Chapitre 5

 

La 2° ROUEN

 

 

 

Zone de Texte:  L'été 1945, mes parents m'inscrivirent à la Garderie de vacances (on ne parlait pas encore de Centre aéré) qui était dirigée par l'Abbé WIERING, alors vicaire de la paroisse de La Madeleine. Pour autant que je m'en souvienne, on ne déjeunait pas sur place.

 

Je n'ai gardé aucun souvenir marquant de ce séjour. Sauf un, qui a eu des conséquences durables sur la suite de mon existence.

 

Un des "moniteurs" de cette garderie s'appelait Claude STORM. Son père était commerçant en matériel électrique rue Jeanne d'Arc. Et c'est lui qui avait en charge l'équipe dont je faisais partie. Un jour, parlant ensemble, il me dit qu'il était scout, me raconta ce qu'il faisait et ce qu'il vivait, et me proposa d'entrer dans la troupe dont il faisait partie. J'en parlai à mes parents, qui furent d'accord.  Par la suite, il fut prêtre de la Mission de France. Cinquante ans passèrent, et, il y a une dizaine d'années, je reçus un soir un appel téléphonique de lui. Je lui dis que je lui devais une bonne part de ce que j'étais devenu. Nous décidâmes de nous rencontrer un jour. Mais, quelques semaines après, j'appris sa mort…

 

C'est ainsi qu'en Octobre 1945, j'entrai à la Seconde ROUEN.

 

Le chef de troupe se nommait Paul SCHWARER. Il devait avoir entre 20 et 22 ans, portait la barbe, et avait l'allure d'un véritable baroudeur. Je crois me souvenir qu'il avait été un moment dans l'armée vers la fin de la guerre… Je l'admirais… Il ne resta avec nous qu'une année, et partit ensuite pour COTONOU.

 

L'aumônier était un jeune prêtre : Jean MOUCHEL. On l'appelait : Mon Père. Cette manière de s'adresser aux prêtres est depuis longtemps devenue courante; mais elle ne s'appliquait alors qu'aux religieux et aux aumôniers scouts. Il était alors professeur au Petit Séminaire, mais n'avait pas l'allure condescendante et compassée des ecclésiastiques de l'époque.

 

Je faisais partie de la patrouille des Albatros, dont la devise était : Toujours plus haut. C'est-à-dire que, lors des rassemblements de la troupe, le chef de patrouille criait : Albatros, toujours plus… !, et les patrouillards répondaient : Haut ! .Le chef de cette patrouille se nommait Bernard LAMY. Il avait 16 ans. Il était grand, l'allure un peu dégingandée. Il demeurait, si mon souvenir est exact, dans le quartier Martainville, avec sa tante. Ils avaient tous deux été dans la Résistance pendant les années d'occupation. Pour moi, c'était un héros ! Le jour où je devais passer mon épreuve de secourisme pour devenir "aspirant", il me demanda de venir chez lui. Il prit son poignard, se fit une large entaille dans le gras de la main, et me dit : "Maintenant, soigne-moi ça!".

 

En Juillet 1946, je partis pour mon premier grand camp. Il devait avoir lieu à ABRESCHWILLER, en Alsace. Mes parents m'ont maintes et maintes fois raconté mon départ à ce camp, et l'impression que je leur fis, avant de prendre le train. J'avais 12 ans, et je n'étais pas grand. J'avais trouvé, grâce à un copain de la patrouille qu'on surnommait "Mouton", à cause de sa toison blonde, un sac à dos dans les surplus de l'armée américaine. Il était formé d'une simple armature en métal, sur laquelle on pouvait entasser des tas de trucs, qui étaient retenus par de longues courroies en cuir. Sur ce sac, en plus de mes affaires personnelles, mon C.P (Chef de patrouille) m'avait collé deux grosses marhuttes (on disait aussi bonnameaux, du nom de l'inventeur de la chose). C'étaient les ustensiles dans lesquels on faisait la cuisine au camp. C'était la première fois que j'allais quitter mes parents, pour aller ailleurs que dans la famille. Je pleurais. Et ma mère pleurait aussi. Elle me raconta par la suite qu'elle s'était tournée vers mon père : "Qu'est-ce qu'on fait ? On le laisse partir ?". Et mon père avait répondu : "Si on ne le laisse pas partir maintenant, il ne pourra plus jamais partir". Je montai dans le train.

