Mon
amitié avec Yves GRANDGUILLOT a débuté en Novembre 1957, lorsque je suis rentré
au Grand Séminaire, à mon retour d'Algérie; et s'est achevée avec sa mort le lundi
17 juin 1996. Il était véritablement mon frère. Ses trois frères et ses quatre
sœurs sont vite devenus comme mes sœurs et mes frères. Quant à sa mère, sans
que jamais je la confonde avec ma propre mère, elle fut jusqu'à sa mort, le
samedi 20 août 1994, celle qui me traita comme son propre fils, et m'accueillit
chaque fois que je sonnai à sa porte. J'avais pour elle un profond respect. Un
seul exemple : elle se prénommait Thérèse, mais jamais, au grand jamais, je ne
me serais permis de l'appeler par son prénom. Pour moi, elle fut jusqu'au bout
"Madame GRANDGUILLOT"; et elle, de son côté, jamais ne me tutoya.
Lorsque
j'arrivai au HAVRE, après mon ordination en Septembre 1960, Yves venait d'être
nommé vicaire à la paroisse saint FRANCOIS. Ainsi que je l'ai déjà dit, dès la
première semaine, je proposai mes services à l'abbé FOERSTER, curé de la
paroisse Notre Dame, dont le vicaire était Michel SAILLY. Chaque dimanche, je
célébrai la messe à 11 heures 30. Puis je déjeunai au presbytère de Notre Dame,
dans l'appartement qu'occupaient Michel et ses parents. L'après-midi, nous
écoutions de la musique, en discutant à perte de vue (c'étaient les années de
la Guerre d'Algérie et de l'O.A.S. Je traitais Michel de "fasciste",
et lui me rétorquait que j'étais gauchiste… Le soir je dînai chez Madame
GRANDGUILLOT, avec Yves et ses sœurs qui, en cette année 1960, n'étaient pas
encore mariées. C'étaient Marie-Thérèse (23 ans), Anne (21 ans), Geneviève (19
ans) et Maguy (17 ans). A noter que Marie-Thérèse, éducatrice à ETREPAGNY,
était rarement là.
Madame
GRANDGUILLOT, née en 1903, était veuve depuis 1944. Son mari, André, était
décédé de ce qu'on a nommé depuis un "infarctus", la laissant seule
chef de famille, avec Maguy, qui avait à peine 1 an. Dès cette époque, Pierre,
l'aîné des enfants, qui avait 18 ans, occupa une place particulière dans la
fratrie, jouant le rôle de référent pour ses autres frères et sœurs.
André
GRANDGUILLOT avait créé avec son frère, une Société spécialisée dans la vente
et la réparation du matériel de radiophonie, qu'on nommait au HAVRE "le
magasin GRANDGUILLOT". A sa mort, sa veuve resta actionnaire de la
Société, mais sans pouvoir récupérer ses parts du capital, ce qui aurait mis la
Société en déséquilibre financier. Elle n'avait qu'une maigre pension. Lorsque
je fis sa connaissance, sa situation pécuniaire était très problématique. Elle
ne s'améliora que vers les années 64-65, lorsque son neveu Claude, Directeur de
la Société put commencer à lui rembourser le capital.
Lorsque
j'entrai dans la famille, Madame GRANDGUILLOT demeurait rue des Galions, près
de Notre-Dame. Elle déménagea par la suite, plusieurs fois dans les vingt
années qui suivirent : rue d'Après-Mannevillette, rue Gabriel Péri, rue Félix
Faure, et enfin Quai Georges V. A ces déménagements externes, il faut ajouter
les déménagements internes. On arrivait un soir chez elle, et elle avait
déménagé les meubles dans la pièce, ou bien elle avait carrément déménagé à
l'intérieur de l'appartement, intervertissant l'ordonnancement des pièces !
…
En
1965, Michel SAILLY fut nommé vicaire à la paroisse NOTRE DAME de GRAVENCHON.
Je passai alors le dimanche entier chez Madame GRANDGUILLOT, sauf lorsque
j'étais occupé avec les Guides, les Guides aînées, ou les Equipes Enseignantes.
Le midi, Yves déjeunait avec nous. Nous regardions ensuite l'émission de
divertissement à la chaîne unique de la Télévision. Puis Yves rentrait chez lui
faire la sieste. Pendant ce temps, j'emmenais Madame GRANDGUILLOT faire un tour
en voiture aux alentours du HAVRE. Nous roulions au hasard, et, bien souvent,
il nous est arrivé de nous retrouver au bout d'un chemin de terre à l'entrée
d'une ferme ! Nous rentrions pour l'heure du thé (une belle théière, de belles
tasses, une tranche de citron, un gâteau… c'était bien !). Yves nous
rejoignait. Et nous dînions pendant les "Actualités télévisées".
Après quoi, ou bien je restais à regarder le film qui suivait, ou bien je
rentrais chez moi.
Il
y avait aussi les repas de famille, auxquels je participais, bien
évidemment. Pour ces occasions, Yves
avait fabriqué un plateau en contreplaqué, qu'il fixait à la table ronde de la
salle à manger. Car, lorsque tous étaient présents, ça faisait du monde ! Il y avait,
outre la maîtresse de maison, Pierre et son épouse (Rina d'abord, puis, après
son divorce, Gisèle), François et Danièle, Roger et Nicole, Yves, Marie-Thérèse
et François, Geneviève et Jacques, Maguy et Bernard, Anne et Jean-Louis, et
moi-même. Au fûr et à mesure des années, des enfants naquirent au sein de ces
couples, ce qui rendit difficile la réunion de tous à une même table familiale.
