CHRONIQUE d'une ANNEE aux RESTOS du CŒUR

ou

De la GENEROSITE à la DESILLUSION

 

 

Dans l'Eglise, il ne peut pas exister de prêtre sans mission. C'est pourquoi tout prêtre en retraite est un prêtre " en mission ".

 

Lorsque je suis entré en retraite, le 30 août 2004, l'Evêque du HAVRE, Michel GUYARD m'a confié la mission de rendre des services pastoraux à la paroisse saint GUILLAUME de FECAMP. J'ai alors rencontré le curé, Olivier MABILLE, pour me mettre à sa disposition, en lui demandant de ma laisser du temps libre la première année. Ce qu'il a accepté. Je suis donc allé quelques samedis ou dimanches à FECAMP célébrer quelques eucharisties, et c'est tout.

 

J'ai donc commencé à jouir du temps libre qui m'était (enfin) accordé pour me reposer, jardiner, peaufiner mon aménagement, lire, prier, et rendre des services ponctuels ici ou là.

 

En Avril 2005, j'ai revu Olivier pour lui dire que j'aimerais participer au Conseil pastoral paroissial. Il m'a alors annoncé qu'un prêtre nouveau, venant du Sud de la France, viendrait à FECAMP à partir de la rentrée suivante. J'ai trouvé cela bien. Et je me suis dit que je devais maintenant investir mon temps libre dans d'autres responsabilités.

 

J'ai alors téléphoné à l'évêque pour lui dire que j'étais vacant, et disponible pour des services pastoraux. Il m'a répondu : "Mais je n'ai rien à te donner à faire !". Ce que j'ai parfaitement compris. L'Eglise diocésaine s'est organisée de manière à fonctionner avec le nombre de prêtres actifs qui sont à son service, et nombre de laïcs bénévoles.

 

C'est ainsi qu'un jour, je me suis connecté au site Web des Restos du Cœur. Et j'ai déposé un courrier électronique pour proposer mes services.

 

J'ai reçu une réponse. Et le 27 mai 2005, je me suis rendu pour la première fois Quai de Norvège, à DIEPPE, pour y rencontrer le Responsable du Centre et le Trésorier départemental. Ils m'ont demandé ce que j'aimerais faire. Et j'ai répondu : "Je suis disponible pour ce dont vous avez besoin : s'il faut assurer la distribution, je le ferai, de même que s'il faut conduire un camion, balayer ou quoi que ce soit d'autre".

 

Ils m'ont dit que, pour le moment, il n'y avait aucun besoin, mais qu'on me ferait signe pour la campagne d'hiver.

 

Et le 20 octobre, j'étais convoqué par le Président départemental, qui me demandait si, éventuellement, j'accepterais d'assumer des responsabilités. J'ai répondu que j'en avais déjà assumé plusieurs dans ma vie de prêtre, et que j'étais donc disponible, si on avait besoin de moi. C'est ainsi que je fus engagé comme bénévole.

 

Le 27 octobre, je rencontrais de nouveau Michel, le responsable du Centre, qui me demandait de participer à la Cellule "Ecoute-Accompagnement", et d'assurer les inscriptions pour la Campagne d'hiver.

 

Le 28 octobre, nous nous retrouvions à une vingtaine pour une séance de formation aux inscriptions.

 

C'est ainsi que commença ma vie dans les Restos

 

En Février, le Président me demanda si j'accepterais de remplacer Michel, le responsable, afin de le rendre disponible pour d'autres tâches. J'acceptai.

 

Nous restâmes, Michel et moi, en binôme jusqu'à la fin de la campagne. Et le Vendredi 7 avril, dernier jour de la Campagne, il me remit symboliquement les clés du Centre.

 

Dès mon engagement le 27 septembre, j'avais décidé d'assurer une chronique sur mon site Web.

 

 

27 SEPTEMBRE 2005

 

Je me suis inscrit comme bénévole aux Restos du Cœur de DIEPPE.

 

Les Restos à DIEPPE, c'est 220 bénévoles. Plus de 600 inscrits l'année dernière.

 

"Alors? Tu vas distribuer des boîtes de conserves". m'a dit un ami. Mais les Restos du Cœur, ce n'est pas que la distribution alimentaire.

 

Le Centre de DIEPPE comporte plusieurs succursales : Bacqueville en Caux; Cany; Criel sur Mer; Dieppe; Envermeu; Eu; Londinières; Neufchâtel en Bray; St Saens ; Totes  Tous ces Centres assurent l' AIDE ALIMENTAIRE.

 

En outre, DIEPPE assure aussi une aide aux jeunes mères pour leurs bébés. A été créé également à DIEPPE un atelier d'insertion pour la réparation de petit électro-ménager..

 

Il y a aussi les JARDINS du CŒUR :  à Criel, Envermeu et BACQUEVILLE. Un salon de coiffure à DIEPPE et CANY BARVILLE, et des activités culturelles et de loisirs.

 

Enfin, des permanences sont ouvertes pour ceux et celles qui désirent parler.

 

C'est tout cela les Restos.

 

 

Vendredi 4 novembre

 

J'assure aujourd'hui ma première permanence d'inscription. Le 28 octobre, nous avons eu une séance de Formation, où le Directeur nous a briffé sur les formalités d'inscription et les cas qui pouvaient se présenter. Dix permanences sont prévues pendant le mois de Novembre. A chacune d'elles, trois bureaux sont ouverts, chacun étant tenu par deux personnes.

 

Aujourd'hui, je suis en binôme avec Anne, une bénévole confirmée dans le métier.

 

En deux heures, nous avons vu 10 personnes : Christian (43 ans), Tony (34 ans), Arlette (49 ans), Olivier (21 ans), Mégane (17 ans), Evelyne (50 ans), Christian ( 46 ans),Jonathan (25 ans) et Emilie (19 ans), Freddy (39 ans).

 

Des gens comme vous et moi… sinon qu'ils sont bien plus jeunes que moi. Qui présentent bien. Qui se tiennent bien. Mais qui sont tous dans des galères pas possibles !

 

Je dirai le seul cas de Mégane, parce que cela me fait vraiment mal.

 

Elle a 17 ans. Elle a quitté le foyer familial il y  a trois mois, et ne parle plus à ses parents. Elle avait déjà quitté l'Ecole au moment de ses 16 ans, en Décembre dernier. Elle est  accueillie chez des amis. Elle vient aux Restos, afin de pouvoir donner quelque choses aux amis qui la logent. Elle est mignonne, avec ses longs cheveux noirs. Mais son regard a quelque chose de dur. Elle me dit : "Les journées sont longues !". Et je pense : "On ne devrait pas être à la rue quand on est si jolie !".

