Chapitre 28

 

 

2 rue Delarbre – SAINTE ADRESSE

 

2 – Les premiers pas

 

 

 

Me voici donc à SAINTE ADRESSE.

 

Un mot de la situation géographique. SAINTE ADRESSE est une cité complètement enclavée dans le territoire de la Ville du HAVRE : on ne peut y parvenir, de quelque côté qu'on s'y rende, sans passer par LE HAVRE.

 

Connaissant LE HAVRE depuis une trentaine d'années, je crois donc connaître aussi SAINTE ADRESSE, d'autant que, comme je l'ai dit au chapitre précédent j'y ai des amis. Que nenni !

 

L'une des premières découvertes que je fais en y arrivant, c'est de constater à quel point SAINTE ADRESSE est un village, et non pas une Ville. Pas un village rural, mais un ancien village de pêcheurs qui a gardé sa physionomie ancienne, bien que l'urbanisme l'ait extérieurement transformé. Une Mairie, une Eglise, des commerces de quartier, une Ecole publique, une Ecole privée; à quoi il faut ajouter un Lycée technique, mais d'implantation relativement récente.

 

SAINTE ADRESSE au XIX° siècle

Je constate également à quel point ce village est un site protégé : protégé des vents dominants, puisque situé au creux d'un vallon; protégé des problèmes sociaux, puisque la population y est relativement homogène : 75 % des actifs sont des cadres supérieurs ou intermédiaires, 19 % sont des employés, 9% sont des ouvriers. Sur l'ensemble de la population, près de 25 % sont des plus de 60 ans; moins de 2% de personnes d'origine étrangère.

 

J'ai relevé ces données du recensement de 1999 :

 

 

SAINTE ADRESSE

Moyenne nationale

Population (1999)

7 879 habitants

 

Rang national (population)

1 086e

 

Superficie

2,26 km²

 

Densité de population

3 486 hab / km²

108 hab / km²

Taux de chômage (1999)

9%

12,9%

Revenu moyen par ménage

36 963 € / an

20 363 € / an

 

Le samedi 8 septembre 1990 est le jour de la prise officielle de ma fonction de curé. A 18 heures 30, devant le portail de l'église saint DENIS, le Maire me remet symboliquement les clés de l'édifice. Nous prononçons chacun quelques paroles convenues, qui ne sont pas restées dans les mémoires… et nous entrons, suivis par l'ensemble des paroissiens.

 

J'ai invité quelques personnes issues des diverses Paroisses et Mouvements par lesquels je suis passé, ainsi que la Prieure du Carmel, où je célèbre une messe chaque semaine depuis quinze années. Ils ont pris place dans le chœur de l'église, avec le Conseil pastoral de SAINTE ADRESSE. La messe a été préparée par Anne-Marie MAHEU et Jean-Marc DEMEYRE. La liturgie est ordinaire, sans aucun ajout particulier.

 

 

Le lendemain, dimanche 9, à 10 heures 45, je célèbre la messe à la chapelle (on dit aussi "l'église") saint ANDRE.  Elle a été bâtie dans les années 1970, dans le quartier d'IGNAUVAL (situé derrière et en-dessous du phare de La  Hève), quartier périphérique plus populaire, qui, à l'époque, était en plein essor démographique. Une sourde rivalité s'est alors développée, menée par l'organiste titulaire de saint DENIS, l'église paroissiale en titre, entre les pratiquants de saint DENIS et ceux de saint ANDRE. A saint DENIS, la Liturgie est davantage solennelle et de forme traditionnelle; alors que la Liturgie de saint ANDRE se veut davantage en recherche de formes nouvelles. Il y a les fidèles de saint DENIS et les fidèles de saint ANDRE; l'équipe liturgique de saint DENIS et celle de saint ANDRE; l'organiste de saint DENIS et celui de saint ANDRE; les chants propres à saint DENIS et ceux qui sont propres à saint ANDRE. Bref deux communautés, deux styles. A quoi il faut ajouter qu'à peine la chapelle terminée, et puisque l'Association propriétaire a fait construire une Maison pour un prêtre, l'Archevêque de ROUEN a nommé le Père Raymond HARDY comme prêtre à SAINTE ADRESSE, résidant à IGNAUVAL. Raymond étant un type très attachant, très convivial, de bon conseil, une communauté s'est constituée autour de lui, qui est ainsi p!pratiquement devenu, à son corps défendant,  le curé de saint ANDRE.