 

Au cours de ce camp, comme au cours de tous les camps scouts de l'époque, il y avait un jeu de nuit. C'est-à-dire que le C.P, qui était au courant, mais ne nous avait rien dit, nous réveillait en pleine nuit, et nous emmenait pour le grand jeu. C'était la première fois que je sortais la nuit. J'avais une trouille bleue, et je chialais, et je chialais !… Les copains se moquaient de moi, bien entendu, eux qui étaient des habitués de la chose !.

 

Et ma vie à la troupe se poursuivit. Le chef de troupe changea. Le successeur de Paul SCHWARER  se nommait François  BOUJU. Ni lui, ni ceux qui le suivirent ne m'ont laissé de souvenir marquant. Non pas qu'ils fussent quelconques, mais leur prestige n'atteignait pas celui de mon premier chef de troupe.

 

J'ai gardé le souvenir d'un autre chef de patrouille. C'était pendant l'année scolaire 1948-1949. Il se nommait Hubert TONY, et demeurait dans le quartier saint GERVAIS.C'est lui qui m'apprit à nager. J'avais une peur bleue de l'eau, et bien que m'étant baigné dans la mer plusieurs fois, jamais je n'avais pu apprendre à nager. Un psy dirait que si j'avais des problèmes avec l'eau, c'est que j'en avais avec ma mère… Peut-être. Et alors ? Mais Hubert fut patient avec moi, et en deux ou trois séances à la piscine, je parvins à me débrouiller correctement.

 

En revanche, j'ai gardé un très mauvais souvenir de l'aumônier de cette année-là : le Père CARON. Il était dominicain. Je ne sais pas quelle était sa mission dans l'Ordre des Prêcheurs, mais il a eu sur moi une influence néfaste. Il devait être un peu glauque, mais j'étais trop jeune et trop naïf pour m'en rendre compte. Un jour de réunion, il me prit au part pour me demander où en était mon éducation sexuelle. Etonnement de ma part. Je lui dis que ma mère m'avait déjà parlé, et que j'étais au courant de ce que je ne nommais pas encore le mécanisme de la procréation. Il continua en me parlant de masturbation, me disant que cet acte était un péché. Lisant l'Epître aux Romains de saint PAUL plus tard, je compris combien la Loi pouvait entraîner au péché : "Je n'ai connu le péché que par la Loi. Ainsi je n'aurai pas connu la convoitise si la Loi n'avait dit : Tu ne convoiteras pas… Sans Loi, le péché est chose morte". (Romains 7, 7  et suivants). Plus tard, et fort heureusement, j'en parlerai ailleurs, un professeur du Séminaire me libéra.

 

Puis je devins à mon tour chef de patrouille, en 1949 ou en 1950. Je n'attrapai pas la grosse tête pour autant. Mais je me souviens simplement comme je fus surpris et flatté, le jour où la mère d'un de mes patrouillards (il se prénommait Henri-Claude) me demanda ce que je pensais de son fils. Tout à coup je pris un coup de vieux. Jusqu'alors, c'était ma mère qui demandait aux chefs ce qu'ils pensaient de moi, et voilà qu'une mère me demandait mon avis sur son fils !

 

C'est vers cette époque que je fis la connaissance, je ne me souviens plus comment, de Jean-Pierre BULTEL. Je ne sais plus quand il entra à la Troupe. Mais nous sympathisâmes, et nous fîmes notre dernier grand camp en 1951. C'était dans les Alpes. Nous avions quitté la troupe à la rentrée précédente, pour préparer le Baccalauréat, et nous nous retrouvâmes pour assurer ensemble l'intendance du camp.

 

Nous nous revîmes pendant les vacances. Et Jean-Pierre me demanda : "Qu'est-ce que tu fais à la rentrée ?" – "J'entre au Séminaire! " – "Ben ça alors, c'est marrant" – "Pourquoi c'est marrant ?" – Parce que j'y entre moi aussi !".

 

C'est ainsi que nous nous retrouvâmes en Octobre suivant rue du Champ des Oiseaux.

 

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