Chapitre
4 :
Mon
séjour dans la maison de la rue saint Patrice
correspond très exactement à mes années de Lycée. 1944 : entrée en
sixième – 1951 : Baccalauréat suivi de l' Entrée au Grand Séminaire.
Quelques
souvenirs, comme ça, en vrac, comme ils reviennent à ma mémoire.
Depuis que
j'étais tout petit, j'avais le désir de devenir prêtre. Je m'expliquerai
peut-être là-dessus dans un autre chapitre… Mes parents, je l'ai déjà dit,
n'avaient pas d'argent, et la pension, avec les frais de scolarité du Petit
Séminaire coûtaient cher. Il est vrai que des "âmes pieuses" (qu'on
appelait les "bienfaiteurs") acceptaient de financer les études de
jeunes issus de familles "pauvres". Mais mes parents avaient un
certain sens de la dignité, et refusaient de recourir à ce mode de financement.
C'est pourquoi, après en avoir parlé avec l'Abbé SAFORGE, qui était professeur
au Grand Séminaire, et qu'ils connaissaient par mon oncle Gaston, qui y était à
cette époque, ils décidèrent de me mettre au Lycée. Il n'y avait alors qu'un
seul lycée de garçons à ROUEN, le Lycée Corneille. J'y entrai donc en Octobre
1944. Combien de fois les ai-je remerciés de leur choix ! Car ces sept années
m'ont marqué à tout jamais. C'est là en effet que j'ai fait l'expérience de la
pluralité (nous étions dans une même classe issus de milieux différents, de
cultures différentes, d'appartenances philosophiques ou religieuses différentes).
La
Ville de ROUEN avait été libérée le 31 août 1944. Le Lycée avait été touché par
les bombardements de la "semaine rouge", qui avait précédé la
libération. Nous eûmes donc, pendant quelques temps, des cours alternés :
certaines classes le matin; d'autres l'après-midi.
J'étais
en 6°A, car je suivais les cours de latin (c'était indispensable, puisque je
désirais être prêtre…) et d'anglais, car, en ces années d'immédiat
après-guerre, peu d'élèves apprenaient l'allemand. Dès le premier cours, je fus
frappé de ce que les professeurs nous parlaient en nous appelant par notre nom
de famille, et nous disant "vous". A la différence de l'école
primaire, où les instituteurs nous appelaient par notre prénom en nous
tutoyant.
Je
me souviens de notre professeur de
lettres, Monsieur BEZE, qui impressionnait beaucoup le petit garçon que
j'étais, par sa prestance, sa manière de s'exprimer et sa petite moustache.
C'était un bon professeur, la cinquantaine sans doute, un humaniste, un pur
produit de l'Université française.
J'ai
gardé en mémoire le premier cours d'Histoire de Monsieur MOULIN (qui avait un
de ses fils, Gérard, dans cette classe). Je précise que je n'avais que 10 ans.
D'entrée de jeu, il nous dit : "Maintenant, vous êtes grands, vous
devez savoir que 22 heures, c'est 10 heures ! Je ne dicterai pas de cours, ce
sera à vous à prendre des notes !". Prendre des notes ! Je ne savais
même pas ce que cela signifiait. Et puis, j'avais un stylo-plume !
Je
suivais aussi, c'était normal, les cours d'Instruction religieuse. Ils étaient donnés
par l'Aumônier du Lycée, l'Abbé SERY. C'était, je l'appris ensuite, un ancien
prêtre moderniste (ce Mouvement né dans l'entre-deux guerres, prétendait
réconcilier la Société française démocratique et l'Eglise, jusqu'alors
partisane d'un retour à l'Ancien Régime). Comme beaucoup d'autres, il avait été
"crossé" par Rome, et envoyé comme curé dans un village reculé du
Pays de Bray. Puis, la guerre étant passée par là, le Modernisme avait fini par
être toléré, et c'est ainsi que le brave Père SERY fut nommé aumônier du Lycée
de ROUEN.