 

 

Jeudi 10 Novembre 2005

 

C’est, pour moi, la deuxième séance d’inscriptions. Je précise : pour moi, car en réalité, pour le Centre, c’est la quatrième sur dix prévues. Chaque séance a lieu dans trois bureaux différents. Compte tenu que chaque bureau reçoit une dizaine de personnes en deux heures, c’est déjà plus de 120 personnes qui sont déjà inscrites. L’année dernière, il y en avait 600, dans les divers Centres dépendant de DIEPPE.

 

Aujourd4hui, mon binôme expérimenté est Catherine, une petite femme active, ouverte et avec plusieurs années de présence aux Restos.

 

Premier arrivant : ERIC – 31 ans – marié – 1 enfant. RMI : 473 € - Allocation logement : 272 € - Allocation Jeune enfant : 186 € - Loyer : 245 €.

 

Il est suivi par SYLVIE – 37 ans – 2 enfants ( 19 et 4 ans) – Allocations familiales : 115 € - Allocation logement : 362 € - RMI : 523 € - Loyer : 428 € - Quotient familial : 428 €.

 

Entre BERENICE – 36 ans – Célibataire – Elle est en dépression depuis deux ans, à la suite d’un C.E.S qui s’est mal passé : elle était femme de ménage dans deux lieux, dont les Directeurs ne s’entendaient pas, et réglaient leurs problèmes en les reportant sur la femme de ménage… Sa mère est bénévole aux Restos. Allocation logement : 225 € - RMI : 374 € - Loyer : 260 € Quotient familial : 300 €.

 

Arrive VERONIQUE – Elle a 44 ans, mais elle en paraît 60 – son compagnon est décédé en Septembre dernier – Elle habite une petite maison qui lui appartenait, et dont le père lui concède la jouissance . Pour combien de temps encore ? Elle ne sait pas. Elle a une fille, qui ne vit plus avec elle. Elle n’a qu’une allocation pour adulte handicapé de 599 €.

 

Lui succède SANDRA – 26 ans – elle vit avec son compagnon, de qui elle a deux filles de 5 et 2 ans. La petite est avec elle. Elle est mignonne et sourit. Les ressources de SANDRA : Allocations familiales : 115 € - RMI : 67 ,36 € - Allocation jeune enfant : 165 € - Allocation logement : 276 €. Les ressources de MARC, son compagnon, qui suit un stage d’insertion : ASSEDIC : 498 €. Ils ont un loyer de 238 €.

 

Et vers 15 heures 45 arrive LARA. 35 ans – mariée – 8 enfants de 17 à 4 ans. Ils font partie des Gens du voyage, et habitent une caravane sur un terrain vague à la sortie de la ville. Les trois grands dorment dans une petite caravane qui sert également de cuisine. Allocations familiales : 704 € - Complément familial : 149 € - RMI : 523 € - Quotient familial : 276 €. Elle me dit : « On commence à avoir froid dans la caravane. Et les bouteilles de gaz coûtent cher. Si on était plus riche, on pourrait peut-être acheter un petit terrain et construire une petite maison ! « Qui me parlera encore du romantisme de la vie des Gens du voyage ? Catherine lui donne la feuille d’inscription à signer : elle y trace péniblement les traits de son nom de famille en majuscules…

 

Mardi 15 novembre

 

MISERE GENETIQUE  ?…

 

Y aurait-il donc un gène de la misère, qui se transmettrait de génération en génération ?

 

C'est la question que je me pose ce soir, revenant des Restos.

 

Avec Catherine, nous avons rencontré Alain et Sylvie. Il a 37 ans. Elle en a 35. Ils n'ont pour ressource que leur allocation d'adultes handicapés. Ils ont trois enfants, nés en 1993, 1995 et 1997. Ces trois enfants leur ont été enlevés et placés dans un Centre d'Aide à l'Enfance.

Pourquoi ? Une histoire sordide.

 

La fillette de 10 ans a été violée par le frère d'Alain. Et la grand'mère était présente. La grand-mère est bien connue des services sociaux dieppois. Un jour, il y a quelques années, au cours d'une crise, elle a jeté sa fille de 12 ans par la fenêtre (du rez-de-chaussée, heureusement pour la petite !). Après le viol, le frère d'Alain est parti en Bretagne, chez son frère aîné… et là, il a violé son neveu ! Il est actuellement en prison. Pour se défendre, il a accusé Alain d'être l'auteur du viol de sa  fille.

 

Alain et Sylvie sont surendettés à un point qu'on a du mal à imaginer. Il faut voir les factures impayées, les mises en demeure d'un cabinet de recouvrement…

 

Catherine, qui était assistante sociale, et s'occupe maintenant des tutelles, connaît bien la famille. La grand'mère est sous tutelle.

 

Il n'existe pas de gène de la misère, bien sûr. Mais des gens complètement paumés, et dont la santé mentale est chancelante.

 

Nous les avons écoutés. Nous n'avons rien fait à leur place. Nous leur avons conseillé de reprendre contact avec la Conseillère sociale qui les suit, avec l'avocat qui pourrait leur faire rendre leurs enfants.

 

Ils voient leurs enfants chaque mercredi. Si rien ne se passe, ils les verront le 23 décembre, de 10 heures à 16 heures. "L'année dernière, le soir de Noël, on était tous les deux. On a mangé une assiette de pâtes. Et puis on est allé se coucher !".

 

 

Vendredi 18 novembre

 

Christian – 36 ans. Il entre dans le bureau avec son classeur à la main.

 

C'est la première fois qu'il vient aux Restos.

 

Il y a encore un mois, il était artisan-couvreur dans un village à une vingtaine de kilomètres de DIEPPE.

 

En 2003, lui et sa compagne se sont mariés. Non pas par conviction, mais afin de pouvoir acheter ensemble un café-bar et des dépendances, dans lesquelles il pourrait installer son entreprise de couverture. Le café-bar a été mis au nom de la femme, les dépendances au nom de Christian.

 

Il a fait comme tout le monde : il a emprunté pour acquérir l'essentiel, c'est-à-dire du matériel et un camion. L'affaire semblait bien fonctionner, il avait quelques chantiers. Il avait embauché un apprenti. Il gagnait un peu d'argent.

