Chapitre 27
2 rue Delarbre – SAINTE ADRESSE
1 – La nomination
Nous voici en 1990. Je demeure rue
Théophile Gautier depuis trois années déjà.
Je pense, étant donnée la diminution du nombre des prêtres dans le
diocèse du HAVRE, que l'Evêque va me proposer un poste en paroisse cette année.
Et je pense bien ! Le samedi 17
mars, dans la matinée, je reçois un appel téléphonique de René HEDOUIN, qui est
alors Vicaire Général : "Jean-Paul, il
faudrait qu'on se voie !". Je connais cette formule, consacrée
par un usage déjà ancien… "Vous voulez
sans doute me proposer quelque chose ?" – "Euh… oui !" –
"Ecoute, si vraiment ça ne t'ennuie pas, je vais m'adresser directement à
l'Evêque ? Nous traiterons ainsi directement, d'homme à homme, du producteur au
consommateur !" – "Oh oui ! Oh oui ! Arrange-toi avec le Père
SAUDREAU". Je le sens soulagé de n'avoir pas à me recevoir pour
me transmettre la proposition de l'Evêque, entendre mes réactions, les
retransmettre à l'Evêque, me convoquer de nouveau… Dans ce cas-là en effet, le
Vicaire général n'est qu'une simple interface. Je raccroche…
… Pour aussitôt appeler l'Evêque.
Coup de chance, il est là ! Je lui raconte le coup de fil de René HEDOUIN. Et
il me fixe rendez-vous au jeudi suivant.
Au jour dit, à 16 heures, je suis
dans le bureau du Père SAUDREAU.
Un mot de ce Bureau, où je suis
allé plusieurs fois, entre son arrivée en 1974, et son départ en 2003.
Tel il était à son arrivée, tel il
était encore à son départ. Face à l'entrée, un grand bureau métallique, de ceux
dont les cadres s'équipaient dans les années 1960. Derrière le bureau, un
fauteuil. Devant, deux chaises. De l'autre côté de la pièce, face au bureau,
contre le mur, des rayonnages, métalliques eux aussi, avec des livres. Devant
cette bibliothèque, une table basse. D'un côté de cette table, un fauteuil, où
s'asseoit l'Evêque. Face à ce fauteuil, un autre, pour l'invité. A côté du
fauteuil de l'invité, un cendrier métallique sur pied. Face à l'Evêque, une
pendulette. Face à l'invité, une autre
pendulette. Entre les mains de l'Evêque, un bloc dans une couverture en cuir
sur lequel il prend des notes. Ainsi pendant 29 années ! Jamais un verre
d'orangeade ou une tasse de café. Tel était l'homme. Sympathique et ouvert au
demeurant.
Ce 22 mars à 16 heures, je prends
donc place dans le fauteuil de l'invité. "Père
BOULAND, on a pensé à vous pour être curé de SAINTE ADRESSE ! Qu'en pensez-vous
?". Je ne m'attendais absolument pas à cette proposition. SAINTE ADRESSE
en effet est pour LE HAVRE ce que NEUILLY est pour PARIS, un village
résidentiel pour cadres supérieurs et professions libérales. Et BOULAND, avec
sa réputation d'homme de gauche, gréviste en 1968, cadre mal avec SAINTE
ADRESSE ! C'est pourquoi je réponds en substance : "J'avoue que cette proposition me surprend ! Si vous
voulez, je vous demande quelques jours de réflexion, après quoi je vous
donnerai une réponse". Je lui explique les motivations de mon
hésitation, il me dit qu'il me fait confiance, que j'ai évolué, les anciens de
Saint Jo demeurant à SAINTE ADRSSE aussi. Et je le quitte.
