Chapitre 6

 

88 rue du Champ des Oiseaux - 1

 

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Le Grand Séminaire de ROUEN
La Cour d'honneur et la Chapelle

Jusque vers l'année 1970, le Grand Séminaire diocésain de ROUEN était situé 88 rue du Champ des Oiseaux. C'était un ensemble conséquent comportant des chambres pour les étudiants, des petits logements pour les professeurs-prêtres, des salles de cours, des locaux communs, et une grande chapelle.

 

J'y entrai en Octobre 1951. J'en sortis en Juin 1960. Bigre ! Neuf années d'étude ! C'est pire que pour devenir médecin !

 

Il est vrai que neuf années s'écoulèrent entre 1951 et 1960, mais en réalité mon séjour effectif ne dura, comme pour les autres, que cinq années. Entré en effet à 17 ans, je fus envoyé en "stage", comme professeur-pion à l'Institution saint JOSEPH d'AUMALE d'abord en 1953-1954; puis, pour un deuxième stage, comme professeur, à l'Institution saint JOSEPH du HAVRE en 1954-1955. Suivirent alors 27 mois de service militaire, d'Août 1955 à Octobre 1957. Et je rentrai en Novembre 1957 pour les trois dernières années, qui se terminèrent par l'Ordination sacerdotale (on dit maintenant Ordination au Ministère presbytéral) le 29 juin 1960.

 

Ce chapitre 1 ne rapportera donc que mes souvenirs du Grand Séminaire de 1951 à 1953. Dans un deuxième chapitre, je passerai  en revue la période 1957-1960.

 

Je l'ai déjà dit, je n'ai jamais envisagé d'autre avenir pour moi que d'être prêtre, même si, à de certaines périodes, et sous l'effet de certaines rencontres ou de certains évènements (on verra lesquels en temps opportun), j'ai pensé qu'il pourrait en être autrement. Il était donc normal qu'une fois reçu au Baccalauréat, j'entre au Grand Séminaire.

 

Ce que je fis après avoir passé, avec un retard d'un mois dû à une grève des examinateurs - j'en ai déjà parlé -  l'oral de l'examen.

 

C'était en Octobre 1951. Je ne me souviens plus de la date précise.

 

J'entrai dans un monde entièrement inconnu. Pour deux raisons. D'abord parce que c'était la première fois que j'étais interne. J'avais traversé mes sept années de Lycée comme externe. Je n'ai jamais su ce que c'était que manger à la cantine ! Ensuite, parce que j'entrai dans un monde qui me paraissait étrange, radicalement différent de celui que j'avais connu jusqu'alors.

 

Pour autant qu'il m'en souvienne, la journée se déroulait ainsi. Réveil vers 6 heures 30 : un séminariste, à tour de rôle, parcourait les couloirs en criant un"bouquet spirituel" (une courte phrase extraite de la Bible, d'un Psaume, d'un Père de l'Eglise). Laudes à la Chapelle, à 7 heures, suivies d'une demi-heure de méditation (où je m'ennuyais ferme !). Puis la messe. Le petit déjeuner(enfin !, moi qui avais eu l'habitude jusque là de déjeuner en me levant !). Un temps de rangement des chambres. Puis deux ou trois heures de cours.

 

A midi, rassemblement dans le cloître, direction la Chapelle, pour l'Angelus. Puis au réfectoire, une prière de Benedicite, et le repas en silence, en écoutant la lecture d'un livre; jusqu'au moment où le Supérieur décidait de la fin du repas. Nous nous re-dirigions alors vers la Chapelle, psalmodiant le Psaume Miserere, pour une re-prière d'action de grâces. Nous avions droit alors à un temps de récréation. Vers 14 heures, travail manuel : certains entretenaient le parc du Séminaire et le jardin potager; d'autres, plus spécialistes, réparaient telle installation électrique, faisaient de la peinture, ou se livraient à d'autres activités. Temps de toilette. Collation. Office des Vêpres. Puis une ou deux heures de cours.

 

A 19 heures, re-direction la Chapelle, pour l'Angelus du soir, suivi du dîner. Re-silence. Re-lecture. Re-Miserere. Temps de récréation. Puis vers 20 heures 30, office des Complies. Et grand silence jusqu'au lendemain matin.