 

L'apprenti a quitté l'entreprise cet été. Christian a cherché un ouvrier-couvreur. Il n'en a pas trouvé : "Les gars ne veulent plus travailler à ces métiers-là !". Christian a donc décidé de fermer l'entreprise avant d'avoir trop de dettes. Il l'a mise en liquidation judiciaire.

 

Le 30 août, sa mère est entrée en retraite. Tout semblait aller bien, sauf des douleurs au foie. Elle  a vu un toubib. Qui l'a envoyée chez le chirurgien. Qui l'a opérée. Et qui a découvert un cancer généralisé déjà fort avancé. Elle est morte le 29 septembre.

 

Depuis quelques temps, le couple de Christian ne marchait pas très fort ! Ils ont entrepris une procédure de divorce.

 

Le café-bar ne marchait pas fort, lui non plus. L'entreprise, elle, avait gagné un peu d'argent.

 

Christian risque donc de devoir payer une pension-alimentaire à son épouse.

 

Il n'a pas un rotin devant lui. Il ne peut même pas téléphoner, sauf depuis un Foyer où il peut le faire gratuitement. En outre, il doit payer un loyer de 400 € par mois, plus les frais d'électricité…

 

Il a rendez-vous avec une assistante sociale, qui va l'aider dans la jungle des diverses démarches à accomplir : ASSEDIC, ANPE, EDF, endettement…

 

Il est reparti avec son premier bon pour un colis de dépannage. 

 

Malgré tout, il a encore la pêche !

 

 

Vendredi 2 Decembre

 

 

Aujourd'hui, c'est la bousculade dans le couloir. Lorsque j'arrive, vers 13 heures 30, 20 ou 30 personnes sont déjà là,  à attendre. C'est le dernier jour où les inscrits viennent chercher leur carte… ou apprendre qu'ils n'ont pas droit aux Restos… quelquefois parce que leurs ressources ne dépassent que de 5 Euros le barème fixé par le Conseil d'Administration à PARIS, et que nous sommes tenus de respecter.

 

Nous sommes 7 pour recevoir ces gens qui attendent… et ceux qui vont arriver.  Je suis avec Colette, la secrétaire du Centre.

 

C'est un peu comme du travail à la chaîne…. Mais avec le sourire, la poignée de main en plus, et un dialogue amical, nécessairement court, sauf s'il s'agit d'un cas-limite. Par exemple, cette jeune femme qui nous explique tous ses ennuis, simplement, en s'excusant presque d'avoir à nous les faire partager, et de nous faire perdre notre temps. Ou encore cette autre femme dont les ressources dépassent de quelques dizaines d'Euros le barème, et qui nous dit : "Cela ne fait rien. Ca nous aurait bien dépanné, mais on continuera à se serrer la ceinture".

 

Lorsque le couloir est vide, il est 16 heures. Nous avons vu, Colette et moi, une vingtaine de personnes. Les 7 bénévoles qui accueillaient en même temps que nous, dans d'autres bureaux, en ont certainement vu autant.

 

 

Vendredi 9 decembre

 

La pèche !

 

Eh oui, malgré tout, il a la pèche !

 

Pour un motif qui ne me regarde pas, il nous dit qu'il a fait dix-huit années de prison, dans le Sud de la France. Il en est sorti en 2002 : "Quand on est dedans, ils nous disent qu'on sera aidés à la sortie… Tiens, oui ! Moi, je n'ai vu personne. Le trou ! Le brouillard complet ! Personne en vue ! Démerde-toi !".

 

De rage, il a brûlé tous ses papiers : la carte d'identité, les papiers de la Sécu, tout ce qu'il avait sur lui… sauf son permis de conduire. L'air de dire : "J'ai été assisté pendant 18 ans. Je ne veux plus entendre parler de rien ! Qu'on me foute la paix ! Je veux être libre… alors je garde mon permis de conduire".

 

Et puis, il a quitté le Sud pour le Nord. Et il est arrivé à DIEPPE il y a deux mois, avec la volonté de tirer un trait définitif sur son passé, et de s'en sortir.

 

Un jour qu'il faisait un peu de manutention sur un marché, un commerçant l'a mis en relation avec une dame de 83 ans, qui cherchait quelqu'un pur des petits travaux. Il y est allé. Il a travaillé. Et un jour, la dame lui a dit : "J'ai un petit logement inoccupé. Si vous voulez l'habiter, je vous le prête. Vous y logerez, et vous me paierez en faisant quelques bricoles.

 

C'est ce qu'il fait. Et il bricole aussi au noir. Car il a un métier de précision (que je ne précise pas, car ils ne sont pas nombreux à DIEPPE).

 

Mais la vie est quand même dure. C'est pourquoi aujourd'hui, après avoir hésité longtemps, il a poussé la porte des Restos. Pas seulement pour qu'on l'inscrive, mais surtout pour qu'on le conseille afin qu'il puisse récupérer des papiers : "On m'a dit qu'il fallait la Carte Vitale. Qu'est-ce que c'est ? Au trou, on m'en a pas parlé".

 

Nous avons parlé ensemble une bonne demi-heure. Nous lui avons donné quelques pistes.

 

Quand il est parti, il nous a remerciés, Ange et moi. Et je lui ai dit : "Moi aussi, je vous dis merci, car vous nous avez refilé la pèche !".

 

 

Vendredi 16 decembre

 

Damir a 25 ans. Azdra en a 22. Ils se connaissent depuis cinq années.

 

Leurs parents habitaient le KOSOVO. Leur maison a été incendiée. Sans doute étaient-ils orthodoxes au milieu de musulmans… Je n'ai pas posé de questions…

 

Ils sont partis pour le MONTENEGRO. Damir a été engagé dans l'armée. Il a fait son service militaire. Et puis il est revenu à la maison…. Pour ne rien faire… Il a décidé de partir.

 

Il a été mis en relation avec une filière. Il a payé 1600 Euros. Avec Azdra et leur petit Sebastian, qui a huit mois, ils ont quitté le MONTENEGRO.

 

Ils ont gagné l'Italie en bateau. Puis de là, ils ont voyagé en camion hermétiquement clos. Ils sont ainsi arrivés à DIEPPE. Sans doute espèrent-ils un jour ou l'autre gagner l'ANGLETERRE. Là non plus, je n'ai pas posé de questions.

 

Ils sont hébergés gratuitement dans un Foyer. Ils n'ont pour vivre que 300 € chacun d'allocation d'insertion.