De retour chez moi, je décroche
mon téléphone. D'abord pour appeler Robert MULLIE, qui est le curé en place, et
que je connais bien. Robert a 67 ans. Etant curé d'OISSEL, dans les années
1970, il travaillait sur le toit de la sacristie de l'église. Désirant prendre
du recul pour mieux voir ce qu'il avait fait, il s'était retrouvé sur le
trottoir, plusieurs mètres plus bas, moelle épinière rompue. Après une période
de rééducation, Jean GRICOURT avait accepté, en 1973, de le prendre à SAINTE
ADRESSE, où Robert lui avait succédé en 1982. C'était un type que son handicap
avait littéralement transcendé. Je
l'avais bien connu quelques années auparavant, lorsqu'il était vicaire à
Notre-Dame. C'était, dirais-je, un prêtre quelconque. Mais, après une période
de désespérance et de doute, il avait fait surface, et s'était véritablement
pris en main (je devrais dire, si je parlais en croyant : "Il s'était laissé prendre en main par le Seigneur "). Humainement, spirituellement,
c'était un sacré mec !
Immobilisé sur un fauteuil
roulant, Robert ne se déplace pas facilement, bien qu'il n'hésite pas à le
faire lorsque cela lui parait nécessaire. Il accepte de me rencontrer le
vendredi matin.
Il n'est pas très chaud pour que
je lui succède. Non pas tellement à cause de ma réputation "d'homme de
gauche", qu'à cause de mon apparence assez froide et distante. Ce qui a
toujours été vrai, (lorsque j'étais gamin, les copains me traitaient de "crâneur"
!) et l'est encore aujourd'hui… mais je n' ai jamais pu vraiment lutter contre…
et pourtant j'aurais bien voulu y réussir ! Je lui demande pourquoi il ne reste
pas en poste. "J'ai 67 ans, je souffre
de plus en plus. Je risque de ne plus pouvoir assumer ma charge, si je me
maintiens. Il faut vraiment que je parte !".
Je le quitte. Et je remonte chez
moi. Je décroche mon téléphone. J'appelle mon ami Marcel THIEULLENT, ancien
responsable de l'Action Catholique Ouvrière, que je connais bien. Je lui
demande son opinion sur mon éventuelle nomination. "Aucun problème, répond-t-il, cela remuera peut-être
les braves paroissiens, mais ce serait
bien !". Je raccroche, pour appeler mes amis MAHEU, qui ont été
eux, responsables de l'Action Catholique des Milieux Indépendants. Anne-Marie,
d'autre part, est la secrétaire du Comité diocésain du C.C.F.D : "Ce serait une bonne chose, me répond-elle, mais ce
sera sans doute délicat au début. Il faudra user de diplomatie
!". Et Michel intervient : "Tu sais, SAINTE ADRESSE, c'est le village d'Astérix.
Tout le monde est contre tout le monde, mais tout le monde est bien d'accord
pour que SAINTE ADRESSE reste SAINTE ADRESSE !". Je raccroche.
Comme je dois descendre en ville,
je décide de faire un détour pour rencontrer Odile et Bernard GOLFIER, qui ont
été responsables régionaux du M.C.C et qui me connaissent bien. Bernard n'est
pas là. Mais Odile est en train de préparer une réunion de catéchèse avec
Monique ROBBERECHTS. "Je vous connais
bien, me dit Monique, parce que
je vous vois au Carmel. Vous êtes un spirituel, et je crois que vous ferez bien
à SAINTE ADRESSE ".
Rentré chez moi, je fais les
comptes : 3 favorables, 1 défavorable. Il faut ajouter que je n'ai pas passé de
coup de fil à Jacqueline COUSTILLER. Nous nous connaissons depuis quinze années
déjà. Je sais que son avis est favorable.
Je téléphone donc à l'Evêque pour
prendre rendez-vous. Ce sera Lundi à 10 heures.
Lundi 26 mars. A 10 heures, même
bureau, même fauteuil, même cendrier, même pendulette, même interlocuteur.
D'entrée de jeu, j'annonce au Père SAUDREAU : "Pour
SAINTE ADRESSE, ça me semble jouable. Donc, je suis d'accord !".
Mais lui entreprend de me mettre en
garde, me demandant de réfléchir
encore, alors que quatre jours auparavant, il m'encourageait à accepter. Mais,
dix minutes plus tard, je ressors
confirmé dans ma nomination.
Je téléphone l'information à
Robert MULLIE. Il m'invite à venir déjeuner au presbytère le lendemain à midi.
