NOTRE-DAME des FLOTS - 1

 

 

 

 

La Chapelle NOTRE DAME des Flots

A SAINTE ADRESSE, une chapelle, dédiée à Notre-Dame des Flots, est située sur la falaise. De là, on domine l'ensemble de la rade et de la baie du HAVRE. Originellement, en 1857, date de sa construction, c'était un sanctuaire "votif" élevé pour les marins, par le curé de l'époque, sur ses propres deniers. Avant d'embarquer, ils venaient placer leur voyage sous la protection de la Vierge, faisant tel ou tel vœu si Elle les ramenait à bon port. Au retour, ils venaient La remercier, plaçant là un ex-voto en marbre en signe de reconnaissance, ou la maquette de leur navire. Très tôt, d'autres personnes que les marins prirent l'habitude de venir là demander une grâce à Marie : qu'Elle les garde en bonne santé; qu'Elle guérisse leur enfant; qu'Elle ramène au foyer le conjoint volage.

 

A l'intérieur de la chapelle, se trouvent les statues de saint EXPEDIT, sainte RITA, et saint ANTOINE de Padoue. Traditionnellement, Saint EXPEDIT est le préposé aux voyages ou aux grandes décisions; on invoque Sainte RITA pour les causes désespérées. Et l'aide de Saint ANTOINE est précieuse pour retrouver l'être ou l'objet qui a été perdu. Au-dessus de l'autel principal, une statue de Notre-Dame des Flots.

 

 

Près de cette chapelle, s'est aménagé très tôt, comme dans tous les lieux de pèlerinage, un magasin d'objets de piété, ainsi qu'un logement destiné au gérant du magasin.

 

Chaque jeudi, Jean LEMOINE célèbre une messe dans cette chapelle, à laquelle participent entre 20 et 50 personnes.

 

Lorsque j'arrive à SAINTE ADRESSE, je connais bien évidemment l'existence de cette chapelle, mais "prêtre évolué", "prêtre conciliaire", je ne me reconnais pas dans ces pratiques religieuses que je juge dépassées, d'un autre âge, quasi-superstitieuses.

 

L'une de mes toute premières sorties est pour ce lieu. J'entre dans le magasin, je vois toutes ces "bondieuseries" qui y sont mises en vente; et je parle avec Madame LAMBERT, qui est la propriétaire du magasin. Elle me dit qu'une centaine de personnes vient à la chapelle chaque jour de semaine, et 200 ou 300 le dimanche. Je lui pose la question du chiffre d'affaires des objets de piété : en bonne cauchoise, elle me répond qu"il ne faut pas se plaindre" ! J'ai compris. Je retiens cependant le nombre de visiteurs, et je me dis qu'il y a là quelque chose à faire.

 

C'est pourquoi, je propose au premier Conseil pastoral paroissial de septembre 1990 , ainsi que je l'ai déjà dit (SOUVENIRS CHRONOLOGIQUES – chapitre 28), le point 9- Redonner vie à la Chapelle Notre-Dame des Flots (Célébrations régulières, eucharistiques ou non, pèlerinages..). Le Conseil en discute, et décision est prise de pouvoir y célébrer des baptêmes, et, sur demande des familles, des funérailles.

 

Dans l'année qui suit, j'apprends que Madame LAMBERT  a prévu de prendre sa retraite en 1992. Lors d'une de mes visites, je lui demande de ne pas mettre son magasin en vente, sans auparavant m'en avertir, car j'estime que la Paroisse a un droit de préemption (moral, pas légal).

 

Et, en janvier 1992, elle m'annonce qu'elle quitte le magasin à la fin de l'année, qu'elle aurait bien quelqu'un pour lui succéder, mais qu'elle a préféré me prévenir de son départ.

 