 

Ils sont donc venus aux Restos, tous les deux, avec leur petit Sebastian. Ils sont souriants… Ils ont toute la vie devant eux….

 

 

Mardi 20 decembre

 

Franck a 32 ans.

 

Il était déjà venu Vendredi dernier, mais il n'avait aucun justificatif des faibles revenus qui sont les siens. Alors, Ange et moi nous lui avions donné un bon de dépannage pour un colis d'alimentation; et nous lui avions demandé de revenir Mardi avec son justificatif.

 

Il est arrivé ce matin à 9 heures. Il avait son justificatif de la C.A.F : Revenu minimum d'insertion : 374 Euros… point c'est tout.

 

"Vous n'avez pas de quittance de loyer ?" – "Non, je n'ai pas de domicile" – "Mais vous dormez où ?" – "Chez l'un ou chez l'autre. Cette nuit, j'ai dormi chez un cousin, mais je ne sais pas où je vais dormir ce soir !" – "Et vos affaires, où sont-elles ?" – "J'ai tout dans un sac en plastique" – "Vous n'avez pas de travail ?" – "Je n'en trouve pas à DIEPPE. Je suis cuisinier, et ici il n'y a pas de boulot. Il faudrait que je puisse aller à ROUEN, peut-être que je trouverais quelque chose. Mais je ne peux pas prendre le train." – "C'est toujours possible d'y aller en stop."- "Oui, mais je ne connais personne là-bas, et je ne saurais pas où me loger."

 

Nous lui avons remis sa carte des Restos. Il était tout content.

 

Voilà la pauvreté ordinaire… tout ordinaire…

 

 

Vendredi 23 decembre

 

Vanessa est arrivée à 16 heures, avec son bébé dans une poussette, pleine de bric et de broc. Elle était déjà venue Vendredi dernier, à la même heure… c'est-à-dire lorsque la distribution est pratiquement terminée. Lorsqu'elle avait présenté ses justificatifs de ressources, Colette avait remarqué qu'elle n'avait qu'un enfant à charge, alors que Vanessa lui disait qu'elle avait trois enfants. On avait cependant rempli une fiche d'inscription, en lui demandant, comme on le fait pour tout le monde, de revenir la semaine suivante.

 

Colette en avait parlé avec Michel, le responsable du Centre. Ils avaient décidé de se renseigner. Et c'est ainsi qu'ils avaient appris que les deux aînés étaient placés par l'Aide à l'Enfance dans une famille d'accueil. D'après les ressources que Vanessa déclarait, elle n'avait pas droit à la carte des Restos.

 

C'est pour avoir la réponse qu'elle revenait donc aujourd'hui. En la voyant, manifestement ivre et droguée, nous l'avons fait entrer dans un bureau, et nous sommes restés, Michel et moi, avec Colette.

 

Michel lui a alors expliqué qu'elle n'avait pas droit à la carte, parce que l'Assistante sociale nous avait dit que les deux enfants qu'elle prétendait avoir à sa charge étaient, en fait, placés.

 

Elle est alors entrée dans une rage folle,  vociférant des injures, et faisant d'un revers de main, le nettoyage par le vide du bureau. Comme elle menaçait de s'en prendre à Colette, je l'ai ceinturée, la tenant fermement. Elle a alors tenté de se dégager, en me donnant des coups de coude et de pied. Entendant les cris, Jean-Claude, le mari de Colette, est intervenu, et a réussi à la calmer… un peu.

 

Elle est alors sortie, et s'est assise devant la porte du hangar, son bébé dans les bras.

 

Pourquoi cette crise ?

 

L'alcool et la drogue, certainement. Mais plus profondément, le fait qu'elle n'accepte pas de reconnaître devant d'autres, qu'elle est une mauvaise mère. Elle sait qu'elle est une mauvaise mère… elle n'accepte pas de se l'entendre dire.

 

Dans quinze jours, son copain sortira de prison…

 

 

Mardi 10 janvier

 

La vie continue.

 

J'arrive à 8 heures 15. Il y a déjà une bonne trentaine de personnes qui font la queue, dehors dans le froid. Et pourtant la distribution ne commence qu'à 9 heures. Et il est certain qu'il y aura de tout pour tout le monde. Mais ils désirent être les premiers servis…

 

Hier, avec Michel, le responsable que je me prépare à remplacer, nous avons établi les statistiques de la semaine dernière.

 

Nous en sommes à 276 cartes. Qui représentent 625 personnes. Si l'on sait que chaque carte correspond à six repas pour une semaine, nous pouvons dire que nous avons distribué environ 3750 repas. Rien qu'à DIEPPE. Car il y a également les autres Centres : CANY BARVILLE, BACQUEVILLE, TOTES, NEUFCHATEL, SAINT SAENS, LONDINIERES, ENVERMEU, CRIEL et EU.

 

Des gens simples. La pauvreté ordinaire. Les blessés de la vie.

 

Il fait un froid de canard dans notre hangar, prêté par la Chambre de Commerce de DIEPPE. Entre 3 et 5 degrés… Et les bénévoles tiennent le coup, avec le sourire. Un petit coup d'arrêt vers 10 heures, pour un  petit coup de café. Et on repart jusqu'à onze heures.

 

A onze heures, on recharge les tables pour la distribution de l'après-midi. Et les bénévoles, les mêmes que le matin ou d'autres, c 'est selon, seront là.

 

Une bonne équipe.

 

 

Vendredi 27 janvier

 

Toute une journée dans le hangar de distribution. Température extérieure : entre –2 et 2 degrés. Température intérieure : entre 0 et 4 degrés. Tous les bénévoles sont présents. Tous chaudement vêtus, bien sûr. Chacun à son poste.  Qui assure la distribution aux familles. Qui approvisionne les étals. Qui ramasse les cartons pour les mettre à la poubelle. Qui inscrit les arrivants. Colette au secrétariat. Henri fait le café pour tous, bénévoles et bénéficiaires. Une entreprise qui marche comme une pendule bien règlée

 

Lorsque j'arrive à 8 heures 15, il y a déjà une queue de près de 50 personnes… En fin de matinée, 294 personnes étaient passées. En fin de journée, 561. Soit 1683 repas distribués. Record battu ! Record dont nous nous passerions bien !

 

Vu un jeune couple avec leur bébé. Ils viennent pour la première fois. Ils ne savent pas comment ça se passe. Ils ont été mis à la porte de leurs parents. Ils sont dans un foyer, qui les loge dans un hôtel pour 7 € la nuit. Le bébé a un grand sourire. Le jeune père nous dit : C'est la galère !