Je rencontre alors les trois
prêtres qui forment l'équipe pastorale : Robert bien sûr, Jean LEMOINE et
Raymond HARDY. J'ai connu Jean LEMOINE
à Saint Jo, où il était professeur de Philosophie, après que Jean GRICOURT eut
été nommé Supérieur. En 1990, il a 72 ans, et est à SAINTE ADRESSE depuis 1984.
Il partage le presbytère avec Robert, lui au premier étage, Robert au
rez-de-chaussée. Il a fait toute sa carrière dans l'Enseignement. J'ai dit ailleurs que je lui savais gré
d'avoir pris ma défense devant l'ensemble des parents en Mai 1968. Quant à
Raymond HARDY, il a 80 ans. Il est arrivé en 1974, après avoir été curé de
FECAMP. Est également présente l'employée du presbytère, Raymonia GLOVERT, qui
fait aussi la cuisine, une Antillaise de 33 ans, qui a l'air d'être
parfaitement compétente dans sa fonction.
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ci-dessus, le presbytère
SAINTE ADRESSE (après sa réfection en 1995) –
à droite le logement de Jean LEMOINE ci-contre, en face du presbytère : le chevet de l'église saint DENIS |
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Pendant le repas, Robert me
demande si je continuerai à faire table commune avec Jean et Raymond. Ne voyant
pas la portée de la question, je réponds que, depuis plus de vingt années, je
suis seul, et que cela ne me pèse pas. Je sens comme un malaise chez Jean et
Raymond. Après le repas, Robert me dit qu'il est indispensable pour Jean et
Raymond qu'ils prennent le repas de midi au presbytère, les jours où Raymonia
est présente, c'est-à-dire les Lundi, Mardi, Jeudi et Vendredi. Je le rassure,
afin qu'il puisse rassurer les copains.
Je visite ensuite le presbytère.
Il est grand. Robert me dit que des transformations sont prévues : Jean, après
son départ, ira occuper la partie sud, un ancien pavillon de style colonial,
relié à la maison par une construction récente. Il m'annonce que des travaux de
peinture sont prévus, et qu'ils se feront suivant mes indications et mes
désirs.
Puis la vie reprend son cours.
Je me suis fixé deux rencontres
préalables à ma venue, et prioritaires à mes yeux : la première avec le Conseil
pastoral, la seconde avec le Maire.
Je participe donc à ma première
réunion du Conseil pastoral, le mercredi 9 mai. L'accueil est sympathique. Nous
faisons connaissance. Je n'ai aucun changement à annoncer, car j'ai pris
l'habitude, lorsque j'arrive quelque part de me donner au moins une année
d'observation, et je m'y suis toujours tenu. Je dis à la quinzaine de membres
qui sont là quelles seront mes responsabilités, en dehors de celle de curé. Ils
écoutent. Nous nous quittons en nous donnant rendez-vous pour la rentrée
suivante.
Le vendredi 18 mai, à 14 heures
30, je suis dans le bureau de Jean-Louis PESLE, Maire de la commune. Je lui dis
que j'ai tenu à le rencontrer parce qu'à mes yeux, il est un personnage
symbolique important. "J'espère bien
être plus que symbolique !", me dit-il. "Mais non, vous êtes symbolique, parce que c'est toute
la population de la commune que je rencontre en vous rencontrant.".
Il me parle de sa commune, des différents quartiers, des curés qu'il a connus,
et me dit qu'il a rencontré la semaine passée, dans le train qui le ramenait de
PARIS, Jean LEGOUPIL, l'organiste de la Cathédrale, qui lui a dit que l'orgue
de l'église est à bout de souffle et aurait besoin de réparation. J'écoute…
Nous reparlerons plus loin de cet orgue…
Et le mardi 4 septembre, je déménage.
Quand tout fut dans le camion,
l'un des déménageurs prit sous son bras le petit cheval de bois de mon enfance
: "Faites bien attention, lui dis-je, il a mon âge !"- "Oh ben alors, il doit
pas être jeune !".
C'était le troisième déménagement
en quatre années. J'étais complètement rincé ! Il ne faudra pas me parler de
déménagement avant longtemps…