Chapitre 26

 

 

138 rue Théophile Gautier – LE HAVRE

 

 

L'ancien presbytère de l'ex-paroisse saint LEON, où je n'avais passé qu'une année, était vendu à E.D.F. Il fallait donc libérer les lieux. Sans déplaisir aucun, ainsi que je l'ai dit au chapitre précédent, je déménageai le mardi 25 août pour gagner l'ancienne maison qui avait été celle du sacristain de la paroisse de BLEVILLE, 138 rue Théophile Gautier.

 

La maison était prête à habiter : les peintures, les papiers peints n'avaient que deux ans. Tout était propre. Tout était net. Jean-Yves GREAUME avait bien fait les choses.

 

Lorsqu'on entrait en voiture, on pénétrait par un porche, au numéro 140, dans une grande cour, qui avait été naguère la cour du patronage paroissial. Là se trouvaient encore des salles où étaient entreposés les objets et meubles divers collectés dans le quartier, remis au propre et en état tout au lo,g de l'année par quelques bénévoles, et mis en vente deux fois par an dans un vide-grenier, qui se tenait dans la cour du presbytère. Lequel presbytère était juste en face, de l'autre côté de la rue, au chevet de l'église saint JEAN-BAPTISTE. Le curé était, à cette époque, Bernard OBOT, que je connaissais bien, puisque nous étions entrés ensemble au Grand Séminaire en 1951.

 

Entrant par le numéro 138, on montait quatre marches, on traversait un petit jardin de 20 mètres carrés… et on sonnait à la porte. On pénétrait alors dans un petit couloir, qui ouvrait sur deux pièces : à droite la salle de séjour; à gauche, mon bureau, derrière lequel était située la cuisine. A l'étage, deux chambres, au-dessus des deux pièces du bas. Ma mère, certains week-ends, ou Michèle (et son chat T.O.7) occupaient l'une lorsqu'elles venaient chez moi, l'autre était la mienne. Dans le prolongement de chacune des chambres, une soupente, que j'utilisais comme grenier. Le couloir du bas débouchait, à l'autre bout, sur la cour, face au garage.

 

Parlons-en du garage ! En arrivant, j'avais gardé les habitudes de SAINT AUBIN ROUTOT et du Boulevard de Graville, c'est-à-dire que je ne fermais rien à clé… Mal m'en prit à BLEVILLE : quelques jours après mon emménagement, on me vola dans la nuit ma bicyclette et un taille-bordures. Je pris donc l'habitude, à partir de ce jour, de tout boucler dès la nuit tombée.

 

L'église saint JEAN BAPTISTE

de BLEVILLE

BLEVILLE avait jadis été un village de la banlieue havraise. Rattaché au HAVRE en 1953, c'est maintenant un quartier "périphérique" de la grande ville. J'insère l'adjectif "périphérique"  entre guillemets, car, dans le vocabulaire urbanistique actuel, cela signifie non seulement qu'il est situé à l'extérieur de la ville, mais surtout que c'est l'un de ces quartiers où, dans les années 1960-1970, on a construit des immeubles à profusion, afin d'y loger la population ouvrière (autochtone ou immigrée) qui affluait alors, dans ces "trente glorieuses " dont on a déjà tant parlé !

 

Dans ce quartier, qui jadis avait été un village rural, on rencontrait une population bigarrée, multicolore, polyglotte et pluriculturelle. Des Cauchois qui avaient quitté leur village, pour travailler en ville. Des Africains du Nord, d'autres d'Afrique de l'ouest. Quelques Asiatiques.

 

Tout ce monde logeait dans les immeubles de la rue Saint Just et de la rue Jean Maltrud, voisinant plus ou moins bien avec la population de cadres moyens qui habitait la résidence des Points cardinaux, et cordialement ignorée des habitants du vieux Bléville ou de la population plus aisée du Parc Montcalm…

 

J'étais en dehors de tout circuit paroissial. Je n'éprouvais aucun manque d'aucune sorte, et ne faisais aucun complexe. J'avais quitté SAINT AUBIN ROUTOT, afin de libérer le presbytère pour qu'une communauté de religieuses pût l'habiter. Mais je sentais bien que quelques-uns de mes "chers confrères" se posaient des questions à mon sujet : "Qu'est-ce que BOULAND a pu faire pour qu'on lui ait retiré sa responsabilité de curé ?".

