Chapitre 8

 

 

Les DEUX saint JOSEPH

(AUMALE et LE HAVRE)

 

 

 

1953-1954 et 1954-1955 : deux années scolaires entre parenthèses. Non pas que j'y ai perdu mon temps, ou qu'elles ne m'aient rien apporté. Mais parce que je les ai vécues ainsi.

 

En 1953, je n'avais que 19 ans. Selon l'avis du Supérieur et des professeurs du Séminaire, il n'était pas question que j'entame le deuxième cycle, et que j'entre en troisième année. J'étais  d'accord avec leur décision. Je fus donc envoyé, en attendant mon départ au Service militaire, à l'Institution saint JOSEPH, à AUMALE, au Nord du département de la Seine-Maritime, à 70 kilomètres de ROUEN. Pour moi, c'était vraiment le bout du monde. Aujourd'hui en effet, effectuer 70 kilomètres en voiture, sur une route en bon état, demande tout au plus une heure de trajet. A cette époque, pour moi qui ne possédais que ma bicyclette, c'était une aventure. Et mes parents ne possédaient pas encore de voiture…

 

Ce collège, qui comprenait les classes de la Maternelle à la Troisième, drainait des élèves venant de tout le Pays de Bray. L'internat y était important. Le Supérieur en était l'Abbé Jacques RAOULT, qui avait tout juste 30 ans. Lui aussi avait un peu l'impression d'être, non pas en punition, mais en attente. Et il rongeait son frein en attendant une promotion : "Je n'ai pas fait le Séminaire de Rome, pour être à la tête d'une petite école comme celle-ci !", dit-il un jour à ma mère. Je devais, bien plus tard, en 1998, lui succéder à saint VINCENT de Paul du HAVRE, lorsque, à la suite de la création des nouvelles paroisses, je deviendrais curé de saint MARTIN du littoral. Les professeurs de l'époque ne m'ont pas laissé de souvenir particulier, sauf peut-être Noël BEUZELIN, qui était jeune prêtre, et dont c'était le premier poste, qui était un type sympa et enjoué.

 

 Jacques RAOULT me confia des cours de Français en 6° et en 5°, de Géographie en 6°, des surveillances d'étude, et la surveillance d'un dortoir de 40 pensionnaires.

 

Le Jeudi, avec un autre surveillant (dont j'ai oublié le nom), on emmenait les quelques quatre-vingt pensionnaires à DIJON… Pas la ville, mais un hameau d'AUMALE, à deux ou trois kilomètres, sur la route d'AMIENS. Ils jouaient au foot. Et on redescendait pour la collation et l'étude du soir. Le dimanche, on recommençait, avec ceux qui n'étaient pas retournés dans leur famille. C'était d'un ennuyeux !…

 

Quelques souvenirs, en vrac, de cette année.

 

Avec ma première paie (1000 francs – anciens – par mois) je m'étais acheté un récepteur-radio d'occasion. C'était l'année des débuts de Georges BRASSENS (Elle est à toi cette chanson…), et de Gilbert BECAUD, "Monsieur cent-mille volts"  (Quand tu danses, danses devant moi…). Lors de son premier concert à l'Olympia, des fans en délire avaient cassé les fauteuils. C'était aussi l'année où Jacques ANQUETIL avait gagné le premier Grand Prix des Nations, qui se déroulait, je crois, dans la Vallée de Chevreuse. N'ayant rien de mieux à faire, j'écoutais tout cela à la radio. On ne parlait pas encore de télévision, bien sûr…

 

J'ai gardé également le souvenir d'une des plus belles perles de ma carrière d'enseignant. En Géographie, j'avais demandé aux élèves, lors de la Composition de Géographie, d'expliquer le phénomène des marées. Et le jeune Jean-Claude (dit "Coco") DULONDEL avait écrit ceci : Les marées, c'est simple ! La terre tourne; alors, du côté où ça monte, c'est marée basse; du côté où ça descend, c'est marée haute !. Je n'y avais pas pensé !

 

L'hiver 1953-1954 fut particulièrement rude. La France entière s'en souvient. Car c'est le lundi 1 février 1954,  que l'Abbé Pierre lança son fameux appel sur l'antenne de Radio-Luxembourg. Emu, comme beaucoup de Français par cet appel, mon père partit un soir pour PARIS afin d'y porter des vêtements récoltés dans le quartier.

 

C'est cette année-là que je passai mon permis de conduire. Il n'y avait pas d'auto-école à AUMALE. C'était l'auto-école JOUET, de FORGES LES EAUX, qui assurait la formation des conducteurs. La circulation routière d'alors était extrêmement fluide. Je n'étais pratiquement jamais monté dans une automobile (on disait : "monter en voiture", parce que les véhicules de l'époque précédente comportaient un marchepied, sur lequel il fallait monter pour s'installer sur le siège). Lors de ma première leçon, le moniteur, après m'avoir expliqué la mise en route (il fallait laisser chauffer le moteur quelques temps avant de démarrer, sinon il calait), le frein, l'accélérateur, le débrayage et l'embrayage, m'invita à aller faire un tour en campagne. Nous voilà donc sur la route de ROUEN, roulant à bride abattue : 60 kilomètres/heures… ! Au bout de dix leçons, je me rendis un jour à FORGES pour l'examen du permis. La première fois, ne m'étant pas arrêté à un stop, je fus recalé. Deux leçons supplémentaires, et j'obtins le document rouge le 20 mars 1954.

 

Mon père avait décidé cette année-là d'acheter une voiture, et donc préalablement de passer lui aussi son permis de conduire.  Mais il ne l'obtint qu'à la troisième fois, un mois après moi. J'étais fier! Après quoi, il acheta une PEUGEOT 301 d'occasion (elle avait vingt ans).