 

 

Mardi 7 Fevrier

 

C'est le jour de la triche !…

 

Vous vous souvenez de ma chronique du 16 décembre dernier. Eh bien, vendredi dernier, des bénéficiaires qui faisaient la queue, attendant leur tour, sont venus nous dire leur étonnement de voir le jeune Kosovar arriver en voiture de luxe. Nous avons demandé des précisions au responsable du Foyer qui l'accueille, lui avec sa femme et son bébé. Il est très perplexe. Bien sûr, il ne s'agit pas d'une voiture neuve, mais d'un véhicule près d'être mis à la casse. Mais néanmoins il faut alimenter le réservoir. On se demande s'il n'y a pas quelque chose de louche… Cependant, ils ne paraissent pas mener un grand train de vie… A suivre.

 

On avait donné à Sandrine une carte provisoire, dans l'attente de la quittance de loyer  qu'elle devait nous rapporter. Elle est venue ce matin, avec une attestation du foyer qui la loge en hôtel. Cette attestation portait la mention : Logée en hôtel pendant la durée du plan hivernal.  Mais Sandrine avait rajouté de son écriture de petite fille : 100 €. ( ce chiffre, ajouté à ses autres ressources lui permettait tout juste d'avoir droit aux Restos). Coup de téléphone au Foyer. La secrétaire nous dit que Sandrine reçoit 1 € par nuit, afin de payer l'hôtel. Ainsi, elle n'a pas accès aux Restos.

 

Un souvenir de l'année dernière revient à la mémoire de Colette, notre secrétaire. Un foyer loge des personnes sans domicile fixe. Six hommes avaient été adressés par ce Foyer aux Restos, et avaient chacun reçu leur carte. Un matin, on voit arriver l'un d'eux, qui présente sa carte, reçoit ce qui lui revient, repart… et revient quelques minutes plus tard avec une autre carte : "C'est pour un copain du Foyer, dit-il, il est malade, il ne peut pas venir". La personne qui vérifie les cartes alerte Colette. Colette lui demande combien de cartes il a en sa possession… il en avait 6. Colette téléphone au secrétariat du Foyer. Elle apprend ainsi que les cinq cartes qui n'étaient pas celles du bénéficiaire, appartenaient à des copains qui avaient quitté le Foyer, et qui, en partant, lui avaient laissé leur carte….

 

 

Vendredi 17 fevrier

 

- Vu ce matin un homme encore jeune (environ 35 ans). Père d'une famille de huit enfants. L'un d'eux, le petit dernier, qui a deux mois, est à l'hôpital Charles Nicolle de ROUEN, atteint d'une de ces maladies dites "orphelines". Chaque jour, la mère, qui l'allaite, se rend à ROUEN, en employant le co-voiturage, afin de lui porter le lait qu'elle prélève chez elle. Le père a pris un congé de quatre mois afin de garder les enfants, pendant l'absence de son épouse.

 

Il nous présente ses revenus : Allocations familiales : 1085 €… et c'est tout ! Il est en attente de l'allocation ASSEDIC, qu'il devrait percevoir à partir du mois prochain. Il aurait alors quelques 600 € supplémentaires. C'est-à-dire un revenu d'environ 1700 € mensuels… qui le priverait du droit de recevoir l'aide des Restos du Cœur, car il dépasserait le barême

 

Je réfléchis vite : moi qui suis seul,  je perçois chaque mois (Retraite, Mutuelle et Complément par l'Evêché, avec indemnité de logement) 1305 €… sans commentaire. Non pas que j'estime avoir trop, mais parce que je suis stupéfait (l'attribut est faible) de la pauvreté de cette famille.

 

 

Vendredi 7 avril

 

16 heures – La campagne d'hiver, commencée le 6 décembre, vient de s'achever. Nous prendrons deux semaines de vacances, afin de nettoyer les locaux, de ranger le stock, et de reposer les bénévoles.

 

Ils sont quand même formidables, les bénévoles. Une soixantaine de personnes, hommes et femmes, de tous âges et de toutes conditions, comme on dit… Jean-Claude, Henri, les deux Colette, les deux Arlette, les quatre Catherine, Leonel, Yvette, Nicole, André, Daniel, Marie-Claire, Fabienne… et ceux que j'oublie, mais qui sont pourtant là.

 

Bilan de cette campagne d'hiver à DIEPPE :

 

près de 400 cartes d'inscriptions

représentant près de 900 personnes

âge moyen 40-45 ans

environ 30 % de personnes seules

25 bébés

 

près de 63000 repas distribués (ou plutôt les denrées nécessaires à la préparation de ces repas)

une tonne de lait chaque semaine

environ 18000 cuises de poulet congelées

près de deux tonnes de riz…

 

Le Centre de DIEPPE représente environ 1/3 de l'ensemble des Centres qui dépendent de l'Association locale (DIEPPE, LONDINIERES, CANY, TOTES         , BACQUEVILLE EN CAUX, ENVERMEU, CRIEL, EU).

 

La misère est importante. Elle est grave. Elle est lourde à porter par certains qui, de temps en temps, viennent nous raconter leur vie, parce qu'ils ont besoin d'en parler, en étant certains de n'être pas jugés.

 

Le 25 avril, nous commencerons les inscriptions pour une Intercampagne, qui durera 21 semaines, du 16 mai au 20 octobre….après quoi commencera la campagne d'hiver… après quoi commencera une autre  Intercampagne… suivie d'une autre...

 

Malgré tout, gardons le moral. Et réjouissons-nous chaque fois qu'une personne s'en sort.

 

 

Jeudi 22 juin

 

Rencontre des responsables de Centres au siège de l'Association, Avenue Vauban à DIEPPE. Nous sommes tous là : ENVERMEU, LONDINIERES, BACQUEVILLE, TOTES, DIEPPE, CRIEL, SAINT SAENS, CANY, NEUFCHATEL et EU.

 

Tous extrêmement motivés. Tous avec des problèmes spécifiques : locaux trop exigus, ou inchauffables l'hiver…

 

Dans les communes rurales, les relations avec les autorités municipales sont parfois tendues. La lutte contre la précarité est un enjeu électoral… Mais en général, ces problèmes ne sont pas trop aigus.

 

Pour ces dix Centres :

 

plus de 200  bénévoles

environ 1000 familles, pour plus de 2000 personnes.

 

La pauvreté et la précarité ont-elles donc un avenir ?