J'ai
gardé un souvenir fort de ma "Communion solennelle" (on ne parlait
pas encore de Profession de foi). La célébration avait lieu à l'église saint
JOSEPH. Pourquoi l'église saint JOSEPH ? Parce que la Chapelle du Lycée avait
été détruite par un bombardement, et que l'Aumônier avait trouvé cette église
pour accueillir les célébrations du Lycée. C'était le 17 mai 1945, et
l'armistice entre les Alliés et l'Allemagne avait été signé neuf jours
auparavant, Les prisonniers commençaient à rentrer, et chaque jour nous allions
à la Gare de ROUEN, située à 5 minutes de chez nous, pour accueillir mon oncle
Marcel, le frère de mon père, au cas où il rentrerait. Le matin, il y eut donc
la Messe. Suivie du repas de famille à midi. Mes parents avaient mis les petits
plats dans les grands pour recevoir la famille, et avaient trouvé assez
d'argent pour m'offrir ma première montre…
Vêpres l'après-midi. Et puis toute la famille se rend à la Gare, comme
nous le faisions depuis quelques jours. Nous voyons sortir du couloir une file
de prisonniers libérés, et, parmi eux,
miracle !, mon oncle. Il ne comprenait rien au nombre de gens qui
l'attendaient, et rentra bien vite chez lui, avec Odette, son épouse, et la
petite Odette, sa fille. Ce fut un moment étrange pour moi : chaque soir, la
prière en famille, depuis des mois, se terminait par cette invocation : Saint
Léonard – Délivrez nos prisonniers.
Et voilà que mon oncle revenait le jour de ma Communion solennelle !…
J'ai
gardé peu de souvenirs de ma classe de 5°. Je pense que c'est parce que nous
avions les mêmes professeurs qu'en classe de 6°.

En
4°, je pris le Grec, à la place d'une seconde langue vivante. Nous eûmes, comme
professeur de lettres, Monsieur BOURRIGEAUD. Une catastrophe ! C'était un
passionné de chasse, qui nous en parlait dans tous ses cours, et à quoi il
faisait tout revenir. Un exemple : un jour, nous rencontrons dans un texte grec
l'adjectif pluriel : iscuroi, et voilà notre professeur parti dans une immense
digression sur les écureuils ! C'est cette année-là que j'ai appris à jouer au
morpion ! En Anglais, nous eûmes un professeur dont je ne me rappelle plus le
nom, mais dont j'ai gardé le surnom : Papa Tamise. Lui aussi fut une véritable
catastrophe. En revanche, notre professeur d'Histoire-Géo était Monsieur MUSEE.
Une véritable peau de vache ! Il aimait sortir de grosses plaisanteries, en
nous prévenant : Dix secondes pour rire. Après, je mets une colle !. Et
il le faisait. Si bien que cette classe de 4° ne fut qu'une année-charnière.
De
l'année de 3°, je ne retiens que la fin. J'étais doué d'une excellente mémoire,
je l'ai déjà dit, et donc j'apprenais vite. Mais aussi je me reposais sur cette
capacité de retenir ce que je voulais. De plus, à l'entrée en 3°, j'avais 13
ans, l'âge de l'adolescence. Mes parents ne pouvaient contrôler aucun de mes
travaux. J'avais des profs qui n'étaient pas des foudres de guerre. Si bien que
mes bulletins de notes n'étaient guère brillants, et qu'à la fin de l'année,
alors que le Conseil de classe m'admettait en classe de 2°, ma mère ne trouva
rien de mieux à faire que d'aller demander au Proviseur (c'était quelqu'un ! Il
se nommait Jules BREAND, nous l'appelions Jules, mais nous tremblions tous
devant lui, lorsqu'il croisait notre chemin !) de me faire redoubler la 3°.
Heureusement pour moi, le Proviseur maintint la décision du Conseil de classe.
Et je passai en 2°.
C'est en 3° que je liai amitié avec Pierre QUEMENER. Son père était douanier, et il demeurait sur la rive gauche de ROUEN (quand, à ROUEN, quelqu'un qui habite Rive droite parle de la Rive gauche, c'est comme s'il parlait d'un pays étranger !). Nous parlions de tout et de rien, mais nous nous entendions bien. J'ai compris par la suite que c'est la similitude de milieu social qui nous avait rapprochés. Il connaissait déjà une fille. Lorsqu'il m'en parlait, il disait "ma femme". Et c'était sérieux. Nous sommes toujours amis, et, après 47 années de mariage avec Renée, leur union est toujours sérieuse !