Depuis longtemps existait sur la paroisse une association "Saint Denis Chef de Caux" (l'ancien nom de SAINTE ADRESSE), qui avait été propriétaire d'une école et d'un patronage. Elle avait vendu ses biens, et avait investi le produit de la vente dans la construction de la chapelle saint ANDRE et du pavillon d'à-côté, dont elle était donc propriétaire. Depuis lors elle n'avait plus de fonds propre. Lorsque des travaux étaient nécessaires à IGNAUVAL, le Président faisait appel au Trésorier de la Paroisse qui finançait. Elle tenait une Assemblée générale par an, au cours de laquelle les cinq membres du Bureau versaient chacun 5 francs de cotisation, et c'était tout. Je décide donc de redonner vie et existence à cette Association. Le Président convoque une Assemblée générale extraordinaire (toujours les 5 mêmes membres : Xavier DUBOSC, Arlette POINCELET, Jacques NEUVILLE, Bernard DESBONNETS, Jean Marc DEMEYRE). J'expose la situation de NOTRE DAME des Flots, le nombre de visiteurs,  l'enjeu pastoral évident; j'ajoute que le Conseil pastoral paroissial a donné son accord de principe; et je propose à l'Association de racheter le magasin (non pas la maison, qui est propriété de la Ville, mais le fonds de commerce). Le magasin resterait lieu de vente d'objets de piété (il faudrait renouveler et réactualiser le stock), mais surtout lieu d'accueil et d'écoute des personnes en difficulté. Un accord de principe est donné.

 

Xavier DUBOSC, qui a du temps libre, puisqu'il est alors sans emploi, entreprend une négociation avec Madame LAMBERT. Ils tombent d'accord sur une somme de 50.000 francs.

 

Le 31 décembre 1992, l'acte de vente est signé. L'Association devient propriétaire du fonds de commerce. Voici un extrait de cet acte de vente :

 

La présente vente est consentie et acceptée moyennant le prix principal  de 50 000 F s'appliquant comme suit :

- Pour les éléments incorporels, la somme de                                       49 000 F,

- Pour le matériel et le mobilier commercial, la somme de                      1 000 F,

Total                                                                                                    50 000 F.

Zone de Texte:

Il est évident que, si j'ai désiré que l'Eglise reprenne le contrôle de NOTRE DAME des Flots, ce n'est pas pour un motif commercial. J'ai déjà parlé de l'enjeu pastoral : le nombre de personnes qui viennent à cette Chapelle justifie qu'on s'intéresse à elles, et qu'on aide celles qui en éprouvent le besoin.  Le premier souci est de mettre en place une équipe d'accueil, composée de personnes à qui je pourrai faire confiance. Je demande à Jacqueline COUSTILLER si elle accepterait de prendre la responsabilité de cette équipe. Tête de Jacqueline !… "Mon pauvre Jean-Paul, tu me connais, Notre Dame des Flots, ça n'est pas tellement mon genre ! Tu me vois là-haut mettre des cierges, et vendre des bondieuseries ?". Je lui réponds que, si je lui demande à elle, c'est justement parce que je la connais, et qu'elle aura le souci de faire un tant soit peu évoluer la chose. En fin de  négociation, elle accepte.

 

Il faut donc constituer l'équipe d'accueil. Jacqueline et moi-même demandons à plusieurs personnes. Le profil souhaité est le suivant :

-         homme ou femme, peu importe

-         discret

-         non pas sans problème, mais sachant vivre avec…

-         … et surtout sachant écouter.

 

Dans le courant du mois de Janvier 1993, l'équipe est composée d'une vingtaine de membres. Elle se réunit dans le courant d'Avril.

 

Aux personnes présentes, j'assigne deux objectifs :

1-     accueillir toutes les personnes qui se présentent : les écouter

2-    évangéliser leur demande : les aider et les conseiller dans le choix des images, des chapelets, des statuettes…

à quoi j'ajoute la nécessité de réunions régulières (une par trimestre environ) pour échanger sur les contacts, et fixer le calendrier des permanences.

 

 

Saint ANTOINE de Padoue et quelques ex-voto

 

Jacqueline me racontera par la suite : A ma première permanence, je vois entrer dans la magasin une petite bonne femme qui me demande : "Vous avez une prière contre le mal ?".  Tu aurais vu ma tête ! … Mais je me souviens que tu nous as demandé d'évangéliser la demande des gens, et je lui  dis : "Non, mais il y a là une prière au Saint Esprit " – "Ah oui !, répond la femme, et le Saint Esprit, ça marche pour quoi ?".

 

Il fallait trouver également quelqu'un qui accepte d'assurer la gérance du magasin : passer les commandes, exposer les objets, gérer le stock, fixer les prix. Et trouver aussi quelqu'un pour assurer le gardiennage et l'entretien de la Chapelle.