 

Pour moi, tout cela était étrange. Pas pour mes copains. Au fait, quels étaient-ils ? Je m'en souviens encore, et dans l'ordre alphabétique (je l'ai déjà dit, j'ai une excellente mémoire, mais un peu mécanique) : Gérard ANDRIEU, Michel ANQUETIL, Jean-Paul BOULAND, Jean-Pierre BULTEL, Michel COUSINEAU, Daniel DUPONT, Paul FLAMENT, Michel FLEURY, Michel FRANCOIS, Jacques HAMEL, Bernard OBOT, Bernard VAULTIER. Nous étions 12. Huit venaient du Petit Séminaire. Deux de l'Institution Join-Lambert, et un du Pensionnat Jean-Baptiste de la Salle. J'étais le seul issu du Lycée. Plus tard, 9 seront ordonnés prêtres. Et aujourd'hui, sur ces 9 prêtres, 2 sont morts, deux de mes meilleurs copains : Jean-Pierre BULTEL et Daniel DUPONT.

 

Le mardi matin, il y avait le rite de la Piscine. Après une seule heure de cours, nous partions à pied pour la Piscine municipale, qui était située près de l'église saint PAUL, où nous pouvions nager une heure, de 11 heures à midi. Nous remontions ensuite au Séminaire pour le repas… c'était le jour des frites… vous imaginez l'après-midi…

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le jeune BOULAND en 1951

Le dimanche, après le déjeuner et un temps de travail personnel, nous nous rendions à l'église saint OUEN pour la grand'messe à 10 heures. La Cathédrale en effet ne fut rendue au culte qu'en 1955. J'ai gardé le souvenir des grandes solennités de l'année liturgique : NOEL, PAQUES, PENTECOTE, SAINT SACREMENT. C'était grandiose ! Surtout le "Christus vincit", acclamation au Christ-Roi qui se chantait, je crois me souvenir, après le Sermon. Tous les ministres se plaçaient devant le maître-autel, en demi-cercle, face à l'assemblée. Au centre, sur son trône, l'Archevêque avec mitre et crosse. Puis de chaque côté, les vicaires généraux, les chanoines, les chefs des grands services diocésains, les professeurs des Séminaires. Et la Maîtrise entonnait le chant : Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat. Les deux orgues tonnaient, les trompettes d'argent rutilaient, les chœurs jubilaient. C'était phénoménal !

 

Après la messe, avec mes copains, nous passions par la rue saint Patrice pour prendre l'apéritif chez mes parents, avent de remonter déjeuner au Séminaire. L'après-midi, c'était la promenade, trois par trois (pour éviter les amitiés particulières !). Retour pour 17 heures. Travail personnel, ou lecture spirituelle, Vêpres, Dîner, récréation, Complies, grand silence…

 

Le corps professoral me paraissait également étrange.

 

Le Supérieur d'abord, l'Abbé Edouard COUTANT, un brave homme de prêtre, ancien élève de Normale-Sup, agrégé de Philosophie, tenté un moment par le Modernisme, mais rentré dans le rang, c'est-à-dire qu'il avait accepté de taire ses convictions profondes. Lors d'un accident de bicyclette, il avait été choqué, et était resté marqué, intellectuellement diminué. Mais vraiment, un brave homme.

 

Venait ensuite, dans l'ordre hiérarchique, le "Directeur DU Grand Séminaire" : l'Abbé Philippe MALANDRIN. Il assurait les cours d'Histoire de l'Eglise et d'Apologétique (cette discipline censée fonder l'excellence et la prééminence de la religion catholique sur toutes les autres !). Humainement bien, proche de nous, attentif. C'est lui qui, chaque midi, après le repas, nous donnait les informations du monde, car nous n'avions pas le doit de lire les journaux !

 

Les autres professeurs portaient le titre de "Directeur AU Grand Séminaire".