 

 

29 aout 2006

 

Je  reviens de DIEPPE en cette fin d'après-midi. Nous sommes au début de la 16° semaine de distribution de ce que nous appelons "l'InterCampagne", débutée le 16 mai, et qui s'achèvera le 20 octobre.

 

Ce Mardi, nous avons distribué de quoi nourrir 190 personnes pour 3 repas. J'ai expliqué ailleurs quel est le barème en vigueur pendant cette InterCampagne.

 

Je connais maintenant des tas de gens. De braves gens. Qui sont dans la mouise. Depuis plus ou moins de temps. Qui y sont habitués, ou qui ne peuvent pas s'y faire. On se serre la main. On échange quelques mots. On réconforte. On plaisante… la vie quoi !

 

Tout en conduisant, je me dis que je fais maintenant partie des meubles. A un point tel que je ne m'étonne plus comme au début. Je suis à l'aise dans ce monde des Restos. J'admire toujours autant la plupart des bénévoles : Colette, Françoise, Bernadette, Jean-Claude, Jean-Pierre, Jean-Jacques, Leonel, Catherine, Eugénie, Isabelle, Makka, Pascal, Daniel, et d'autres encore. Ils donnent leur temps béné-volement, c'est-à-dire parce qu'ils le veulent bien, et parce qu'ils ont choisi de le faire.

 

Tout cela est passionnant. Mais Dieu que la misère est pesante aux pauvres gens !

 

 

Son histoire… à ELLE…

 

 

Elle est passée au Secrétariat l'autre jour. Je ne dirai ni son nom, ni même son prénom, car elle est tchetchène… et on ne prend jamais assez de précautions lorsqu'il est question de personnes qui ont fui leur pays, à cause des persécutions qu'elles y subissaient.

 

Elle est à DIEPPE depuis maintenant cinq années. Elle suit actuellement une formation. Elle commence à entrevoir le bout du tunnel…

 

A son arrivée à DIEPPE, elle est venue avec d'autres aux Restos. Michel, Colette et d'autres bénévoles l'ont accueillie du mieux qu'ils ont pu, et l'ont aidée à obtenir l'asile politique. 

 

J'ai lu le document qu'elle avait préparé à l'époque, pour le remettre à l'Office Français pour les Réfugiés et Apatrides (OFPRA). Je vous le livre. J'ai bien entendu remplacé toute indication de nom ou de lieu par des points de suspension.

 

 

 

Moi, ……., suis née le ….. 1967 à Grozny.

 

Mon nom de jeune fille est …... Jusqu'à mon mariage, j'ai vécu dans le village de …., dans 1e district de ………….., au … de la rue ….

 

J'ai abandonné mes études en deuxième année d'études secondaires de médecine pour me marier au mois de septembre 1987 avec ….., né le…. 1956. Nous avons eu 5 enfants : …….

 

Je suis venue en France avec trois de mes enfants, laissant les deux autres avec ma mère. Seuls les deux aînés et mon plus jeune garçon, âgé de seulement deux ans, ont pu m'accompagner.. Nous n'avons pas eu les moyens de les faire venir tous les cinq. Ma mère et moi, nous avons déjà dû dépenser tout l' argent qui nous restait pour payer les trois places de bus, soit 2000 $ au totaL Le 16 janvier 2002, nous sommes partis de … et, le 21 janvier, nous étions déjà en France. Je ne connais pas notre itinéraire exact; nous sommes toujours restés enfermés dans le bus.

 

Afin d'expliquer pourquoi nous sommes venus en France, je vais décrire brièvement ce qui est arrivé à ma famille en Tchetchénie.

 

Après mon mariage, nous avons vécu à …. Mon mari était commerçant. Au début de la première guerre. nous sommes partis à ….. en Russie. Nous n'avions pas d'enregistrement officiel (propiska). Nous étions donc obligés de payer sans arrêt des pots-de­-vin aux policiers et à d'autres fonctionnaires.

 

Après la première guerre nous sommes revenus à ….. en Tchétchénie. Mon père était décédé d'un infarctus, ce qui fait qu'ils ne reste plus d'hommes dans notre lignée. Nous  avons dû remettre en état notre maison partiellement détruite. Mon mari a pu reprendre ses activités de commerçant.

 

Au début de la seconde guerre, nous sommes restés cette fois-ci en Tchétchénie. Dès le début de cette guerre, mon neveu, âgé de 18 ans, a été arrêté par les soldats russes alors qu'il allait acheter du pain. Toute notre famille s'est démenée pour réunir la somme nécessaire à sa libération. Après, nous avons décidé avec mon mari de rester au pays afin de continuer à aider notre famille face aux évènements tragiques.

 

Le 10 janvier 1999, pendant une opération de nettoyage, les soldats fédéraux sont entrés dans la maison. Mon mari était absent. Ils ont emmenés mon fils …., âgé de 11 ans, et son oncle,…. , pour les mettre en joue devant un mur. Je me suis alors jetée sur les soldats. Ils ont commencé à me battre et quelqu'un a tiré à la mitraillette. C'était affreux. Ils ont battu mon fils et ils ont emmené mon beau-frère dans un camp de filtration. Ils l'ont mis dans une fosse remplie de cadavres. Il a vécu là jusqu'à ce qu'on puisse payer la rançon de 1000 $. Toute notre famille, et même des voisins, nous ont aidé à réunir cette somme.

 

Le soir du 25 août 1999, j'assistais à la prière. Mes enfants jouaient dans la rue. Soudain, un avion est arrivé et a jeté trois bombes, en plein centre de …. Une des bombes est tombée dans notre rue. Cinq enfants ont été tués. Trois autres ont été blessés. Encore un est mort suite à ses blessures à l'hôpital. Deux autres sont restés handicapés. Suite à ces évènements, mes enfants ont présenté alors des troubles psychiques. Ils ont souffert de troubles du langage, de bégaiement par exemple.

 

Durant l'hiver 1999, une bombe a frappé la maison de notre voisin. Le deuxième étage de notre maison a été à moitié détruit par le souffle de l' explosion. Du fait des bombardements, nous avons passé la plupart de notre temps dans la cave. Je garde de cette époque l'habitude de dormir habillée, la nuit.

 

Pendant la guerre, mon mari a aidé les combattants à transporter les blessés et à enterrer les corps. Quelqu'un l'a dénoncé et depuis ma famille est une cible des fédéraux. Je ne pense pas que mon mari était lui-même un combattant, mais il ne me mettait pas au courant de toutes ses activités.