Pour la gestion, mon ami Jean PAILLETTE me conseille Annie CHERFILS. Son mari, Paul, et elle, viennent d'emménager dans un pavillon situé juste au-dessus de la Chapelle. Elle est responsable d'une crèche-garderie, mais aurait peut-être du temps libre. Je vais donc la voir. Je lui explique qui je cherche et pourquoi. Son premier mouvement est de surprise, mais, après réflexion, elle accepte. Elle s'acquittera de cette tâche avec beaucoup de compétence jusqu'à mon départ, douze années plus tard.

 

L'un des animateurs de catéchèse en classe de 6°, Michel FRONTY, qui est ostéopathe, connaît, parmi ses patients, un couple susceptible d'assurer le gardiennage. Il leur en parle. Et, après une entrevue avec moi, ils acceptent cette responsabilité. Claude et Micheline LEBRUN habiteront le petit logement mal commode et humide pendant huit années,  jusqu'à leur départ, bientôt suivi de la mort de Micheline, en 2000.

 

La RELIGION POPULAIRE

 

Trois types de visiteurs viennent à cette chapelle :

1-     les marins : ils sont très peu. Chaque année cependant, les Pilotes du HAVRE demandent à l'aumônier de l'Ecole de la Marine Marchande de célébrer une messe à leur intention.

2-    Les touristes : le site de la chapelle est en effet indiqué sur les parcours touristiques de l'Office de Tourisme du HAVRE.

3-    Enfin, et c'est de loin la catégorie la plus nombreuse : les gens "paumés". Ceux qui sont allé consulter le médecin, le psychologue, la voyante, le marabout, et qui, en fin de compte, montent à la chapelle pour tenter de se débarrasser du fardeau qui pèse sur eux : maladie, perte de l'être aimé, chômage, échec scolaire…

 

A l'intention de ceux-ci, j'ai fait déposer à l'entrée de la chapelle un cahier à spirale de deux cents pages de 21 x 29,7. On peut, sur ce cahier, écrire ce qu'on veut : prière, demande, supplique, action de grâces… En deux mois, il est rempli. Et ce qui est étonnant, c'est que certains n'hésitent pas à y écrire ce qu'ils ne diraient à personne : "Je m'appelle Une Telle.  J'habite à telle adresse. (Sainte Rita)(Saint Expédit)(Saint Antoine)(Notre Dame des Flots) faites que mon mari revienne; il s'appelle Un Tel; il est parti avec une femme….".

 

Nous sommes là en plein dans ce qu'on nomme "la religion populaire". Pour la définir, je dirai que c'est la "basic religion", le soubassement commun à l'ensemble des cultes et des religions, que j'analyse ainsi (sans porter aucun jugement) :

 

-         toute existence est pré-déterminée par un "fatum", un destin fixé par un Etre souverain et Tout-Puissant, dont je dois me concilier les bonnes grâces, afin qu'il oriente mon destin vers le bonheur,

-         le besoin de protection, de sécurité affective.

-         le besoin de gestes concrets : toucher une statue, toucher une relique, (à LOURDES,   toucher la paroi de la grotte...)

-         le besoin d’un intermédiaire matériel entre la divinité et soi-même : statue, médaille, image... Combien de fois Micheline, la gardienne, n'a-t-elle pas trouvé, en faisant le ménage, un papier contenant un message, sous le socle de telle ou telle statue !

-         le besoin de Rites de protection : bénédiction d’une médaille, de la maison...

-         la croyance dans la possibilité pour un être humain de faire du mal à distance à un autre être (humain ou animal).

-         la croyance en l'intervention directe de Dieu dans les évènements quotidiens

-         la croyance dans le Merveilleux : apparitions...

-         la croyance dans la prière comme rite quasi-magique

 

Cette "religion populaire" n'est pas le fait simplement de gens simples et de culture rudimentaire. On voit à NOTRE DAME des Flots des personnes de tous milieux et de toutes conditions. Un exemple : le mari d'une de mes amies, habitant SAINTE ADRESSE, était menacé d'un cancer. Elle me raconta : J'étais tellement bouleversée qu'il fallait que je fasse quelque chose. Alors je suis allé mettre un cierge, pas à Notre Dame des Flots, parce qu'on me connaît, mais à la Cathédrale ! ". Ce qui signifie que, lorsque tous les repères sont brouillés, lorsque le sol semble se dérober sous mes pas, c'est la "basic religion" qui revient.

 

Il est aussi évident que cette chapelle est le lieu de rencontre de gens au psychisme fragile. Je citerai simplement deux cas.