Chez Pierre : Gisèle avait eu un fils, Christian, d'un premier mariage. Chez
François : Violaine, Valérie et Yann. Chez Roger : Véronique, Anne, Michel et
Elisabeth. Chez Marie-Thérèse : Thomas et Isabelle. Chez Geneviève : Emmanuel,
Olivier, Laure-Marie et Cécile. Chez Anne : Magali et Vincent. Chez Maguy :
Rémi et Marc.
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C'est
ainsi que naquit un jour, je ne sais plus quand, l'idée d'un pique-nique annuel
qui rassemblerait toute la famille autour de la grand'mère. On le fixa au
Dimanche de Pentecôte. Et chaque année, la famille se retrouvait chez l'un ou
l'autre des enfants. Le déroulement en était simple : tous arrivaient entre
12 et 13 heures. Chacun apportait ce qu'il s'était engagé à apporter. On
préparait tout. Le pique-nique se déroulait. Puis, vers 16-17 heures, les
filles et les belles-filles, avec la mère, faisaient la vaisselle : ce qui
était pour elles un moment privilégié où elles pouvaient parler ensemble
librement , hors de la
Pique-nique
1994 – le dernier avec Madame GRANDGUILLOT |
Pique-nique
1977 présence
de leurs époux. Pendant ce temps, les hommes discutaient ou allaient faire un
tour à pied. Lorsque tous étaient de nouveau réunis, Bernard sortait son
appareil-photo, le pied qui va avec, tous prenaient la pose, Bernard
enclenchait l'interrupteur automatique, courait prendre sa place… clic-clac.
Et voilà un souvenir! Sur le coup de 19-20 heures, on "finissait les
restes". Après quoi, pendant que la mère et ses filles se retrouvaient
encore une fois pour la vaisselle, Pierre, ses beaux-frères et ses frères
faisaient les comptes de la péréquation
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entre
tous. Chacun donnait son chèque, ou en recevait un, selon ce qu'il avait
déboursé auparavant. Et, vers 22-23 heures, tous repartaient.
La
conversation, au cours des repas de famille, suivait un cursus toujours le même
: on échangeait d'abord des informations sur les uns et les autres, sur les
enfants, sur ceux qui n'avaient pas pu venir… Puis, on passait à la vie
professionnelle, les difficultés économiques… ce qui débouchait immanquablement
sur des questions politiques, surtout après l'arrivée de la Gauche au Pouvoir
en 1981. Le vin aidant, on s'enflammait facilement, sans trop se prendre au
sérieux… mais quand même ! C'est à ce moment que "la reine-mère"
intervenait : "Mes enfants, parlons
d'autre chose !". Et on parlait d'autre chose !
1967
– Madame GRANDGUILLOT est hospitalisée. Croyant bien faire, je lui porte le
roman de Michel BATAILLE :
"L'arbre de Noël" qui vient de paraître. Ce roman retrace les
dernières semaines qu'un père passe avec son enfant, irradié par la chute
malencontreuse d'une ogive atomique en Atlantique. J'y retourne deux jours
après. Elle me rend le livre : "Jean-Paul,
je ne peux pas lire ce libre. Moi aussi j'ai perdu un enfant. Mon Michel est
mort en 1946. Il avait 14 ans. Je pense encore à lui. Une plaie comme celle-ci
ne se referme jamais !".
1969
– Le soir du referendum sur la Régionalisation et la réforme du Sénat, auquel
le Général De Gaulle a lié son maintien au pouvoir, nous attendons les
résultats devant le téléviseur. 20 heures : annonce des résultats du sondage : Le
NON l'emporte ! Madame GRANDGUILLOT s'exclame : "Alors De Gaulle s'en va ! C'est la catastrophe. Et
moi qui ai voté NON, croyant que le OUI
l'emporterait !".
1975
– Ce dimanche midi, Yves a invité Marcel LE ROULLEY, qui était avec nous au
Grand Séminaire, et a été ordonné prêtre une année après nous, en 1961. Marcel
est vicaire à la paroisse du Sacré Cœur de Janval à DIEPPE. Quelques années
plus tard, il quittera le ministère. Je ne sais pas ce qu'il lui prend ce
jour-là. Mais à table, pour jouer à je ne sais qui, il prend plaisir à être
vulgaire, grossier… devant Madame GRANDGUILLOT, qui est la pudeur et la réserve
même. A peine la porte s'est-elle refermée sur lui, après son départ, qu'elle
déclare à Yves : "Ce garçon est trop
grossier. Tu ne l'inviteras plus
jamais chez moi !".
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Dès l'année 1979, à 76 ans,
Madame GRANDGUILLOT décida d'entreprendre les démarches afin de pouvoir
entrer en Maison de retraite. Elle avait de plus en plus de difficultés à
marcher. Les commerçants n'étaient pas tous près de chez elle. Elle cherchait
la sécurité. Mais elle désirait absolument intégrer celle qui était tenue par
les Sœurs de la Compassion, rue Auguste Dollfuss au HAVRE. Il n'y eut une
place disponible qu'à l'automne 1981. Le dimanche 29 novembre de cette
année-là, tous les enfants se réunirent une dernière fois chez "la
mère". Elle avait décidé de ce qu'elle emporterait et de ce qu'elle
donnerait. Nous passâmes ensemble un agréable après-midi. Chacun repartit le
soir avec ce qui lui était donné. Et, dans la semaine, elle entra à la
Compassion. Elle y resta treize années,
jusqu'à sa mort. |
29 novembre 1981 – Quai Georges V |