Ce n'était pas de la haute théologie. Mais elle le faisait avec tout son cœur. Et je crois que ce que les enfants retenaient, c'était la Foi, l'Espérance et la Charité  phénoménales qui animaient cette femme.

 

Jean-Max et Paulette

Ils étaient instituteurs l'un et l'autre. Ils demeuraient à SAINT AUBIN depuis qu'ils y avaient fait construire leur maison dans un des premiers lotissements, aux alentours des années 1970. Ils étaient d'une gentillesse sans égale. Ils avaient un jardin qu'ils entretenaient avec un soin jaloux. Ils étaient de toutes les corvées municipales au service des autres : l'arbre de Noël, le repas des Anciens, la Kermesse, le Foyer rural. Jean-Max s'était proposé dès le début pour faire partie de l'équipe liturgique.  Il animait les ADAP avec toute sa foi et toute sa piété. C'est lui qui tenait à ménager des temps de silence durant ces célébrations.

 

De ces gens dont on n'a rien à dire, sinon qu'ils sont bien !

 

Madame LOZAY

Elle habitait OUDALLE, près de l'église, dont elle avait la clé, et qu'elle ouvrait et fermait lorsque des touristes désiraient la visiter. Elle conduisait le mini-bus du regroupement scolaire, matin, midi, après-midi et soir.

 

Le premier dimanche où je célébrai la messe dans son village, elle était là. Je lui demande : "Madame LOZAY, pouvez-vous lire la première lecture ?". Panique à bord ! Sauve qui peut ! C'est ce que je lisais sur son visage. Pourtant, elle me dit : "Oui, je vais essayer !". Et quand vint le moment, elle lut le texte, bien, sans buter sur les mots. Mais le missel tremblait comme une feuille au vent entre ses mains.

 

Elle accepta de faire partie de l'équipe liturgique, lorsqu'on le lui demanda.

 

L'église d'OUDALLE

 

Un jour, où, en réunion, je lui rappelais sa réaction à ma demande du premier dimanche, elle me dit : "Vous me croirez si vous voulez, mais depuis, pour ne pas être prise au dépourvu si on me demande, je lis chaque lecture deux ou trois fois chaque semaine". Je me dis alors qu'il était impossible de lire ainsi régulièrement les textes fondateurs, sans en être marqué à la longue.

 

Marcelle VASSE

J'ai déjà parlé d'elle. Elle faisait le ménage du presbytère, quatre heures par semaine. Elle entretenait également l'église de SAINT AUBIN. Elle et Michel, son époux, avaient une famille nombreuse. Lui travaillait, lorsque j'arrivai, dans la réparation navale, au HAVRE. Une usine qui subissait de plein fouet les effets de la crise économique, à cette époque où les armateurs français allaient en POLOGNE faire réparer leurs navires à un coût moindre qu'en France. Si bien qu'un jour, après une trentaine d'années de présence dans l'Usine, il reçut sa lettre de licenciement. Comme cela ! Sèche. Sans aucun remerciement pour avoir participé à la prospérité de l'entreprise !

 

Elle avait un courage à toute épreuve. Mises à part les cinq minutes où nous prenions ensemble le café lorsqu'elle était là, elle ne perdait pas de temps. La maison était "nickel" lorsqu'elle la quittait.  Et les autres personnes chez qui elle travaillait donnaient toutes même témoignage.

 

Un jour, elle me raconta son mariage.

 

Son père, qui était ouvrier agricole, et qui avait mauvais caractère, ne voulait pas qu'elle épouse le jeune Michel, qu'elle aimait. L'âge de la majorité légale étant à l'époque de 21 ans, elle était mineure, et, sans l'accord de son père, elle ne pouvait pas se marier. Elle s'en ouvrit un jour à Madame DUPONT, une maîtresse-femme qui était alors secrétaire de Mairie, et connaissait tout le monde dans le village. Elle en parla aussi au curé. Lequel en parla à Madame DUPONT… et ils tombèrent d'accord. Madame DUPONT, sous le prétexte d'une signature dont elle avait besoin, convoqua un jour le père à la Mairie. Elle lui fit signer ensemble le papier-prétexte, qui recouvrait l'autorisation de mariage pour sa fille, qu'il signa également, sans demander ce que c'était ! Le samedi suivant, Marcelle sortit de chez ses parents en catimini, à 7 heures du matin, sa robe de mariée dans un sac. Elle fila à la Mairie rejoindre son fiancé Michel, le Maire, Madame DUPONT et le garde-champêtre. Elle s'habilla. Le Maire, en présence des deux témoins, Madame DUPONT et le garde-champêtre, prononça le mariage civil. Ils allèrent ensuite à l'église, où le curé les attendait. Le curé célébra le mariage. Ensuite de quoi, Marcelle rangea sa robe de mariée, retourna chez ses parents, et leur dit :"Je viens de me marier !". Tête des parents… surtout du père, qui se rendit compte qu'on l'avait roulé. Mais c'était trop tard.

 

Jean-Pierre N.

 

Notre bout de chemin ensemble commence en 1980. Il est technicien à la Compagnie Française de Raffinage (C.F.R). Il a environ trente-cinq ans. Annie, son épouse, d'origine alsacienne comme lui, se propose pour être catéchiste. Un jour, elle vient me voir pour me dire que Jean-Pierre souffre des premières atteintes de la sclérose en plaque. Il continue néanmoins à travailler, mais il devra l'année suivante cesser toute activité, et accepter d'être mis en invalidité. Il ne peut pratiquement plus se déplacer par ses propres moyens. Cette année-là, au Collège, ses enfants inscriront sur la feuille de renseignements de début d'année que leur père est technicien. Mais à la rentrée 1982, il leur dira, la rage au cœur  :"Vous écrirez : en Invalidité !".