 

Un jour, je reçois la visite d'un technicien de l'aéroport du HAVRE. C'est l'une des personnes de permanence à l'Accueil qui lui avait conseillé de venir. Il me raconte que, certains jours, il est tellement surexcité nerveusement, qu'il produit de l'électricité. Un jour, ajoute-t-il, j'ai ainsi pu recharger une batterie. Mais ce qui est plus grave, c'est que mon caractère change tellement, que ma femme en a assez, et qu'elle veut me quitter. Et puis, comme je suis chargé, à l'aéroport, de régler les instruments de précision, c'est très embêtant, parce que, dans ces cas-là, je les dérègle…. Son discours était celui d'un homme sensé. Son état paraissait absolument normal. Je l'écoute donc. Et, puisqu'il est bien d'accord avec moi que c'est une espèce de maladie du système nerveux, je lui conseille d'aller voir un ami médecin, qui pourra le conseiller mieux que je ne pourrai le faire. Quelques jours plus tard, je rencontre cet ami médecin, qui me dit : J'ai vu ce monsieur que vous m'avez adressé. Vous savez, Jean-Paul, il est beaucoup plus atteint qu'il ne paraît !

 

Un autre jour, entrant dans la sacristie de l'église saint DENIS, j'y rencontre un jeune garçon (il me dira qu'il a 17 ans). C'est la gardienne de la Chapelle qui lui a conseillé de venir me voir. Il est fébrile et agité. Il me dit : " J'ai peur. Des copains m'ont raconté qu'ils faisaient tourner les tables et qu'ils évoquaient le diable. Moi, le diable, j'y croyais pas. Alors je suis allé avec eux. On a fait tourner la table. Ils ont appelé le diable… et le diable est venu. J'ai eu très peur. Je suis rentré chez moi, mais, maintenant, je ne dors plus la nuit, le diable est dans ma chambre". Je commençais à parler avec lui, quand arrive sa mère, qui lui dit devant moi : "N'embête plus Monsieur le Curé. Tu sais bien que tout ça, c'est parce que tu as arrêté tes médicaments. Le médecin t'avait prévenu que, si tu les arrêtais tu risquais d'avoir des hallucinations".

 

Le PELERINAGE du 15 Août

 

Dans les années 1970, mon prédécesseur Jean GRICOURT a laissé s'instaurer, chaque année le 15 août, un pèlerinage à Notre Dame des Flots. Ce pèlerinage a continué avec Robert MULLIE, auquel son handicap interdisait pratiquement de se rendre à la Chapelle. L'organisateur en est Michel CUISINE. Il a près de 75 ans. Il a été steward à la Compagnie Générale Transatlantique. C'est un ancien séminariste, fervent partisan de la Liturgie en latin. Il est à l'origine du groupe traditionaliste "CREDO", avec l'appui duquel il organise ce pèlerinage. Je l'ai connu au début de mon ministère, lorsque, le dimanche, j'allais célébrer la messe à Notre Dame.

 

Zone de Texte:  Photo du HAVRE-PRESSE du 16 août 1991



Lorsque j'arrive à SAINTE ADRESSE, je reçois un jour sa visite. Il me demande si je compte continuer l'œuvre de mon prédécesseur. Je le rassure, et je lui dis que je serai moi-même présent à cette cérémonie. Il ajoute : "Vous savez, vous n'avez à vous occuper de rien. J'apporte tout… même le Bon Dieu". Ce qui signifiait qu'il prenait dans le tabernacle de l'église Notre Dame une hostie consacrée, qu'il apportait avec lui, afin de la mettre dans l'ostensoir, au moment du Salut du Saint Sacrement ! Et il précise : Après le pèlerinage, vous aurez droit à une enveloppe, comme je faisais avec le Père MULLIE !".

 

Le jeudi 15 août 1991, je suis donc présent à cette manifestation, que la Presse havraise a qualifiée de "pèlerinage traditionaliste" (l'expression a fortement déplu aux organisateurs). Il y là du monde, environ 300 personnes, de tous âges, et pas seulement des vieux. Mon ami Alain DESFOURS trône et préside, avec chape et barrette à quatre cornes (il est docteur en Droit canonique…). C'est une manifestation au cours de laquelle, manifestement, les organisateurs se font plaisir en chantant fort et en faux-bourdon, mais qui est attentivement suivie par une foule de gens qui ne sont pas venus en simples spectateurs, mais pour chanter et prier.

 

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