 

L'Abbé Paul SAFORGE, que je connaissais déjà, parce qu'il avait été le "Directeur spirituel" de mon oncle Gaston, et que je choisis également comme Directeur spirituel à mon arrivée. Frêle, malingre, souffreteux, mais (peut-être pourrais-je dire : donc) spirituel. Il était responsable du Noviciat, c'est-à-dire des trois premiers mois de la formation initiale des séminaristes. Mais un type ouvert, malgré les apparences. Je me souviens qu'il m'a grandement libéré, le jour où en confession, je lui avouai que je me masturbais. Il me dit alors : "Jean-Paul, soyez en paix, la vertu essentielle du chrétien ce n'est pas la pureté, c'est la Charité !". Ce fut pour moi, c'est toujours pour moi, comme une lumière. Il était également professeur de Droit canonique. Professeur, pour lui en cette matière, était un bien grand mot, répétiteur tout au plus. Un jour où il nous ennuyait fermement en cours, Paul FLAMENT le lui dit ouvertement. "Bien, répondit-il, mais puisque c'est comme ça, je ne ferai plus de cours de Droit Canon !". Et ce fut fini !

 

L'Abbé Paul GRENET était le professeur de Philosophie thomiste. Un penseur. Un vrai. Excellent professeur, qui gâchait quelque peu son talent avec des potaches dont le moindre souci n'était pas l'étude de sa discipline, comme des autres disciplines d'ailleurs; en cette époque où il était de bon ton, parmi les prêtres, de n'être pas intellectuel. Soit dit en passant, parmi les onze de ma promotion, j'étais le seul à avoir obtenu le Baccalauréat.

 

L'Abbé Georges AUZOU enseignait l'Ecriture Sainte. Il avait succédé dans cette discipline à l'Abbé Max BEGOUEN-DEMAUX, qui avait fait une désastreuse carrière d'enseignant, plus répétiteur que professeur; mais qui devait par la suite devenir un excellent pasteur, comme curé de la paroisse sainte MADELEINE, puis Directeur diocésain de la Catéchèse. Le Père AUZOU était un autodidacte. La vocation de prêtre l'avait atteint alors qu'il était un simple petit jardinier. Il était alors entré au Séminaire des Vocations tardives, avait été ordonné prêtre, et, comme il paraissait bien soumis à l'Eglise, avait été nommé professeur. A mon entrée au Séminaire, il entamait une phase de sa carrière, où il entreprenait des recherches approfondies. Il avait appris le Grec et l'Hébreu, et étudiait les Livres Saints dans le texte original. Il nous donnait des cours "ronéotés", fruit de ses recherches, qui deviendraient quelques années plus tard : La Parole de Dieu – La Tradition biblique - Au commencement Dieu créa le monde - De la servitude au service – Le don d'une conquête - La Force de l'Esprit… Malheureusement, il était en quête d'absolu et de certitudes. Or, dans le domaine de la Foi, il n'y a que des conjectures, qui sont toujours mises en question, même si elles fondent les convictions personnelles profondes du croyant. Plus tard, dans les années 60, il quitta l'Eglise, sans cesser cependant d'animer des groupes de réflexion biblique.

 

Il y avait encore d'autres professeurs, mais qui n'intervenaient que pour les séminaristes au-delà de la deuxième année, et que je connaissais mal. L'Abbé Alphonse DUHAMEL, qui avait la réputation d'être sympa, mais tout simplement parce qu'il était, à mon avis, un peu démagogue. Il enseignait la Théologie dogmatique. J'ai oublié le nom des autres… malgré mon excellente mémoire.

 

Nous étions une cinquantaine en 1951 au Grand Séminaire de ROUEN. On commençait alors à envisager un avenir sombre pour le recrutement des prêtres. Pensez donc : après la fin de la guerre, lorsque les séminaristes prisonniers rentrèrent, il y avait près de 150 présents. Toutes les chambres étaient occupées, même celles du "sous-marin", au dernier étage de la Maison, qui étaient mansardées, un peu sombres, et qui, par la suite, furent abandonnées. A noter d'ailleurs, pour la petite Histoire (mais mon histoire personnelle en fait partie) que les prisonniers libérés, rentrant au Séminaire, n'avaient pas accepté d'être traités en gamins, après tout ce qu'ils avaient vécu. Ils avaient donc joui d'un régime un peu particulier. Entre autres privilèges, ils avaient celui de pouvoir fumer ! Privilège qui fut accordé à ceux qui le demandèrent lorsque je fus en deuxième année.

 

Les séminaristes de cinquième année, le dernière, jouissaient d'un régime particulier. Ils étaient ordonnés diacres vers novembre-décembre, et, à partir de ce moment, ils allaient rendre des services dans les paroisses de ROUEN et de la Banlieue. Parmi eux, le Supérieur choisissait un "Doyen", qui était le référent de tous les séminaristes, et qui jouissait d'un certain prestige parmi l'ensemble des séminaristes.