 

Fort heureusement, il est passionné par les Télécommunications. Certain mois, le nombre et la durée de ses connexions Minitel lui coûtera une fortune. Mais il a l'idée de créer sa propre station-radio. Une station-pirate, qu'il ne déclare pas, mais qui n'est qu'un passe-temps, n'émettant qu'une heure ou deux par jour, et pour son entourage.

 

Je suis moi aussi passionné de radio. Et j'enregistre chez moi des émissions qu'il diffuse ensuite. L'une d'entre elles s'intitule "Le disque qui gratte", que je réalise à partir de disques anciens en cire. La qualité n'est pas excellente. Mais il ne diffuse qu'une plage de disque par jour. Nous réaliserons ensemble, en direct, la veillée de Noël 1984, en compagnie de Michèle et de Françoise.

 

Il me dit un jour : "Jour après jour, je ne pense qu'à la mort !". A quoi d'autre penserais-je si j'étais à sa place ? Mais il vit.  Et il vit bien.

 

Claude GOSSET

 

J'ai déjà parlé de lui plusieurs fois, puisqu'il était Doyen du Secteur de SAINT ROMAIN de COLBOSC.

 

Il avait été vicaire à SAINT MICHEL du HAVRE, Directeur d'un Etablissement catholique d'Enseignement horticole à BOLBEC, et Vicaire général de Monseigneur PAILLER, Archevêque de ROUEN. En Pastorale, il était aussi prudent, que j'étais intrépide. Et c'est justement pourquoi je l'appréciais. J'imaginais les solutions aux problèmes pastoraux. Nous les discutions ensemble. Il assumait la responsabilité de leur réalisation.

 

J'ai rarement connu, parmi les prêtres, un homme aussi ouvert, aussi accueillant; avec une telle foi tranquille, et un tel attachement lucide à une Eglise dont il connaissait bien le fonctionnement; et qui avait autant l'oreille de ses confrères.

 

Ce fut véritablement pour moi un plaisir de travailler avec lui.

 

Quelques anecdotes

 

1 - Je reçois un jour un appel téléphonique émanant d'un promoteur immobilier, qui se présente comme tel, et me dit : "Monsieur le Curé, je m'adresse à vous, parce que je voudrais connaître la couleur politique du Maire de SAINT AUBIN". – "J'ai le sentiment que vous faites erreur, lui dis-je, je ne suis pas habilité à faire connaître les options politiques de mes paroissiens" – "Vous pouvez quand même me dire quelque chose…" – "Non, je ne vous dirai rien du tout. Vous vous trompez d'adresse". – "Oh ! vous les curés, vous êtes tous les mêmes, vous ne voulez pas vous mouiller !". Et nous raccrochons.

 

Dans la foulée, j'appelle Louis LEMAIRE, le Maire de SAINT AUBIN : "Monsieur le Maire, on vient de me téléphoner pour vous demander votre couleur politique. Je n'ai rien répondu, bien entendu !". – "Si on vous redemande, vous direz que ma couleur, c'est Bleu-Blanc-Rouge…".

 

2- L'église de SAINT AUBIN est située au bas d'une côte, qui rejoint la route nationale 15. Chaque dimanche, je reconduisais ma voisine, Madame BERTOT, née avec le 20° siècle, jusqu'à chez elle. Deux ou trois fois par an, elle sonnait à ma porte sur le coup de 7 heures du matin, cachant une bouteille de vin sous sa blouse gris-noir, me disant : "Y z'ont pas b'soin de voir c'que j'vous donne !". Elle parlait des voisin d'en face… Un jour, pendant le trajet de l'église jusque chez elle, elle me demande : "L'est'y bon l'vin que j'vous donne ?" – "Oui, il est très bon !" – Ah bon, pasque, au prix qu'je l'paye !…".

 

3- Madame BERTOT était une vraie cauchoise. Un Cauchois ne dit jamais : C'est bon !. Il dira : C'est pas mauvais !. Il ne dira jamais combien il y a de quoi que ce soit, il se contentera de : "Oh ben ! y en pas mal !. J'avais appris que son fils avait acheté une maison proche du presbytère, et donc proche de celle de sa mère. Je dis un jour à Madame BERTOT : "Alors, votre fils va habiter près de chez vous !" – "Y paraît !". me répond-t-elle.

Le départ

 

Le jeudi 5 juin 1986, j'avais rendez-vous chez l'évêque à 10 heures. Il était très embarrassé :"Père BOULAND, me dit-il, vous savez peut-être qu'avec le Père GOSSET, nous sommes en négociation depuis deux ou trois ans avec la Congrégation des Sœurs de la Providence, pour faire venir une communauté dans le Secteur de SAINT ROMAIN de COLBOSC. Or, il y a quinze jours, la Supérieure a pris contact avec moi pour me dire qu'elle avait trois sœurs à nous donner. On a cherché où les loger.." – "Et il n'y a que le presbytère de SAINT AUBIN" , lui dis-je. "Ben… oui." – "Donc, il faut que je parte !" – "Je n'ose pas vous le demander !" – "Cela me paraît évident !" – "Donc vous accepteriez de quitter SAINT AUBIN ?" – "Evidemment !".

 

C'est ainsi que je quittai ces paroisses.

 

Le lundi 25 août, je déménageai pour rejoindre un logement provisoire, l'ancien presbytère de l'ancienne paroisse SAINT LEON du HAVRE, Boulevard de Graville. Une vieille maison normande, inoccupée depuis plusieurs années, humide et mal entretenue, où je resterai une année, jusqu'à sa démolition. Avant de rejoindre l'ancien logement du sacristain de SAINT JEAN BAPTISTE de BLEVILLE, toujours au HAVRE, où je resterai trois années.

 

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