 

Le 27 juillet 2001, je suis allée au marché avec mes voisins …….et …. et leur fils. J' ai juste eu le temps de quitter leur voiture et de traverser la rue, lorsque j'ai entendu un grand bruit. Je me suis retournée et j'ai vu qu'un blindé avait écrasé leur voiture. Ils étaient tous les trois restés à l'intérieur. J'ai entendu des tirs et je suis partie en courant.

 

Le 3 août 2001, mon mari est parti chez son ami qui habitait de l'autre côté de la rivière. Il a eu la malchance d'arriver au moment d'une opération de nettoyage. Ils ont été arrêtés tous les deux. On leur a mis des sacs sur la tête et on les a emmenés. Des témoins de la scène m'ont dit que mon mari avait frappé l'un des soldats. Je le crois, mon mari a toujours eu un caractère fort. Jusqu'à mon départ, j'ai cherché à le retrouver. Sans résultat. Son frère continue les recherches.

 

J'ai décidé de quitter la Tchétchénie pour que mes enfants ne connaissent plus la guerre, pour qu'ils puissent vivre dans un pays sans guerre ni violence, un pays où l'on respecte les droits de l'homme. J'ai choisi la France. Ici, nous avons été très bien accueillis. Les troubles du langage de mes deux aînés ont cessé. J'espère que la République Française pourra se montrer bienveillante pour mes enfants et moi.

 

 

2 novembre 2006

 

DEMISSIONNE

 

Je suis "démissionné" de la responsabilité du Centre de DIEPPE des Restos du Coeur.

 

Pourquoi ?

 

1- Au mois d'Avril, deux bénévoles du Centre sont soupçonnées par deux autres bénévoles de voler de la nourriture. Les bénévoles en question se défendent avec acharnement, et injurient copieusement les deux qui les ont soupçonnées. Avec mon prédécesseur qui est toujours là avant de me passer la main, nous réglons l'affaire par une bonne engueulade, et une mise au point publique, avec l'ensemble des bénévoles.

 

Mais l'Association Départementale a vent de l'affaire. On me demande ce qu'il s'est passé. Je réponds que nous avons réglé l'affaire.

 

Et un beau jour, les deux bénévoles soupçonnées reçoivent une lettre du Président les démissionnant de leur fonction, et leur demandant de ne plus remettre les pieds au Centre [1] .  Les deux femmes n'ont pas été entendues, et n'ont donc pas pu se défendre. Par lettre, je demande alors au Président quelle est exactement ma responsabilité dans le fonctionnement du Centre, et si la décision vient de lui seul, ou de la majorité des membres du Bureau [2]. Le décision est néanmoins maintenue. Il me répond [3].

 

 J'adresse alors une lettre à chacune des deux pour les remercier des services qu'elles ont rendus [4].

 

2- Au mois de Mai,  nous avons des ennuis avec un couple qui a deux enfants. Chaque année, ce couple est bénéficiaire des Restos pendant la Campagne d'hiver. Mais chaque année, leurs revenus sont supérieurs au Barème national fixé pour l'Inter-Campagne qui va de Mai à Octobre. Nous tentons de leur expliquer cela, mais ils ne veulent rien entendre. Disputes, injures envers la Secrétaire... La famille en question va voir le Maire de DIEPPE,  pour lui dire que nous refusons de les inscrire, dans dire le motif de ce refus, bien entendu. Lettre du Maire,  qui me demande de faire un effort... Réponse de ma part, lui demandant de ne pas s'immiscer dans notre fonctionnement, et lui conseillant de leur donner un secours, s'il le juge utile. J'ajoute, ce qu'un des membres du Bureau de l'Association Départementale, qui connaît la famille depuis des années m'a dit : à savoir que le Monsieur a fait de la prison. Quinze jours plus tard, nouvelle visite de la famille, à laquelle je fais part de ma lettre au Maire, en ajoutant qu'à titre exceptionnel, nous sommes disposés à prendre en charge leurs deux enfants. Fureur du Monsieur, qui me traite de tous les noms, et s'en va.

 

Quelques temps après nous recevons une lettre d'un avocat. Il nous demande le dossier de la famille. Nous contactons l'Association Départementale sur la marche à suivre. Le Trésorier nous demande le dossier. Nous le lui remettons. Il contacte l'Association Nationale.  ...

 

...et l'affaire en reste là.

Nous sommes à la mi-Août.

 

Et ce matin du 2 novembre, je suis convoqué à l'Association, où la Déléguée nationale pour la Région me signifie que l'Association Nationale me retire la responsabilité du Centre de DIEPPE. Motif : ma lettre au Maire, et ma mise en cause de la décision du Président départemental au mois d'Avril.

 

La décision n'étant pas négociable, je déclare simplement que j'obtempère. Et je me retire. Personne ne m'a rien demandé sur le déroulement des faits. Je n'ai eu qu'à entendre une décision prise d'en-haut.

 

Cela me passe près du coeur. Mais ce n'est pas la fin du monde !

Et cela me conforte dans l'opinion que, dans l'Eglise, ça n'est pas si mal que ça !

 

Rentré chez moi, j'adresse un courrier électronique à Michel GUYARD, évêque du HAVRE, pour lui faire part de la décision me concernant.

 

Il me répond ceci : Je suis désolé de ce qui t'arrive. Je note qu'il y a un certain déficit de dialogue dans tout cela. Quand on veut traiter les problèmes sans dialogue et purement sur le plan administratif, on aboutit à des impasses comme celle que tu subis. Ce que je remarques en outre, c'est que ce manque de collaboration entre les responsables n'aide pas à faire progresser les personnes que l'on accueille!   Cordialement. +MG

 

5 novembre 2006

 

J'adresse cette lettre au Bureau National des Restaurants du Cœur :

 

 

 Madame, Monsieur

 

J'étais, jusqu'à Jeudi dernier 2 novembre, responsable du Centre de DIEPPE des Restos. Convoqué ce jour-là au siège de l'Association départementale, Monique HERVE, déléguée nationale pour notre région, m'a signifié que l'Association nationale ne pouvait plus continuer à m'accorder sa confiance dans cette responsabilité.

 

Pour moi, ce fut une énorme surprise.

