OUEZZANE

(Septembre 1955 – Avril 1956)

 

 

L'invitation pressante et urgente à servir la France par le Service militaire me parvint vers le 15 août. Elle m'enjoignait de me rendre à SOISSONS le 30 août, afin d'être incorporé au 9° Régiment de Zouaves, basé à OUEZZANE, au Maroc. Mes parents firent une drôle de tête. Pour deux raisons.

 

D'abord, parce que, deux années auparavant, le gouvernement français avait contraint le sultan Mohamed V à l'abdication, et l'avaient remplacé par un homme de paille : Mohamed ben Arafa. Ce qui avait eu pour conséquence que la lutte pour l'indépendance était repartie de plus belle. C'est ainsi, et c'était le deuxième motif d'inquiétude de mes parents,  qu'aux alentours du 15 août 1955, une émeute avait éclaté à OUED ZEM.  Voyant ma feuille de route, mes parents avaient cru à une erreur d'orthographe, et qu'on allait m'envoyer là où les émeutes avaient fait plusieurs morts.

 

Je pris donc le train le 30, et me rendis à SOISSONS.

 

Des camions militaires nous attendaient devant la gare. Ils nous menèrent directement à la caserne… où nous passâmes une bonne partie de l'après-midi à ne rien faire. Ce fut ma première expérience de l'armée ! Je découvris par la suite qu'à l'armée, en temps de paix, on ne fait pas grand'chose, mais qu'on le fait de bonne heure !

 

Visite médicale, rations pour le voyage. En route pour l'aventure ! Train. Embarquement à MARSEILLE. Bateau. Débarquement à TANGER. Camion militaire. Et nous arrivons à destination. OUEZZANE se trouve au Nord du Maroc, proche de la chaîne du Rif. Nous avions gardé nos vêtements civils, ce qui signifie que j'étais en soutane !

 

Nous arrivons à destination. Nouvelle visite d'incorporation. Distribution du paquetage, accompagné de la moustiquaire. Nous nous retrouvons tous en kaki. Un copain s'étonne : "Où qu'il est, le curé ?" – "Je suis là !" – "Ah bon !".

 

Et la vie s'organise. Nous commençons nos "classes" : marcher, courir, exercice de tir, corvée de peluches, lit au carré, "garnau" (placard) rangé impeccable, rasage obligatoire chaque marin avant inspection, appel, extinction des feux, réveil au clairon… On nous avait prévenus : "Celui qui ne fait pas son lit au carré, qui range mal son garnau, qui ne se rase pas le matin… tenue de campagne !". C'est-à-dire que l'individu en question devait, dans les dix minutes qui suivaient,  se présenter revêtu de sa tenue de campagne, avec toutes ses affaires dans le sac! Entendant cela, je m'étais dit : "Pas de danger que cela m'arrive !". Jeune présomptueux ! J'y suis passé comme les copains, quelques quinze fois en trois mois. Il paraît que cela forme le caractère. Il est vrai en tous cas que cette forme absurde de discipline formait des mécaniques à obéir, sans délai et sans discuter.

 

Pendant ces trois premiers mois, nous n'étions pratiquement pas sortis du casernement. Cela ne devait pas durer.

 

Le 10 novembre, Ben Arafa était remercié; et le sultan légitime, Mohamed V, rappelé d'exil. Nous fumes expédiés à Casablanca pour rétablir l'ordre au cas où des émeutes se produiraient. Il y avait une foule considérable. Les gens arrivaient du bled par camions entiers. Nous entrevîmes la voiture du roi. Il ne se passa rien. Nous rentrâmes à OUEZZANE.

 

A la suite du deuxième stage de moniteur de colonies de vacances que j'avais suivi en 1952, et où j'avais fait connaissance de Madeleine, une stagiaire qui demeurait à SAINT JEAN D'ASSE, dans la Sarthe, je continuais de correspondre avec elle. J'avais même fait le déplacement de ROUEN jusque chez ses parents, en bicyclette. Deux de ses frères avaient été moniteurs à la colo de SIERVILLE en 1954 et 1955. Nos relations n'étaient que d'amitié, et ne visaient à rien d'autre, du moins de mon côté… Lorsque j'écrivais à mes parents, je leur donnais les nouvelles que j'avais reçues d'elle. Peu de temps avant Noël, ma mère m'écrivit pour me dire qu'il serait bien que je réfléchisse à l'avenir que je désirais donner à mes relations avec Madeleine; car si, de mon côté, les choses étaient claires, il n'en était peut-être pas de même de son côté à elle.

 

Je trouvai sensée cette réflexion de ma mère, et je cessai toute correspondance. Je n'en ai plus jamais eu de nouvelles.

Zone de Texte:  
NOEL 1955 dans la chambrée…
Nous passâmes notre premier NOEL à la caserne. Pour moi, loin de mes parents; pour certains de mes copains, loin de leur fiancée ou de leur femme. L'ordinaire avait été amélioré. Je ne me souviens pas avoir assisté à la messe… Je me souviens en revanche, de la cuite monumentale de certains…

 

Le roi revenu, l'indépendance n'était toujours pas accordée (elle ne le fut qu'en Mars suivant), et les émeutes continuaient. A la fin du mois de Décembre, nous fumes envoyés dans le Rif. Je n'ai aucun autre souvenir de ce court séjour que la nuit du premier de l'an 1956, que nous passâmes à la belle étoile, par moins quatre ou moins cinq degrés… Avec un copain, nous avions joint nos deux duvets pour n'en faire qu'un, nous nous étions mis en pyjama malgré le froid, et nous dormîmes au chaud, assez convenablement… dans la mesure où les autres nous laissèrent dormir, car à une heure du matin, ils se souhaitaient la bonne année en se tapant les mains contre le corps, et en dansant pour se réchauffer les pieds…

 

Revenu au casernement, je fus pris un jour d'étourdissements inexpliqués, qui risquaient de me faire perdre l'équilibre à tout moment. L'infirmier me fit conduire à l'hôpital militaire de RABAT, où le toubib diagnostiqua une crise due aux amibes. Je restai donc à l'hôpital.

 

Et j'y restai un sacré bout de temps, non pas que je fusse gravement atteint, mais parce que le chirurgien ORL avait trouvé en moi un auxiliaire précieux, un aide-soignant, pour l'aider dans ses consultations. Dans la journée, j'étais donc dans le Service. Et midi et soir, je rejoignais la chambrée, où je retrouvais d'autres troufions, plus ou moins gravement malades; dont un, Michel MISSET, de DIJON, qui me racontait ses exploits amoureux, et sa vie de mécanicien à l'usine TERROT, qui fabriquait des motocyclettes.

 

C'est là que me parvint, au début du mois d' Avril, ma feuille de route pour rejoindre l'Ecole d'Officiers de réserve de SAINT MAIXENT.

 

Du voyage en bateau, depuis CASABLANCA jusqu'à BORDEAUX, sur le "Gouverneur Général CHANZY", j'ai gardé un souvenir extrêmement pénible. Sur 48 heures de voyage dans la cale du navire, 40 heures de mal de mer. Affreux. L'impression d'être totalement vidé. Qu'on pourrait me jeter par-dessus bord sans que je réagisse. Et en plus, je n'étais pas seul, nous étions une bonne centaine à subir le même sort. Odeur ! Sensation …

 

 

suite