 

Et j'arrive là, ce dimanche-là, dans cette ambiance-là. Pour me mettre tout de suite à l'aise (!…) Christian, qui est l'animateur liturgique de ce jour, prend la parole au début de la messe, et me dit en substance : "Nous sommes heureux de vous accueillir, mais vous êtes ici à saint ANDRE, et, si vous voulez faire des changements, il faudra d'abord nous en parler… !".  Je réponds quelques vagues paroles bienveillantes et rassurantes, mais ce qui est dit est dit. Je n'ai jamais eu de rancune ni pour Christian, ni pour aucun autre animateur, devenant par la suite véritablement ami avec Christian, mais j'avoue avoir eu beaucoup de difficultés à avaler ces paroles de "bienvenue". 

 

Lorsque j'arrive à SAINTE ADRESSE, nous sommes trois prêtres : Raymond, qui vient juste d'avoir 80 ans; Jean LEMOINE, qui en a 72, et moi-même, 56. Les chrétiens du lieu sont encore très bien, et, s'ils voient la crise venir, ils ne l'éprouvent pas encore. Chaque samedi soir, une messe est célébrée à saint DENIS à 18 heures 45; chaque dimanche matin, deux messes sont célébrées à saint DENIS, à 9 heures et 11 heures 30; et une à saint ANDRE à 10 heures 45. Je sais moi que cela ne pourra pas durer longtemps. C'est pourquoi, dans l'homélie que je prononce à  ces deux messes d'entrée en fonction, j'introduis le paragraphe suivant : Il n'est pas possible d'envisager que des Communautés chrétiennes, paroissiales ou monastiques, en ville ou en Secteur rural, soient privées de l'Eucharistie régulière. C'est pourquoi, chrétiens de SAINTE ADRESSE, vous devrez un jour prochain  accepter de partager les prêtres de votre Paroisse avec des paroisses ou des Communautés monastiques sans prêtre, et accroître encore votre effort de prise en charge des responsabilités pastorales locales. C'est une question de Solidarité, c'est-à-dire de Justice, en attendant que des Jeunes se lèvent à l'appel du Seigneur, ou que nos Evêques découvrent des solutions nouvelles.

 

Robert MULLIE, mon prédécesseur était, j'en ai parlé au chapitre précédent, paraplégique, et ne se déplaçait qu'en fauteuil roulant. Sa mobilité étant extrêmement réduite, beaucoup de personnes s'étaient proposées pour assurer une présence là où il ne pouvait pas être :  l'accueil à l'église, le secrétariat, les visites aux malades, le journal paroissial, la préparation au baptême, et la catéchèse. Chacun de ces secteurs avait son (ou sa) responsable. Arrivant pour le remplacer, je décide, bien entendu, de tout maintenir en place; et de m'appuyer dessus pour poursuivre dans la même direction.

 

Raymond HARDY, venant d'atteindre ses 80 printemps (l'expression s'appliquait parfaitement à lui), m'a déclaré qu'il se considère en retraite, acceptant cependant d'assurer encore quelques célébrations, selon les besoins. Il ne reste donc plus que deux prêtres en activité. Voici l'ordre du jour du premier Conseil pastoral paroissial, le mercredi 5 septembre :

 

- Dès MAINTENANT :

 

1-  Par SOLIDARITE avec l'ensemble du Diocèse,  notamment le Monastère du CARMEL et les Paroisses de la Zone rurale : fixer le nombre et l'horaire des Messes du Dimanche matin de manière à permettre à Jean Paul BOULAND d'être disponible pour célébrer, quand il y a besoin, une ou deux Eucharisties à l'extérieur de la Paroisse.

2- Constituer une Equipe responsable de l'Aumônerie des Jeunes en Collège.

3- Ouvrir un Compte de Chèques particulier, et une ligne comptable particulière à l'intérieur de la Comptabilité paroissiale, à la Catéchèse en Ecole Primaire.

4- Fixer des jours et des heures fixes pour les Inhumations et les visites des familles (Ex: Mardi matin 10 heures et Vendredi après-midi 14 heures 30 - visite des familles Lundi soir et Jeudi soir, à 17 heures).

5- Fonctionnement du Conseil Pastoral :

-         1 réunion générale au début de chaque trimestre                             

-         2 réunions de Bureau (Les 3 Prêtres, 2 Vice-Présidents, Secrétaire, Trésorier) les deux autres mois. Toujours commencer, après un temps de prière animé par chacun des membres à tour de rôle, par un regard sur la réalité locale  et les questions des gens de la Commune.

                                  

- Dans le COURANT DE L'ANNEE :

 

6- Pouvoir répondre à la demande des Equipes C.4/3 (Jeunes en classes de 4° et de 3°) d'animer périodiquement des Messes à SAINT DENIS et à SAINT ANDRE.

7- Constituer progressivement une Equipe de Pastorale des Malades.

8- Prévoir la création d' une Antenne du Secours Catholique, et la représentation au sein du C.P.P (Conseil Pastoral Paroissial) du Service des Pauvres.

9- Redonner vie à la Chapelle Notre-Dame des Flots (Célébrations régulières, eucharistiques ou non, pèlerinages..).