 

C'est ce monde que je découvris. C'est dans ce monde que je vécus pendant les deux années scolaires 1951-1952 et 1952-1953.

 

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JPB en soutane
Au début de ma deuxième année, je demandai à "prendre la soutane". On accéda à ma demande. Lorsque j'y songe maintenant, je n'arrive toujours pas à comprendre pourquoi le Supérieur et les professeurs  acceptèrent. Et le 21 novembre 1952, je quittai l'habit civil pour l'habit ecclésiastique, et je reçus la "tonsure", entrant ainsi dans la cléricature (tonsure : chez les moines, on rasait tout le sommet de la tête pour ne garder qu'une couronne de cheveux; chez les prêtres, on ne rasait qu'une petite circonférence sur le sommet du crâne).

 

En Juin 1953, le supérieur m'appela pour me signifier que j'étais trop jeune pour continuer, puisque je ne pouvais pas encore accomplir mon service militaire. Il m'annonça que j'irais, l'année suivante, à l'Institution saint JOSEPH à AUMALE, au Nord du Département de la Seine Maritime, à 70 kilomètres de ROUEN.

 

Durant ces deux années, j'entrai en amitié avec deux copains, Daniel DUPONT et Michel FLEURY, qui venaient tous deux du Petit Séminaire, et qui avaient l'un et l'autre quatre années de plus que moi, étant nés en 1930. Je ne saurai dire exactement pourquoi nous sympathisâmes, mais notre amitié ne cessa qu'avec leur mort. Ils passèrent tous deux plus de temps que le règlement ne le leur permettait, au 53 de la rue saint Patrice. Ils devinrent peu à peu tous deux comme deux fils pour mes parents. La famille de chacun devint associée à ma propre famille, et cela jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à la mort des parents de Daniel, et de la mère de Michel.

 

Daniel DUPONT était originaire de PIERRECOURT, un village près de BLANGY SUR BRESLE. Son père avait été souffleur de verre dans une entreprise de la Vallée de la Bresle, où co-existaient alors plusieurs verreries artisanales. Elles ont toutes, bien entendu, disparu aujourd'hui.  Il n'était pas croyant, mais quel brave homme il était !  Daniel fut ordonné prêtre le 29 juin 1958. Vicaire à MONTVILLE, vicaire à MONTIVILLIERS, vicaire à HARFLEUR, curé de ROUELLES; on le retrouva mort un matin de 1995.

 

Michel FLEURY venait de SAINT LEGER DU BOURG DENIS, dans la banlieue rouennaise. Son père était mort depuis longtemps déjà. Sa mère "tirait le diable par la queue", mais c'était une femme admirable. Dans le courant de notre deuxième année, puisqu'il était exempté de service militaire, il demanda à faire un stage ouvrier. Après accord du Supérieur, il se retrouva l'année suivante manœuvre sur le chantier de reconstruction de la Cathédrale, piloté par l'Entreprise LANFRY. Une de ses tâches consistait à aller acheter les bouteilles de vin pour les compagnons, et à les rapporter… dans une brouette. Durant l'été, il trouva un emploi de moniteur dans une colonie de vacances, où il fit la connaissance d'une monitrice. Ils se plurent. Ils s'aimèrent. Michel et Janine ne devaient plus jamais se quitter, jusqu'à la mort de Michel, le 15 avril 1998. Mais j'en reparlerai plus loin.

 

J'ai gardé mon agenda de 1953, sur lequel j'avais inscrit le prix de quelques produits que j'avais achetés cette année-là (ils sont en anciens francs, bien entendu, puisque les nouveaux francs n'apparurent qu'en 1961) :

 

-         une place de cinéma : 160 francs

-         un paquet de feuilles perforées : 170

-         3 cartes postales et 3 timbres : 87

-         1 place de trolleybus Sotteville-Rouen : 37

-         5 timbres : 75 francs

 

 

-    1 paire de lunettes de soleil : 325

-         réparation de mon vélo : 5275

-         2 pellicules :

-         1 paquet de cigarettes Gauloises : 80

-         1 paire de pataugas : 2000

-         1 paquet de tabac "Scaferlatti" : 180

 

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