Certes, des évènements sont survenus dans notre Centre. J'ai pris des décisions. Il est possible que certaines aient paru inopportunes ou inadéquates. Personne ne m'a demandé mes motivations, comme il est normal, habituel et légal de le faire avant tout licenciement. Je n'ai rien eu à dire pour tenter de m'expliquer. Bien sûr, après m'avoir annoncé ma démission, Monique HERVE m'a proposé d'en discuter. La décision étant annoncée comme irrévocable, il était évident que tout ce que j'aurais pu dire n'aurait servi à rien.

Sans avoir aucunement l'intention de contester la décision, je proteste cependant contre le procédé que je trouve un peu cavalier.

 

C'est pourquoi je demande au Bureau National de me faire parvenir, comme il me paraît normal,  une lettre officielle me signifiant mon licenciement. Je ne désire pas m'incruster dans un poste dont je sais que je suis révoqué; je désire simplement que tout soit fait selon les règles. Le service des plus démunis n'excuse pas tout.

 

Et, par-delà toute polémique, je tiens à dire combien j'ai été heureux de la collaboration avec les amis et collaborateurs bénévoles du Centre dont j'avais la responsabilité; ainsi que des contacts enrichissants (et qui me manqueront) avec toutes les personnes accueillies, que j'ai servies avec le même empressement et la même amitié que si elles étaient mes frères et mes soeurs.

 



[1] J'ai été informé par le responsable du centre de Dieppe que tu avais agressé verbalement et violemment 2 bénévoles du centre.

La charte des Restaurants du Cœur est particulièrement explicite en ce qui concerne la convivialité et l'esprit d'équipe.

Cette attitude est inadmissible. Le bureau, après en avoir délibéré a décidé que tu ne pouvais plus faire partie des bénévoles. Mise en application immédiate.

Je te prie de croire en mes sincères salutations.

 

 

[2] Le renvoi de deux bénévoles me pose deux questions, que je te transmets :

 

1- Quelle est exactement ma responsabilité de Chef de Centre, si je ne suis pas habilité à prendre les décisions que je crois bonnes ? Concernant les bénévoles, nous avions dit, (mon prédécesseur) et moi ce que nous croyions devoir dire, chacun avec son style et son tempérament. Nous n'avions pas cru utile de faire suivre ces déclarations d'autre décision. De plus, j'avais été invité à une réunion du Bureau de l'Association, où nous avions fait part aux membres présents de ce que nous avions dit. La décision avait alors été de convoquer les intéressées pour que tu leur dises ce que tu pensais de leur attitude. J'étais entièrement d'accord.

 

Suis-je autorisé à dire et à faire ce que je crois bien, ou bien dois-je en laisser le soin au Bureau de l'Association. Autrement dit, en termes plus triviaux, suis-je seulement responsable des produits distribués, ou ai-je aussi la responsabilité des bénévoles et des locaux ?

 

2- Il semble bien qu'à la réunion du Bureau de 20 avril, à laquelle Michel D.U n'a pas pu participer, la pensée de la majorité des membres ait été, comme à celle à laquelle j'avais participé, de te conseiller de convoquer les deux bénévoles. Comment donc se prennent les décisions importantes au sein du Bureau : à la majorité des voix, ou bien par délégation donnée au Président ?

 

Autrement dit, dans un cas comme dans l'autre, quelle importance est accordée aux échelons intermédiaires ? Un adage latin prétend : "De minimis non curat praetor", ce qui peut se traduire ainsi  :  Les magistrats ne doivent pas s’attacher aux choses secondaires. Cet adage a toujours guidé mon attitude dans les responsabilités que j'ai exercées, soit dans l'Eglise soit ailleurs. Cet adage me guide toujours dans les responsabilités que j'exerce, soit ailleurs, soit dans l'Eglise.

 

Nous pourrons discuter de tout cela si tu le désires. C'est en effet un point extrêmement important dans la vie de tout groupe humain, de la famille à la Nation…

 

Amitiés à toi.

 

 

 

 

[3] Jean-Paul,

le 15 mai

 

Suite à notre dernière réunion, je voudrais revenir sur plusieurs points pour éviter les malentendus.

 

Dans notre association, l’assemblée générale élit un Conseil d’Administration chaque année. Ce Conseil élit un Président le jour même.

 

Le Président convoque le Conseil d’Administration pour une première réunion au cours de laquelle il propose un Bureau qui doit être entériné par le Conseil.

 

Le Bureau est réuni, en principe tous les 15 jours (les 1er et 3ième jeudi de chaque mois.)

 

Le Conseil d’Administration se réunit tous les 3 mois environ et au cours de cette réunion, le Bureau rend compte de son action depuis la fois précédente. Des actions à venir sont discutées et les engagements pris sont inscrits au compte rendu.

 

Il n’y a jamais eu de problème au sein du bureau. Si un sujet a été mal traité, il est repris et corrigé.

 

En ce qui concerne les relations avec un responsable de Centre, je crois qu’il ne faut pas chercher des problèmes là où il n’y en a pas.

 

Le Responsable, par délégation du Président, a la plus grande autonomie pour la gestion du centre.

 

Pour les engagements financiers, des règles sont fixées (si tu ne les connais pas Clément pourra te les donner).

 

Pour la gestion du personnel, elle doit être conforme aux principes des Restos (Charte)

 

Le Président et son Bureau ont la responsabilité de l’ensemble. Il leur appartient de faire les remarques qui leur semblent justifiées. Cela ne remet nullement en cause l’autorité du Responsable. Délégation ne veut pas dire abandon de Responsabilité.

 

J’ai convoqué le Bureau pour une réunion, jeudi prochain, au cours de laquelle j’exposerai quelle a été mon action depuis jeudi dernier et quelles mesures je propose de prendre. A la suite de quoi, je te ferai un courrier pour t'informer et probablement te demander d’agir.

 

 

 

 

[4]  Le 28 avril

 

J'ai appris le même jour que toi, par une copie de la lettre qu'il t'envoyait, la décision du Président de te rayer de la liste des bénévoles du Centre.

 

(mon prédécesseur) et moi avions expliqué au Bureau de l'Association, les évènements tels qu'ils s'étaient déroulés. Nous étions d'accord pour que le Président ait un entretien avec toi… et c'est tout. Nous avions dit ce que nous estimions devoir dire, et nous pensions qu'il fallait en rester là. Le Bureau en a jugé autrement.

 

Lorsque j'ai reçu copie de la lettre qu'il t'adressait, j'ai dit au Président ce que je pensais et ressentais. J'estimais devoir le faire.

 

Je maintiens qu'il est dommage que cette décision ait été prise.

 

Et je te remercie des services que tu as rendus aux familles des bénéficiaires des Restos.