Cette même année, d'elle-même ou sur les conseils de mon oncle Gaston, ma mère décida de me faire passer le "Brevet d'Instruction Religieuse". Cet examen se passait dans les Petits Séminaires et les Etablissements d'Enseignement Libre. On le préparait à l'aide du manuel de l'Abbé BOULANGER, "Abrégé de la Doctrine Chrétienne", qu'il fallait apprendre pratiquement par cœur. Je ne me souviens pas l'avoir beaucoup travaillé pendant l'année, si bien que je ne fus pas tellement étonné d'être recalé en Juin. J'eau droit, ainsi que ceux qui étaient dans le même cas que moi, à un sermon fulminatoire de "Tit Colosse" – c'est ainsi que les Petits Séminaristes nommaient l'Abbé PREVOST, Directeur diocésain de l'Enseignement religieux, qui ne devait pas mesurer plus d'un mètre cinquante ! – nous menaçant presque des foudres jupitériennes, parce que nous n'avions pas appris la Sainte Doctrine ! Il faut dire que ce manuel apparaissait déjà réactionnaire à cette époque; il avait probablement été édité dans les années de la réaction contre la Crise Moderniste.
Je dus retravailler cet examen pendant les vacances d'été, afin de me présenter à la session de Septembre. Je partis en vacances à BERVILLE SUR SEINE, à côté de DUCLAIR, dans la ferme des parents de Pierre QUESNE, un Grand Séminariste ami de mon oncle Gaston, qui était diacre à cette époque, et allait être ordonné prêtre l'année suivante. Mes journées s'organisaient de la manière suivante : lever vers 8 heures – travail jusque vers 11 heures – repos et repas – l'après-midi, entre 14 et 16 heures, nous faisions de la barque sur la Seine avec Pierre QUESNE – collation – puis de 17 heures jusqu'au repas, travail. Le travail consistait pour moi à apprendre par cœur le fameux manuel, et pour Pierre QUESNE à me le faire réciter. A ce rythme de travail, je perdis trois kilos dans le mois… mais je réussis brillamment cet examen, qui me permit d'obtenir un diplôme… qui ne me servit jamais à rien ! J'ai néanmoins conservé, de ce mois de travail, le souvenir des prunes que je mangeais à pleines poignées dans la cour de la ferme, et des parties de canotage sur la Seine. Je me souviens aussi du domestique de la ferme, un vieux célibataire, qui se prénommait Louis, qui travaillait et logeait sur place. Il était toujours en bottes de caoutchouc. Il ne portait bien entendu pas de chaussettes, qui étaient remplacées par de la paille (d'où l'expression "avoir du foin dans ses bottes"). Lorsqu'il les déchaussait le soir avant le repas, c'était quelque chose ! Les pieds noirs (il ne les lavait que le samedi soir…), l'odeur, la vision… !
En classe de seconde, commencèrent les cours de Physique et de Chimie. Je les suivis tant bien que mal (plutôt mal que bien, je l'avoue), comme ceux de Sciences naturelles et de Mathématiques.
Le professeur de Lettres s'appelait MECREANT !
C'était quelqu'un de jeune (la trentaine, sans doute), un peu fumiste à la
manière des Universitaires, c'est-à-dire extérieurement, mais extrêmement
sérieux et très rigoureux. Je l'ai vu plus tard, lorsque j'ai passé le Bac,
interroger à l'oral, une élève : il lui fait tirer au sort une question parmi
trois, il lui donne un certain temps pour se préparer, il la rappelle… et la
fille ne savait rien ! Il ne lui tend aucune perche, et lui dit simplement :
"Mademoiselle, je vous remercie !". Pleurs de la demoiselle…
Je crois que c'est grâce à lui que j'ai appris à rédiger une dissertation.
En classe de 1°, notre professeur de lettres était Monsieur BELLANGER. Aussi catho que MECREANT pouvait être agnostique ! La fine fleur de l'Humanisme universitaire ! Il nous parlait du XVIII° siècle et de "l'honnête homme" de cette époque, celui qui a beaucoup appris, beaucoup retenu, et qui s'intéresse au monde dans lequel il vit. Cela aussi m'a beaucoup marqué. C'est pourquoi je m'intéresse toujours aux êtres et aux choses qui m'entourent. C'est aussi ce qui m'a quelquefois, dans l'Eglise, causé quelques ennuis ! En Histoire-Géo, Monsieur FRANCOIS nous dictait le plan de sa leçon : grand A, grand 1, petit a, petit1 etc… Cela peut paraître bizarre, mais ça m'était utile pour apprendre les leçons, qui étaient les seuls contrôles possibles, puisqu'en ce temps-là il n'y avait pas encore de travaux écrits dans ces matières.