 

Certes, avec les responsabilités qui étaient les miennes, auxquelles il fallait ajouter l'Association France-POLOGNE et l'aide humanitaire en direction de la POLOGNE, j'avais de quoi m'occuper… mais je ne pouvais pas empêcher ces "chers confrères" de penser ce qu'ils pensaient, ni de me faire quelques réflexions gentilles, mais un peu perfides ! Bien faire et laisser dire ! Telle fut ma devise, et peu à peu les rapports redevinrent normaux avec ces "amis".

 

La maison que j'habitais, au numéro 138, se continuait jusqu'au numéro 140, et comprenait une salle de catéchisme, et un bureau pour la religieuse responsable, Sœur Denise LOGONIDEC, une bretonne, appartenant à la Congrégation de la Divine Providence de CREHEN. Elle habitait, avec deux autres religieuses, dans un appartement de la rue Jean MALTRUD. Je lui demandai un jour quelle était la proportion d'enfants scolarisés à BLAVILLE, qui suivaient la catéchèse paroissiale. Sa réponse fut toute de bon sens : "Vois-tu, si je ne tiens pas compte des Musulmans, je pense que nous avons 25 % des enfants !".

 

La vie se déroulait, plus ou moins calmement.

 

Le vendredi 29 avril 1988, J'attendais ma mère sur le quai de la gare du HAVRE, à 11 heures 15. Lorsqu'elle venait chez moi en effet, elle allait en bus de DEVILLE où elle demeurait, jusqu'à proximité de la gare. Puis prenait le train pour LE HAVRE, où je la récupérais. Ce jour-là,  j'eus beau attendre le train suivant, je ne vis personne. Je remontai donc chez moi, et téléphonait chez elle, sans résultat. J'appelai ensuite le Centre hospitalier de ROUEN, au cas où… Et on me répondit qu'on venait de l'amener inanimée. Elle avait été renversée par une automobile en traversant le Boulevard de la Marne, en face de la gare.

 

Je partis donc pour ROUEN. Et je la trouvai aux Urgences de l'hôpital Charles Nicolle, dans un coma assez profond, d'où elle ne devait émerger que le lendemain. Je retournai la voir le dimanche après-midi : elle avait été transférée dans le service de Neurologie. Bien évidemment, elle ne se souvenait de rien, et était totalement hébétée, mais pas inconsciente. Cela dura quelques temps. J'y allais tous les deux jours. Elle me reconnaissait plus ou moins. Elle ne sortit de l'hôpital que le Jeudi 9 juin, pour aller en Maison de repos à BARENTIN. Là, peu à peu, elle retrouva ses esprits, et se souvint qu'elle avait deux fils, une belle-fille, deux petits-fils. Mais elle conservait un très gros hématome à une cuisse, et il fallut l'hospitaliser de nouveau le 5 mardi juillet. Elle ne rentra chez elle que le vendredi 15 juillet.

 

Cet  accident la marqua durablement, et elle ne fut jamais plus après comme elle avait été avant. Rentrée chez elle, elle tomba quelques temps après dans une dépression nerveuse, qui la tint plus d'une année. Durant sa vie active, je l'avais souvent entendu dire, à propos de telle ou telle dont on lui disait qu'elle faisait une dépression : "Elle n'a qu'à se secouer. Moi, je n'ai pas le temps de me payer une dépression nerveuse !". Et voici qu'elle était atteinte, et qu'elle se rendait compte qu'elle pleurait sans savoir pourquoi, qu'elle n'avait plus le courage de faire son ménage, que le moindre geste lui demandait un effort considérable. Elle qui avait été toute sa vie un fin cordon bleu, avait oublié toutes ses recettes de cuisine. Pour tenter de la stimuler, je lui demandai, un jour où elle était chez moi : "Tu ne voudrais pas me faire un cake comme tu les faisais dans le temps ?" – "Mon pauvre Jean-Paul, me répondit-elle, je ne sais plus comment on fait !".

 

Mes activités d'aumônier de Mouvements; d'animateur de Formation  permanente des Chrétiens, et de Formation des Catéchistes, de secrétaire du Groupe RADAR, au cours de cette période, je les passerai en revue dans un prochain chapitre de mes "SOUVENIRS TRANSVERSAUX".

 

suite