 

Trois souvenirs avec cette voiture : 1- Je roule dans ROUEN, fier comme Artaban. Tout-à-coup, au carrefour rue Thiers/rue Jeanne d'Arc, je cale. Je remets le contact. Rien. Je descends, je traverse le carrefour en poussant la voiture (j'étais en soutane !). Je vais jusque chez mes parents, à 300 mètres. Mon père arrive. Nous n'avions pas fait attention : la voiture était en panne sèche! 2- Je vais à SIERVILLE, avec des copains moniteurs, pour préparer la colo. Dans la côte de MALAUNAY, sur la route de DIEPPE, re-panne sèche, en plein virage en épingle à cheveu… 3- Je suis avec mon cousin Francis. Nous revenons d'ELBEUF, par LES ESSARTS. Nous empruntons la route sur laquelle a lieu chaque année le circuit des ESSARTS. J'accélère, pour jouer les FANGIO (l'un des champions de l'époque) : le moteur se met à fumer… Par peur de couler une bielle, j'arrête tout. Nous attendons un peu. Et je repars à toute petite vitesse, pour gagner ROUEN… avec les sincères et chaleureuses félicitations de mon père, à l'arrivée !…

 

L'année scolaire s'acheva quand même… qu'est-ce qu'elle m'avait paru longue !

 

A la rentrée suivante, je fus envoyé au HAVRE, à l'Institution saint JOSEPH.

 

Je ne connaissais pas LE HAVRE, mais fort heureusement la mère de mon copain Michel LEPRETRE, qui était entré au Séminaire une année après moi en 1952, et qui, avec d'autres, fréquentait la maison familiale de la rue saint Patrice, me reçut souvent chez elle. Elle était veuve et tenait une boulangerie rue Louis Brindeau. J'étais ainsi moins isolé que je l'avais été l'année précédente. Chaque fin de semaine, je partais à ROUEN, soit par le train, soit en auto-stop (à cette époque, un homme en soutane était certain d'être pris).

 

Le Supérieur de l'époque était "Monsieur THEUBET", c'est ainsi qu'on le nommait. Froid, en apparence. Pince-sans-rire. Lettré. Humaniste.  S'adressant à moi, il disait : "Jeune homme !". Il me confia une classe de 7° (dans l'Enseignement public, on disait Cours Moyen 2° année – CM2), que je partageai avec l'un des surveillants de l'époque, Jean FEREY, qui y enseignait les Mathématiques.

 

J'aimais cette classe et les élèves, avec lesquels je passais une bonne quinzaine d'heures par semaine. J'en ai gardé en mémoire la liste alphabétique : Michel ARRACHARD, Michel BEAUVAIS, Jean-Pierre BESSET, Gilles BOUTROLLE, Philippe CAMPE, Joël CAPILLON, Gérard DAUFRESNE, Claude ESCUDIE, Jean FLOCHEL, Jacques FONTAINE, Gérard FOUERE, Michel FRANQUE, Bernard GALAND, Marcel GIRARD, Philippe GOBLED, Jean-Pierre MARETTE, Alain MARTINEAU, Xavier MORIN, Alain ORHAND, Yves PATRIZIO, Hervé TOURRES, Bruno VANIER.

 

Je frayais peu avec les professeurs laïcs. J'avais encore une espèce de complexe d'infériorité face à des hommes dont certains auraient pu être mes professeurs. En revanche, je me retrouvais à chaque repas avec les professeurs-prêtres, qu'on nommait "Ces messieurs !" : Jacques CAHIERRE, Albert SAUVAGE, Paul GISSY, Hippolyte MICAUX, Marcel CATELAIN, Gilbert EDOUARD, Jean-Paul LEROUX, Maurice LAMY, Claude LODIN, Jean GRICOURT, Daniel BECUE, Michel LEFEBVRE, Fernand BOIVIN.

 

De temps en temps, nous nous retrouvions à trois ou quatre dans le bureau d'un jeune professeur laïc, un peu maniéré, et pour tout dire efféminé : Bernard LESTREZ. Il possédait un électrophone, de bonne marque, sur lequel nous écoutions les meilleurs disques, car il était d'une famille de drapiers du Nord, qui ne manquait pas de ressources. Chaque fois que j'entends les "Histoires de la forêt viennoise" de STRAUSS, je pense à lui.

 

Cet hiver-là, je ne me souviens plus quand exactement, je revins chez mes parents un samedi après-midi. Je n'avais plus de chambre!

 

Le vicaire de la paroisse, Pierre PANCHOUT, avait rencontré, errant dans une rue du quartier, une famille de cinq personnes (les parents et leurs trois enfants, dont une petite fille en très bas âge). Il les avait amenés à mes parents, qui avaient accepté de les loger. Ce week-end là, je trouvai asile chez le vicaire…

 

1955 – Institution saint JOSEPH du HAVRE

L'Abbé Michel LEFEBVRE, préfet de discipline

et le corps des surveillants

 

Par la suite, on s'arrangea à la maison. Car la famille resta un bon bout de temps (1 ou 2 mois, je crois). Mon père réussit à leur trouver un logement et des meubles. Il trouva aussi un travail pour le père de famille. Mais celui-ci était d'une paresse incommensurable. Il fallait que mon père le conduisît lui-même au travail, pour qu'il daigne se lever ! Nous n'en entendîmes plus jamais parler.

 

Et l'année scolaire se termina. Je rentrai rue saint Patrice. Puis je partis faire la colo à SIERVILLE. Et, de là, comme je l'ai dit au chapitre précédent, je partis au Maroc… servir la France !

 

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