Cette classe de 1° se terminait par la première partie du Baccalauréat. Je n'en ai gardé aucun souvenir, sinon que j'y fus reçu; ce qui, somme toute, était assez positif ! Quelle mention ? "Passable" me suffisait.
Et j'entrai en classe de Philosophie (on ne parlait pas encore de "classe terminale"). Je n'avais que 16 ans, et j'étais un peu perdu : Psychologie, Logique, Philosophie des Sciences, Métaphysique… Notre professeur de Philo, Monsieur TROUDE, nous parlait de MERLEAU-PONTY, de LEVY-BRUHL, de BERGSON, comme de vieilles connaissances. Il nous demandait de lire des ouvrages que mes parents ne pouvaient pas me payer, et auxquels, de toute façons, je n'aurais certainement rien compris... Je ne me rappelle plus le nom de notre professeur de Lettres, mais il nous parlait de MONTHERLANT, de GIDE, du jeune SARTRE et de Simone de BEAUVOIR, qui venait de publier "Le deuxième sexe".
En Mathématiques - heureusement que le coefficient au Bac était quasi-négligeable - nous avions Monsieur BARTHELEMY. On aurait dit qu'il n'arrivait jamais à se tirer d'un sommeil persistant. Mais il est possible que le fait de devoir enseigner les Mathématiques à des potaches qui s'en moquaient ne l'emplissait pas d'enthousiasme !
C'est ainsi que j'arrivais en vue de la deuxième partie du Baccalauréat.
Vers la fin du mois de Mai, l'Abbé LECOLE, qui était curé de la paroisse, s'en vint un jour à la maison. "Alors, Jean-Paul entre au Grand Séminaire ?", dit-il d'un air enjoué. A quoi ma mère répondit : "Jean-Paul entre au Séminaire, s'il est reçu au Bac !" – "Et s'il est collé ?", reprit le père-curé. "S'il est collé, il redouble !" – "Et s'il perd la vocation ? " – "Eh bien, c'est qu'elle n'était pas accrochée !". Et le brave père LECOLE s'en retourna en son presbytère.
L'examen se déroulait, comme la première partie, au Lycée Jeanne d'Arc, le Lycée de JEUNES Filles de ROUEN, qui était situé… rue saint Patrice, juste en face du 53 où je demeurais ! C'est-à-dire que je n'avais que la rue (environ 4 mètres) à traverser pour être sur place. En Juin, je fus collé. C'était bienfait pour moi, car je n'avais rien fait, sinon du théâtre et écouté des disques de Jazz avec des copains de la paroisse. Ce qui ne m'aidait pas à progresser, mais me fit connaître Sydney BECHET, Louis ARMSTRONG, Duke ELLINGTON, et les pièces de COURTELINE et de LABICHE. Je fus donc condamné à travailler pendant l'été.
Et je repassai le Bac en Septembre. Nous aurions dû passer l'oral à la fin du mois. Mais, cette année-là, les examinateurs se mirent en grève. Et la grève dura près d'un mois. Si bien que les résultats de l'écrit ne parurent que fort tard, et que l'oral ne put se dérouler que dans le courant du mois d'Octobre.
De cet oral j'ai retenu trois faits. Interrogé en Philosophie, je tirai au sort le texte de PASCAL sur "Les deux infinis". J'eus le sentiment de m'en être bien tiré. En Sciences Naturelles, la question portait sur la composition du sang. Je séchai lamentablement. Pourtant l'examinateur était gentil. Je me souviens qu'il me demanda : "Vous n'avez jamais entendu parler de petites choses, comme des petits camemberts ?" – "Euh…" – "Les globules rouges…" – "Ah oui… et les globules blancs !" - "Merci ! Pour cette réponse, je vous mets 0,5". Et je partis vers l'examinateur de Physique. Là, je dus attendre un peu, car il avait pris du retard. Je regardai donc les copains qui passaient. Quand vint mon tour, je tirai au sort une des questions auxquelles j'avais assisté. Heureuse bonne mémoire ! Je n'avais pratiquement rien fait en Physique, mais je répétai la réponse que j'avais retenue. Et j'obtins une note acceptable. Total. Moyenne. Reçu.
J'allais donc entrer au Grand Séminaire.