10- Intégrer une Antenne de la Bibliothèque Diocésaine à l'Accueil de l'Eglise Saint Denis.

11- Envisager un Secrétariat confié à une Secrétaire bénévole, et faire l'acquisition d'un Ordinateur.

 

- Pour la FIN de l'ANNEE :

 

12- Arriver à démarrer au moins un Club A.C.E (Action Catholique de l'Enfance).

13- Prévoir le recrutement ( en 1991 ) et la Formation ( en 1992 et 1993 )  d'un(e) Permanent(e) en Pastorale salarié(e) à temps plein par la Paroisse, et peut-être disponible pour des tâches de Secteur. Après quoi il faudra consulter le Secteur HAVRE-OUEST, puis le Conseil Episcopal, avant de passer à la phase opérationnelle.

14- Réfléchir et mettre en place les STATUTS et le REGLEMENT INTERIEUR du C.P.P.

15- Envisager la création d' un Conseil Pastoral des Jeunes ? Désignation - Durée des mandats - Animation - Mode de fonctionnement - Articulation avec le C.P.P ...

 

Dans les deux ou trois années qui suivront, les points 1,2,3,5,7,8,9,11,13,14 seront réalisés. Les autres ne le seront pas. Certains d'entre eux nécessitent une explication :

-         le point 3 : jusqu'à mon arrivée, la comptabilité de la Catéchèse fonctionne en circuit fermé. Les responsables de chaque année commandent leurs manuels à la Librairie catéchétique diocésaine, les revendent aux enfants, un peu au-dessus de leur prix d'achat, de manière à se ménager une "caisse noire" qui leur permettra de financer leurs dépenses de fonction. Je propose donc que tout cela soit intégré à la comptabilité paroissiale, et géré par le Trésorier.

-         Le point 4 : depuis mon arrivée à Bléville, j'assurais une permanence de célébration au Funérarium. Les Pompes Funèbres avaient fixé des horaires fixes, matin et après-midi, et les responsables des célébrations recevaient les familles deux ou trois jours auparavant. Je proposais donc au Conseil Pastoral Paroissial de fonctionner selon le même mode. Mais ce fut impossible, parce que ce n'était pas réaliste.

-         Le point 7 : j'ai dit plus haut que des personnes bénévoles assuraient les visites aux malades, mais elles agissaient individuellement. Il me semblait bon de constituer une équipe, afin d'assurer une coordination, et une aide mutuelle.

-         Le point 8 : j'aurais désiré, et le Conseil Pastoral Paroissial était bien de cet avis, qu'il y eût à SAINTE ADRESSE, une antenne du Secours Catholique. J'ai dit plus haut que SAINTE ADRESSE est pour LE HAVRE ce que NEUILLY est pour PARIS. Il n'empêche qu'il y a là de la pauvreté, et de la pauvreté quelquefois plus cachée qu'ailleurs. Il existait d'ailleurs une équipe d'hommes de la Conférence Saint Vincent de Paul, qui assurait un service d'aide auprès d'une cinquantaine de familles. Cette antenne du Secours Catholique ne vit jamais le jour, par manque de volonté de l'équipe diocésaine, qui ne me donna jamais ses motivations, bien que je sois revenu plusieurs fois à la charge.

-         Le point 9 : j'en parlerai ailleurs.

-         Le point 12 : le Mouvement d'Action Catholique des Enfants (A.C.E) est bien implanté au HAVRE, dans les quartiers périphériques de la Ville. Il est extrêmement difficile de le faire vivre ailleurs, pour diverses raisons, dont la politique n'est pas exclue ! Au HAVRE en effet, dans ces années-là, tout ce qui n'est pas de droite est de gauche, et vice-versa !

-         Le point 15 : cette proposition se révélera par la suite impossible à réaliser.

 

Je connaissais bien, depuis la Rencontre nationale des Catéchistes à LOURDES en 1975, Jacqueline COUSTILLER, que j'avais retrouvée dans l'équipe de Formation des Catéchistes du Secteur HAVRE-OUEST, ainsi que Malou BENARD. Je connaissais donc par elle, depuis longtemps, quelques-uns des "petits potins" qui circulaient dans le "Landernau" paroissial local. C'est pourquoi, lors de la première réunion des catéchistes, je leur dis : "Je sais qu'on fait dire au curé beaucoup de choses qu'il ne dit pas, et que beaucoup ont tendance à parler de ce qu'ils ne connaissent pas. C'est pourquoi je vous demande de ne pas croire ce qu'on vous dira que j'ai dit, tant que vous ne me l'aurez pas entendu dire !". L'appel fut entendu, du moins rien ne me revint-il jamais aux oreilles ! Mais je sais que nul n'est parfait !…

 

à suivre